A quoi peut-on s'attendre après la mise au ban du Qatar ?

L\'émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al-Thani, discute avec le président américain, Donald Trump, dans un hôtel de Riyad, en Arabie saoudite, le 21 mai 2017.
L'émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al-Thani, discute avec le président américain, Donald Trump, dans un hôtel de Riyad, en Arabie saoudite, le 21 mai 2017. (MANDEL NGAN / AFP)

Cinq pays – l'Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, l'Egypte et le Yémen – ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar. La frontière entre cet émirat et l'Arabie saoudite est désormais fermée. Tour d'horizon des conséquences possibles de cette crise.

Le Qatar coupé de ses voisins. Lundi 5 juin, l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Yémen et l'Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le petit pays de 2,2 millions d'habitants. Il est accusé de "soutien au terrorisme", notamment à Al-Qaïda, au groupe Etat islamique et à la confrérie des Frères musulmans. Ces cinq pays reprochent aussi au Qatar d'être proche de l'Iran.

Depuis, l'Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats-unis ont imposé de sévères restrictions aériennes et fermé leurs frontières terrestres et maritimes avec le petit émirat gazier. Pour les experts, cette crise résulte d'une volonté de faire rentrer le Qatar dans le rang diplomatique de l'Arabie saoudite. Franceinfo explique les conséquences que pourrait avoir cette mise au ban. 

Difficultés d'approvisionnement : une facture salée pour le Qatar

"Je ne vois pas la crise durer très longtemps, car elle va coûter très cher au Qatar", explique Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen Orient et des questions méditerranéennes. "Une grande partie des biens importés proviennent d'Arabie saoudite", reprend-elle. Ce qui, à terme, pourrait entraîner des problèmes d'approvisionnement : l'Arabie saoudite, seule à disposer d'une frontière terrestre avec l'émirat, est le premier fournisseur du Qatar en produits laitiers, œufs et animaux vivants, souligne La Croix.

Selon une estimation du service économique de Doha, 90% de la nourriture de l'émirat est importée. "Le Qatar peut faire venir des produits par avion ou bateau, mais cela a un coût, avertit Agnès Levallois. Pour le moment, l'Etat a les moyens de subventionner, mais il ne pourra pas piocher dans la caisse indéfiniment, ce qui devrait le pousser à se plier aux exigences des Saoudiens." 

Des habitants de Doha, au Qatar, font des provisions après l\'annonce de la fermeture de la frontière de l\'émirat avec l\'Arabie saoudite, le 5 juin 2017.
Des habitants de Doha, au Qatar, font des provisions après l'annonce de la fermeture de la frontière de l'émirat avec l'Arabie saoudite, le 5 juin 2017. (AP / SIPA)

Inquiets d'une possible pénurie, de nombreux Qataris se sont rués dans les supermarchés pour stocker de la nourriture. Les autorités ont tenté de rassurer la population. "Elles nous ont expliqué, dans des médias anglophones, qu'elles avaient diversifié les sources d'approvisionnement et qu'une pénurie n'était pas à craindre", explique Sandrine Lescaroux, expatriée dans la péninsule. Elles ont même affirmé disposer de suffisamment de vivres pour un an, rapporte la RTBF. Un constat qui n'est pas partagé par Agnès Levallois : "Le Qatar a une autonomie alimentaire estimée à quinze jours."

L'émirat, organisateur de la Coupe du monde de football 2022, pourrait bien aussi voir les coûts des travaux de construction exploser. "Parmi les gros chantiers engagés, on ne pourra pas faire venir par avion ou bateau l'essentiel des matériaux ; la perte de temps et les coûts que cela représente sont trop élevés", estime la spécialiste. 

Un paysage diplomatique redessiné

L'Arabie saoudite pourrait asseoir son autorité sur l'ensemble des pays du Golfe. "Riyad a toujours voulu jouer un rôle de leader dans cette région", explique à franceinfo le chercheur Hasni Abidi, politologue et spécialiste du monde arabe. Selon lui, les accusations de l'Arabie saoudite contre le Qatar visent avant tout à contraindre l'émirat à s'aligner sur sa politique. "Il s’agit d’arguments fallacieux, juge-t-il. Riyad ne supporte pas que le Qatar mène une diplomatie propre et ne s'aligne pas sur ses décisions." Agnès Levallois est du même avis : "La volonté de l'Arabie saoudite est que le Qatar ait le même statut que le Bahreïn voisin : qu'il soit sous sa dépendance diplomatique." 

Le Qatar risque de devoir sacrifier sa relation avec l'Iran. L'Arabie saoudite a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran en 2016, après que son ambassade à Téhéran eut été saccagée. Le Qatar, à l'inverse, entretient des rapports cordiaux avec le voisin perse : "Les deux pays partagent un immense gisement de gaz, à cheval sur leurs eaux territoriales. C'est un énorme intérêt économique et c'est pour cela qu'il tient à cœur aux Qataris de ne pas envenimer leurs relations", détaille Hasni Abidi. "Ce qui est sûr, explique Agnès Levallois, c'est que pour régler la crise et contenter l'Arabie saoudite, le Qatar devra prendre des positions très dures contre l'Iran. Personne ne sait s'il va accepter."

L'avenir du Conseil de coopération du Golfe en danger. Cette institution, créée en 1981, a un but de coopération économique et militaire. Elle réunit six monarchies pétrolières sunnites qui contrôlent le tiers des réserves mondiales de pétrole brut. Le Qatar et l'Arabie saoudite en font partie, tout comme le sultanat d’Oman, le Bahreïn et les Emirats arabes unis. "Il y a une volonté de certains pays membres, comme le Koweit, de mener des médiations pour trouver une issue", explique Agnès Levallois. Pourtant, cette crise, grave selon l'experte, pourrait avoir des conséquences dramatiques sur le Conseil de coopération. 

Les Etats-Unis dans une position délicate

Pour les experts, Washington a une part de responsabilité dans cette crise. Le 21 mai, à Riyad, Donald Trump a prononcé un discours dans lequel il a appelé les dirigeants musulmans à faire face à "la crise de l'extrémisme islamique", et s'en est violemment pris à l'Iran, accusé de "soutenir le terrorisme". "Sa visite a été un accélérateur dans la volonté de l'Arabie saoudite de sanctionner le Qatar", affirme Hasni Abidi.

Si, pour Agnès Levallois, la communauté internationale veut calmer le jeu, l'attitude de Donald Trump pourrait, au contraire, empirer les choses. Le président américain a pris parti le 6 juin pour l'Arabie saoudite, avant de se raviser et de semer la panique dans ses rangs"Son discours est ambivalent et étrange, soupire la chercheuse. Il tape sur le Qatar, mais les Etats-Unis disposent d'une base aérienne très importante dans le pays. Elle pourrait être mise en péril si les relations se détériorent."