Fin de l'apartheid : un comploteur français sort de l'ombre

Nelson Mandela, accompagné de sa femme Winnie, lors de sa libération le 11 février 1990, au Cap, après 27 ans de détention. 
Nelson Mandela, accompagné de sa femme Winnie, lors de sa libération le 11 février 1990, au Cap, après 27 ans de détention.  (ULLI MICHEL / REUTERS)

Un film et bientôt un livre, Jean-Yves Ollivier s'expose. Homme d'affaires, médiateur de l'ombre, il affirme avoir agi pour mettre fin pacifiquement au régime de l'apartheid en Afrique du Sud. Pour ses détracteurs, ses motivations étaient obscures. Il a accepté de répondre aux questions de francetv info. 

Une silhouette apparaît. Celle d'un homme filmé de dos assis à une table. Il semble faire une réussite. Gros plan sur les mains. On devine la fumée d'un cigare. Une voix commente. "Poser les cartes, c'est mon jardin secret." Telles sont les premières images de Plot for Peace (Complot pour la paix), le documentaire consacré à l'un de ces intermédiaires, spécialistes des dossiers sensibles où l'on côtoie business de l'ombre, services secrets, chefs d'Etat, et cause humanitaire.

Celui-ci a pour nom Jean-Yves Ollivier. L'Afrique du Sud des années 80, la guerre, les négociations secrètes, les échanges de prisonniers, avec en ligne de mire la libération de Nelson Mandela – "j'en fus l'un des acteurs", dit il. 

Une jeunesse algérienne

"Quand vous êtes dans le négoce international des céréales, ou ce qu'on appelle les 'commodities', les produits de base, c'est le type même d'affaires qui vous met en relation avec le plus haut niveau des Etats. Ce fut le cas pour moi au Mozambique ou en Angola" , affirme Jean-Yves Ollivier. C'est ainsi que le trader français, connu dans le milieu sous le nom de "Monsieur Jacques", se constitue un carnet d'adresses en or massif. Il prospecte en Afrique du Sud. Un marché pourrait s'ouvrir à lui : le charbon. Certes, le pays l'exporte en toute légalité, car la matière première n'est pas concernée par les sanctions mises en place par la France. Mais dans la région, la situation n'est guère propice aux affaires. L'Afrique du Sud, pays de l'apartheid, est bunkérisée. Elle est même en conflit armé avec ses voisins, tous marxistes-léninistes, les pays dits de la ligne de front. La guerre froide est bien là, en toile de fond.

"J'avais vécu la tragédie algérienne. A 17 ans, j'ai transmis des messages pour l'Organisation armée secrète. Mais jamais je n'ai fait le choix de la violence. J'étais alors dans une logique de solidarité communautaire. Avec le temps, l'expérience et en prospectant en Afrique du Sud, j'ai pris conscience que ce pays vivait le même déni qui était le nôtre, cette capacité à ne pas vouloir regarder la réalité. De toute évidence ,les Sud-Africains blancs allaient à leur perte. Il fallait tout faire pour mettre fin pacifiquement à l'apartheid, alors, j'ai voulu me rendre utile" , lâche le Français, comme si intervenir sur le cours de l'histoire était chose simple. De fait, Monsieur Jacques a quelques atouts en main, les cartes – on y revient. Dès lors, elles ne cesseront de prendre leur place dans son jeu.

Tentative de contact avec Chirac

Première tentative, 1986. La France est en cohabitation et Jean Yves Ollier fait une rapide "étude de marché". Le Premier ministre de l'époque, un certain Jacques Chirac, lui semble être "le mieux placé pour accepter de dialoguer avec l'Afrique du Sud, déclarée infréquentable par la Parti socialiste, celui du président Mitterrand. Chirac pourrait en tirer un vrai bénéfice politique." Cela tombe bien, il le connaît. Jean-Yves Ollivier lui propose un coup d'éclat : faire venir à Paris Pik Bota, le ministre sud-africain des Affaires étrangères. Finalement Bota ne verra pas Chirac. Et Jean-Yves Ollivier cherche une autre voie. Ce sera le président de la République populaire du Congo, Denis Sassou-Nguesso. "C'était le plus dur contre le régime de l'apartheid. Il a pourtant accepté d'entrer dans le dialogue avec les blancs d'Afrique du Sud. J'étais là, je cautionnais, on m'a fait confiance", affirme Monsieur Jacques.

Le chemin est encore long. La confiance, loin d'être rétablie. D'autant qu'un dossier fait grand bruit : la détention d'un Français par les Sud-Africains blancs. Pierre-André Albertini est accusé d'avoir transporté des armes pour l'ANC, le Congrès national africain de Mandela. Colère de Mitterrand. Un Hollandais est également emprisonné là-bas avec un groupe de militaires cubains. En face, c'est un capitaine des forces spéciales sud-africaines qui a été capturé par l'Angola. Wynand Du Toit avait tenté de faire sauter des pipelines au Cabinda, l'une des provinces angolaises.

Mission accomplie

Un vaste échange de prisonniers va être mis en œuvre. Ollivier en sera le chef d'orchestre, dans le plus grand secret. "J'avais affaire à six pays, trois mouvements de rébellion. Pas un papier n'a été signé. Tout reposait sur ma parole", assure t il. Après un incroyable ballet d'avions, à Maputo (Mozambique) en septembre 1987, la mission est remplie.

Mais la route est encore longue et va s'avérer des plus chaotiques. Fidel Castro renforce sa présence militaire en Angola. La guerre redouble d'intensité. Pourtant, de nouvelles réunions vont se tenir. Tantôt dans une absolue discrétion sous l'impulsion revendiquée par Ollivier, en plein désert du Kalahari par exemple, où l'on peut parler de tout, Mandela, la guerre… Tantôt officiellement comme à Londres, Le Caire, Brazzaville et New York où, grâce à la confiance peu à peu rétablie et malgré d'extrêmes tensions, le processus de paix sera finalement enclenché en décembre 1988.

La dynamique est désormais irréversible, c'est la fin de l'apartheid. La libération de Mandela est annoncée le 2 avril 1990 par le nouveau chef d'Etat sud-africain Frederik de Klerk. Jean-Yves Ollivier est présent dans le stade de Soccer City quand Mandela fait son premier discours. "Mais il ne sait rien de mon histoire", dit le Français.

Armes, services secrets, corruption : la face sombre

Voilà pour le côté docteur Jekyll, rétorquent les contempteurs de Jean-Yves Ollivier. Mais il y a aussi l'aspect Mister Hyde. L'homme est pointé du doigt, qualifié de marchand d'armes, de sous-marin des services secrets, de corrupteur. On le décrit en mal de reconnaissance. "C'est très français tout cela. J'ai travaillé comme, disons, un facilitateur dans cette Afrique australe que la France ignorait. On ne m'a jamais reproché ce que je faisais. Je n'ai jamais appartenu à ce qu'on appelle la Françafrique, je n'appartiens à aucun réseau. Et si je sors de l'ombre, c'est pour mes proches. Façon de leur dire 'voyez, il n'y a pas de quoi avoir honte'. D'ailleurs, à l'époque de Google, il n'y a pas d'autre issue que d'apparaître publiquement." 

Interrogé sur sa supposée appartenance aux services secrets français, Jean-Yves Ollivier rétorque par une pirouette : "Je suis trop cher pour eux et je parle trop !"

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