Température record, incendie et pollution... Le printemps catastrophique de la Sibérie, sous l'effet probable du réchauffement climatique

Un camion de pompier intervient sur un incendie, le 23 avril 2020 dans la région de Novossibirsk (Russie).
Un camion de pompier intervient sur un incendie, le 23 avril 2020 dans la région de Novossibirsk (Russie). (KIRILL KUKHMAR / TASS / SIPA)

Après un hiver particulièrement doux et un printemps précoce et chaud, cette région de Russie connaît une multiplication des catastrophes liées au changement climatique.

Des insectes ravagent les arbres, les forêts brûlent, un réservoir de carburant s'effondre et le thermomètre grimpe jusqu'à 38 °C... La Sibérie voit les catastrophes se multiplier après un hiver doux et un printemps chaud, autant d'effets probables du changement climatiqueLes modèles scientifiques prédisent que les modifications du climat vont entraîner des canicules, des tempêtes mais aussi des incendies naturels toujours plus fréquents. Franceinfo fait le point sur un printemps catastrophique.

Des températures record

Le thermomètre s'est affolé dès cet hiver. "L'hiver (2019-2020) a été le plus chaud en Sibérie depuis le début des relevés, il y a 130 ans, avec des températures moyennes jusqu'à 6 °C au-dessus des normales saisonnières", explique à l'AFP Marina Makarova, météorologue en chef de Guidrometsentr, l'agence météo russe. Puis, "le printemps est arrivé nettement plus tôt, en avril, avec des températures dépassant facilement (parfois) les 30 °C", poursuit-elle.

Samedi 20 juin, dans la ville de Verkhoïansk, pourtant située au nord du cercle polaire arctique, il a fait 38 °C. "Le précédent record était de 37,3 °C, dans les années 1980. Nous sommes, avec 38 °C, à environ 10 ou 15 degrés au-dessus des normales saisonnières. Ce qu'il est important de noter, c'est que ce record s'inscrit dans la continuité d'une année exceptionnelle, analyse sur les ondes de franceinfo le climatologue du CNRS Christophe CassouCe record de 38 °C est emblématique, mais en réalité il s'inscrit dans une tendance lourde".

Une pollution provoquée par la fonte du permafrost

Ces températures élevées ont des conséquences très concrètes. Le 29 mai, un réservoir de carburant d'une centrale thermique de Norilsk s'est effondré, libérant 21 000 tonnes de diesel dans la rivière et l'environnement. Selon l'entreprise, c'est le dégel du permafrost, le sous-sol habituellement gelé toute l'année des régions arctiques et sibériennes, qui a provoqué l'effondrement des piliers soutenant la structure.

Si le nettoyage en surface a été annoncé comme terminé le 17 juin, Victor Bronnikov, chargé d'une partie des opérations de dépollution, a déclaré à l'AFP que le "nettoyage complet [allait] prendre des années". Des produits spéciaux vont être dispersés pour décomposer ou absorber le diesel n'ayant pu être pompé et qui s'est répandu dans cette zone, marécageuse au printemps.

L'accident est considéré par les organisations de défense de l'environnement et les autorités comme le pire accident dû aux hydrocarbures dans l'Arctique russe, une région fragile où les exploitations minières, gazières et pétrolières sont nombreuses et la pollution un problème croissant depuis l'époque soviétique. Le 5 juin, le Parquet général russe a ordonné une "vérification complète" à travers la Russie des "infrastructures dangereuses situées dans des zones sujettes à la fonte du permafrost".

Deux fois plus d'incendies

Dans les régions septentrionales, la fonte précoce du manteau neigeux a laissé derrière lui une végétation et un sol desséchés, des conditions propices à la propagation des feux, selon Alexeï Iarochenko, chef du contrôle des forêts de Greenpeace en Russie, cité par l'AFP. Au total, de janvier à mi-mai les feux ont ravagé 4,8 millions d'hectares en Sibérie, dont 1,1 million de forêts boréales, selon la dernière étude de l'ONG publiée la semaine du 15 juin. La région avait déjà été décimée par des incendies exceptionnels pendant l'été 2019.

"Le réchauffement climatique provoque la multiplication des feux de forêts, qui ont doublé en dix ans", résume pour l'AFP Viatcheslav Kharouk, chef du laboratoire de surveillance des forêts du département sibérien de l'Académie russe des sciences. Selon ses observations, entre 2000 et 2009 quelque trois millions d'hectares de forêts brûlaient chaque année. Entre 2010 et 2019, la moyenne a doublé, à six millions d'hectares. Dans les années à venir, "la surface des feux sera multipliée de deux à quatre fois", prédit le scientifique. Or ces feux risquent de réduire la capacité des forêts boréales à retenir le dioxyde de carbone et le méthane, ce qui contribuerait à l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre et au changement climatique.

A l'inverse, dans le sud de la région, des précipitations en hausse d'un tiers par rapport à la moyenne ont été relevées par l'agence de météorologie Rosguidromet, entraînant notamment des milliers d'évacuations dans le district de Touloun, proche du lac Baïkal.

Une prolifération de chenilles ravageuses

Autre plaie, les températures clémentes ont provoqué l'explosion de la population des chenilles d'une espèce de papillon sibérien, le Dendrolimus sibiricus, une vermine ravageuse. Ce défoliateur des résineux sibériens est redoutable, une colonie pouvant dévorer le feuillage d'un pin géant en quelques heures, rendant la forêt d'autant plus vulnérable aux incendies. Or la chaleur inhabituelle a favorisé l'accélération de leur cycle de vie.

"De toute ma longue pratique d'expert, je n'ai jamais vu de chenilles aussi énormes et ayant grandi si vite, en un an au lieu de deux", explique à l'AFP Vladimir Soldatov, le spécialiste de ces lépidoptères, qui met en garde contre des "conséquences tragiques" pour l'espace forestier. Déjà, l'espèce "a avancé de 150 km vers le nord par rapport à son milieu habituel, et cela à cause du réchauffement" climatique, dit-il. Dans le district de Krasnoïarsk, en Sibérie méridionale, plus de 120 000 hectares ont dû être traités pour tuer les chenilles, selon le Centre local de la protection des forêts. Les forêts sont aussi rongées depuis 2003 par un autre insecte, le coléoptère Scolytinae, qui s'est installé dans ces régions septentrionales à mesure que le climat s'y adoucissait.

D'une manière plus générale, l'expert Viatcheslav Kharouk relève que la région voit arriver de nouvelles espèces d'oiseaux et d'animaux : "Nos steppes verdissent, nos lacs se réchauffent, la Sibérie devient une région plus engageante, pour les animaux mais aussi pour nous". Mais avec la multiplication des cataclysmes, "nos hivers, avec leurs -40 °C, commencent à me manquer", soupire-t-il.

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