Coronavirus : en 2016, déjà, un roman de l'écrivain sud-africain Deon Meyer prédisait une réalité proche de l'actuelle pandémie

L\'écrivain sud-africain Deon Meyer chez lui, à Stellenbosch (près du Cap), le 23 janvier 2020.
L'écrivain sud-africain Deon Meyer chez lui, à Stellenbosch (près du Cap), le 23 janvier 2020. (RODGER BOSCH / AFP)

Ou quand la réalité dépasse (presque) la fiction...

L'Année du Lion (titre original en afrikaans Koors, Fever en anglais, les deux voulant dire la fièvre), écrit par Deon Meyer et publié en 2016, racontait une incroyable histoire de... coronavirus animal se transmettant à l'homme et se propageant sur toute la planète à la vitesse des avions de ligne. Et ce quatre ans avant l'affaire du Covid-19 A l'époque, ce livre semble être passé relativement inaperçu de la critique. Deon Meyer, ancien journaliste de 61 ans et auteur d'une quinzaine de livres (écrit en afrikaans), est surtout connu pour ses romans policiers qui reflètent la difficile réalité sud-africaine. Publié en France chez Seuil, il a notamment obtenu le Grand prix de la littérature policière en 1996.

L'histoire

Quatre ans après la sortie de L'Année du Lion en Afrique du Sud, se replonger dans les détails du livre fait froid dans le dos.

Le SARS-CoV-2 (en orange), le virus à l\'origine du Covid-19, est en train d\'émerger d\'une cellule prélevée sur un patient malade et cultivée en laboratoire. Photo prise (au microscope électronique) le 14 février 2020 dans un laboratoire du National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID) aux Etats-Unis.
Le SARS-CoV-2 (en orange), le virus à l'origine du Covid-19, est en train d'émerger d'une cellule prélevée sur un patient malade et cultivée en laboratoire. Photo prise (au microscope électronique) le 14 février 2020 dans un laboratoire du National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID) aux Etats-Unis. (/AP/SIPA / SIPA)
L'auteur raconte ainsi l'histoire d'un coronavirus, fusion d'un virus humain et de chauve-souris, qui passe à l'homme et se propage à l'ensemble de la planète à la vitesse des avions de ligne. Les frontières se referment. La peur permanente de l'autre, vu comme un vecteur de la maladie, s'installe en règle absolue de survie. 95% de l'humanité va mourir. Parmi les rescapés figurent Willem Storm et son fils, Nico, qui n'ont pas d'autre choix que de lutter pour survivre. Une histoire qui n'est pas sans rappeler le scénario du film La Route (de John Hillcoat), sortie en 2009...

Pourquoi Deon Meyer a-t-il écrit ce livre ? "Nous ressentons tous une inquiétude à l’égard de la planète, de ce que nous en faisons. Aujourd’hui, la population s’inquiète vraiment du réchauffement des continents. En Afrique du Sud, le fossé entre les très pauvres et les très riches est encore pire qu’ailleurs. On est loin du rêve d’une société multiraciale et de l’égalité pour tous", expliquait l'écrivain en 2017 à Télérama. Alors que les humains, "aujourd’hui, ne cessent d’amplifier les dégâts écologiques (...), je voulais m’interroger sur cette idée de destruction de l’humanité et de catastrophe naturelle", poursuit-il.

"Un monde où l'apocalypse est possible"

Trois ans plus tard, la crise du Covid-19 est passée par là, en Afrique du Sud, où elle provoque de graves troubles, et dans le reste du monde. Deon Meyer aurait préféré que L'Année du Lion reste du strict ressort de la fiction. Mais la réalité a rejoint la fiction. Et la pandémie de coronavirus a fait du roman de l'écrivain sud-africain un livre d'anticipation d'une inquiétante actualité. "Je n'y trouve aucune satisfaction", s'empresse de dire (à l'AFP) l'auteur de polars à succès. "Je ne peux m'empêcher de penser à la tristesse de ces milliers de gens qui ont perdu des proches ou un emploi, et vivent dans la peur".

Des Sud-Africains assistent, le 16 avril 2020 près de Johannesburg, à la cérémonie funéraire d\'un de leurs proches, mort du coronavirus quatre jours plus tôt. 
Des Sud-Africains assistent, le 16 avril 2020 près de Johannesburg, à la cérémonie funéraire d'un de leurs proches, mort du coronavirus quatre jours plus tôt.  (JEROME DELAY/AP/SIPA / SIPA)
Au fait, comment est né ce livre prémonitoire ? Il "est l'aboutissement d'émotions, de préoccupations et de beaucoup de lectures", répond Deon Meyer, lui-même confiné aux environs du Cap (sud-ouest). "J'ai toujours aimé les fictions de fin du monde, j'en ai lu énormément quand j'avais 20, 30 ans. A mesure que je prenais conscience du réchauffement climatique, d'Ebola (...) ou du virus H1N1, je n'ai pu m'empêcher de penser que nous vivions dans un monde où l'apocalypse était possible."

"Un jour, avant de prendre un avion à New York, j'ai acheté un recueil de nouvelles à lire (pendant le voyage). L'une d'entre elles (...) était post-apocalyptique", poursuit l'écrivain. Et d'ajouter : "Quand je suis arrivé au Cap, j'avais la trame de Fever en tête."

Enquête

Par la suite, l'ancien journaliste a mené une enquête approfondie pour donner un habillage scientifique crédible à son ouvrage. "Pour le monde que je voulais décrire, j'avais besoin de tuer 95% de la population mondiale en gardant les infrastructures intactes. Un virus m'a semblé l'arme idéale", raconte-t-il.

Suivent alors de longues consultations avec des virologues de renom pour en identifier un qui soit le plus meurtrier possible. Le Pr Wolfgang Preiser, de l'université sud-africaine de Stellenbosch, et son collègue Richard Tedder, de l'University College de Londres lui suggèrent d'avoir recours à un coronavirus. Les deux scientifiques ébauchent alors un scénario fictif, mais plausible, de la transmission de l'épidémie. Celui-ci va inspirer largement L'Année du Lion"Les Pr Preiser et Tedder sont les vrais visionnaires. Pas moi", insiste l'écrivain sud-africain. Ce qu'a tiré Deon Meyer de leurs propositions est redoutable. De son imagination sort alors, quelque part en Afrique équatoriale, un homme séropositif, au système immunitaire affaibli, qui héberge un coronavirus transmis par une fiente de chauve-souris. Le germe mute en un tueur redoutable, qui infeste le monde entier. Toute ressemblance...

Recherche sur le coronavirus dans un laboratoire virologique de l\'Institut Pasteur à Tunis le 17 avril 2020 
Recherche sur le coronavirus dans un laboratoire virologique de l'Institut Pasteur à Tunis le 17 avril 2020  (JDIDI WASSIM / SOPA IMAGES/SIPA /SIPA / SIPA USA)
Pour l'aspect plus environnemental, l'écrivain a raconté au site News24 avoir "eu la chance de rencontrer et d'échanger avec l'écologiste le plus célèbre d'Afrique du Sud – le légendaire Dave Pepler. Une conversation qui m'a énormément enrichi, moi et le roman." Il s'est aussi nourri de lectures, notamment celle du livre Homo Disparitus, écrit par le journaliste américain Alan Weisman en 2007. 

Et le Covid-19 dans tout ça ?

Quand il a entendu parler en janvier des premiers cas de nouveau coronavirus à Wuhan (Chine), Deon Meyer s'est aussitôt replongé dans ses notes. Histoire de voir... Et c'est avec effroi qu'il observe désormais la réalité de la propagation du Covid-19, qui rappelle celle de sa Fièvre"Même les pays développés avaient conçu des plans approfondis contre (l'épidémie)", lit-on dans L'Année du Lion. "En théorie, ils auraient dû marcher. Mais la nature ne tient pas compte des théories. Ni des erreurs humaines." Toute ressemblance...

Dans le livre, les rescapés se battent entre eux, observés par un groupe d'individus qui ont fabriqué le virus à l'origine de l'épidémie. Aujourd'hui, pour lutter contre le Covid-19, les autorités de nombreux pays pauvres ou aux inégalités sociales très marquées, comme l'Afrique du Sud, peinent à maintenir en confinement des populations dont la survie quotidienne dépend du commerce informel. Conséquence : dans des régions comme celles du Cap, la police et l'armée sont mises en cause dans des violences...

Dans ce contexte, la thèse d'une origine humaine de la propagation du Covid-19 fait depuis des semaines les beaux jours des conspirationnistes de tous poils. Même certains dirigeants de la planète s'interrogent eux aussi sur une possible fuite du virus d'un laboratoire chinois. Deon Meyer veut croire que le scénario de son livre n'a pas nourri d'élucubrations infondées. "J'ai tendance à penser que l'audience de ces théories du complot ne dépasse pas quelques sites internet tenus par des cinglés", dit-il.

Des policiers sud-africains procèdent à un contrôle à Hillbrow, quartier résidentiel de Johannesburg, le 18 avril 2020. 
Des policiers sud-africains procèdent à un contrôle à Hillbrow, quartier résidentiel de Johannesburg, le 18 avril 2020.  (WIKUS DE WET / AFP)

Qu'ont dit du livre les critiques littéraires ?

Réponse : a priori, pas énormément de choses. Si l'on s'en tient à quelques éléments trouvés sur internet, l'ouvrage ne semble guère avoir retenu l'attention des critiques littéraires lors de sa sortie en 2016-2017. En Afrique du Sud même, on trouve des articles sur des sites d'information en continu comme Timeslive ou News24, mais peu ailleurs. Celui de News24 est en l'occurrence rédigé par... Deon Meyer lui-même. Et intitulé Imaginer un monde post-apocalyptique et post-virus. Pour la presse étrangère, on trouve péniblement un article du journal britannique Sunday Times (lisible sur abonnement). Parmi les médias français, on obtient des éléments sur France Inter et surtout Télérama (sur abonnement).

Une question de qualité littéraire ou de manque de suspense ? Ce n'est en tout cas pas l'avis du maître du fantastique et du polar, l'Américain Stephen King en personne, comme il le faisait savoir en 2017 sur Twitter en s'adressant à ses lecteurs britanniques...

(Traduction : "Lecteurs du Royaume Uni, vous allez avoir une belle surprise. Non, ce n'est pas le Brexit, mais Fever (...). Génial""Génial" ? Si le grand Stephen King lui-même le dit...

A Diepsloot, au nord de Johannesburg, un commerçant expose, le 16 avril 2020, des masques anti-coronavirus qu\'il a fabriqués lui-même. Derrière le commerçant, on lit le mot anglais \"fashion\", \"mode\" en français.
A Diepsloot, au nord de Johannesburg, un commerçant expose, le 16 avril 2020, des masques anti-coronavirus qu'il a fabriqués lui-même. Derrière le commerçant, on lit le mot anglais "fashion", "mode" en français. (THEMBA HADEBE/AP/SIPA / SIPA)

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