La réélection de Bouteflika «est une très mauvaise nouvelle pour l’Algérie»

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika le 28 avril 2014 à Alger lors de sa prestation de serment inaugurant son 4e mandat. 
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika le 28 avril 2014 à Alger lors de sa prestation de serment inaugurant son 4e mandat.  (AFP - citizenside - Fayçal Nechoud )

Malgré son état de santé très précaire, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a été réélu le 17 avril 2014 pour un quatrième mandat consécutif. Sa réélection a relancé les spéculations sur l’avenir du pays. Les explications de Kader Abderrahim, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et maître de conférences à Sciences Po Paris.

Cette réélection est-elle une transition, comme on le dit parfois, ou un changement dans la continuité ?
 
Le terme de transition est un abus de langage un peu choquant ! Tout montre le contraire. La volonté du régime algérien est juste d’assurer sa pérennité et sa longévité. Abdelaziz Bouteflika a pu se faire réélire en tripatouillant la Constitution !
 
Cette affaire est une très mauvaise nouvelle pour l’Algérie et son image à l’étranger. Elle obère toute possibilité de changement. S’il s’était vraiment agi d’une transition, on en aurait parlé, par exemple en organisant une conférence nationale. On aurait formé un gouvernement en tendant la main à l’opposition. C’est tout le contraire que l’on observe.

Dans ce contexte, quel est l’avenir du pays ?
 
L’analyse qu’on peut en faire est forcément pessimiste.
 
On se trouve ainsi face à un régime violent qui cherche par tous les moyens à rester au pouvoir. Pourtant, il y a le feu à la maison. Notamment parce que l’économie algérienne, qui s’appuie essentiellement sur la rente des hydrocarbures, est l’une des moins diversifiées au monde. En Algérie, on ne produit rien.

En prenant un peu de distance, on peut se poser la question de savoir ce que le pouvoir a fait depuis cinq ans. Réponse : objectivement rien ! Il se contente de gérer la manne pétrolière en corrompant la société. Les cheminots font grève ? Ils obtiennent deux ans d’arriérés de salaires. Dans un pays qui serait administré, de telles augmentations de salaires se feraient aussi en fonction de la richesse produite.
 
Conclusion : le pays ne s’est pas modernisé et a accumulé des retards dans tous les domaines. Il est sous-équipé, sous-administré. Il n’a pas de projets, ni de vision globale.
 
Pourtant, grâce à ses hydrocarbures, le régime est protégé par l’Occident. C’est ce qui fait par ailleurs qu’il ne se soucie pas des évolutions géopolitiques à l’œuvre, par exemple, en Ukraine. Ce n’est pas un hasard si quelques jours avant la présidentielle, le secrétaire d’Etat américain John Kerry est venu à Alger pour demander que l’Algérie augmente sa production d’hydrocarbures destinée à l’Europe.

Un gazoduc à In Amenas, à 1600 km au sud d\'Alger le 22 janvier 2013.
Un gazoduc à In Amenas, à 1600 km au sud d'Alger le 22 janvier 2013. (Reuters - Louafi Larbi)
 
Pourtant, le contexte international devrait amener les dirigeants de l’Algérie à comprendre la nécessité du changement. Celle-ci est menacée par des périls à la fois interne et externe. Interne car les élites sont complètement coupées de la population. Elles ne voient cette dernière que comme une menace potentielle. Péril externe aussi en raison de ce qui se passe dans le Sahara et au Sahel. A cause de tous les trafics que l’on y trouve (drogues, armes…), la situation devient complètement incontrôlable et risque de toucher le pays. Mais le pouvoir ne semble pas s’en soucier.
 
Le même aveuglement prévaut, par exemple, dans le cas du conflit au Sahara qui dure depuis 39 ans: avec le Maroc, son voisin, la situation est complètement bloquée. Les deux pays, qui ont pourtant plus de 1500 kilomètres de frontière commune, se tournent le dos. Celle-ci est fermée depuis 1993, il y a très peu d’échanges économiques. Et pourtant, les échanges sont indispensables à tous les niveaux. Car hors la constitution d’un ensemble régional, il n’y a pas de salut pour les Etats qui appartiennent à cette région.

L’Algérie se trouve à la croisée des chemins. S’il ne rétablit pas la stabilité intérieure par un nouveau contrat social, le régime sera incapable de faire face aux évolutions à venir. Et s’il n’y a pas de compromis sur la question de l’Union du Maghreb arabe (UMA), la situation peut échapper à tout contrôle.

Dans l’état actuel des choses, tout le monde va dans le mur. A un moment donné, on risque d’assister à une cassure, avec un coût humain terrible, comme on a pu le voir pendant la guerre civile dans les années 90. Dans l’état actuel des choses, le pouvoir algérien ne cédera pas. D’autant plus qu’il a, je le répète, le soutien de l’Occident.

Vous parliez à l’instant du Sahel. Or l’Algérie semble y jouer un rôle central. Central, mais aussi très ambigu. Comment l’expliquer ?
 
On tient ce genre de propos, notamment parce que 50 ans après l’indépendance, la méfiance a continué à subsister des deux côtés de la Méditerranée. Méfiance renforcée en Occident par le fait que pendant la guerre civile, le pays était devenu un véritable trou noir. On estimait alors ne pas pouvoir lui faire confiance, contrairement au Maroc.

Evidemment, on ne peut pas nier le fait que la situation dans le Sahel est compliquée. Mais je pense qu’il faut l’examiner sur un temps long, à partir d’une perspective historique.
 
Après l’indépendance, grosso modo de 1965 à 1975, l’Algérie était perçu comme le phare du Tiers-Monde. Elle avait un vrai projet politique, notamment celui de retrouver son espace saharien. Elle entretenait des relations privilégiées avec certains pays, comme le Burkina Faso de Thomas Sankara. Dans le même temps, elle assurait le contrôle des différents mouvements touaregs. C’était un Etat qui avait une conscience aigüe de ses responsabilité. Il jouait un rôle de pondération très utile, notamment à la France.
 
Touaregs dans l\'oasis de Djanet (Sahara algérien), le 23 mai 2007 
Touaregs dans l'oasis de Djanet (Sahara algérien), le 23 mai 2007  (AFP - hemis.fr - John Frumm)

En 1978, le président Houari Boumediene meurt. S’ouvre alors une nouvelle phase au cours de laquelle on assiste à une crise sociale liée notamment à des pénuries de denrées alimentaires. En octobre 1988 éclatent des émeutes qui conduisent à une démocratisation. Le problème, c’est que personne n’y était préparé. Dans ce contexte, les problèmes se sont accumulés, notamment avec le montée de l’islamisme. Résultat : on a tourné le dos à la longue histoire de l’Algérie avec l’Afrique, de ses relations passées avec le Sahara et le Sahel.

En janvier 1992 éclate le coup d’Etat militaire. L’Algérie n’existe plus. Un cordon sanitaire est installé autour du pays qui n’a donc plus d’action au Sahel. Comme je le disais tout à l’heure, cela a été le trou noir jusqu’au référendum de 1999 sur l’amnistie. 
 
Aujourd’hui, le pays est à la traîne. Même si sa diplomatie reste efficace. Celle-ci fonctionne en binôme avec les services de renseignement et a une connaissance intime de l’environnement régional. Elle a été l’une des rares à dire ce qui allait se passer en Libye. Elle avait aussi prévu les évènements du Mali avec l’intervention occidentale et l’effondrement du régime de Kadhafi : en l’occurrence qu’on allait ouvrir la boîte de Pandore en créant le chaos et en laissant des armes circuler librement dans toute la bande sahélienne. Les faits lui ont donné raison. Et les conséquences régionales sont aujourd’hui visibles.  

Quatrième prestation de serment pour Abdelaziz Bouteflika
 

Euronews, 28 avril 2014

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