Laurent Fabius ou comment réussir sa COP21 en quatre leçons de diplomatie

Le ministre des Affaires Etrangères français, Laurent Fabius, et la chef des négociateurs français, Laurence Tubiana, samedi 12 décembre 2015, au Bourget (Seine-Saint-Denis). 
Le ministre des Affaires Etrangères français, Laurent Fabius, et la chef des négociateurs français, Laurence Tubiana, samedi 12 décembre 2015, au Bourget (Seine-Saint-Denis).  (AFP)

Le travail des hôtes de la conférence climat, représentés par Laurent Fabius, a été unanimement salué pour sa gestion du sommet. Il faut dire que les diplomates françaises ont rusé en coulisses pour parvenir à un accord.

#AlertePollution

Rivières ou sols contaminés, déchets industriels abandonnés… Vous vivez à proximité d’un site pollué ?
Cliquez ici pour nous alerter !

Ce n'est pas tous les jours qu'une organisation non-gouvernementale qualifie un sommet onusien de "chef d'œuvre diplomatique". A l'issue de la COP21, diplomates, ONG et experts ont chanté les louanges du ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, et de son équipe. Président de la conférence sur le climat, l'hôte français est célébré comme un acteur-clé de l'accord historique adopté le 12 décembre, censé – en théorie – déboucher sur une réduction des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale.

>> A lire aussi : COP21 : comprendre l'accord sur le climat en quatre étapes

Juridiquement et scientifiquement encore faible, l'accord de Paris est largement salué pour le message politique qu'il envoie : l'impression donnée que les 195 pays convoqués pendant 15 jours sont parvenus à s'entendre. Il est pourtant le fruit de négociations tendues, mais habilement menées. Voici comment Laurent Fabius a fait de cette COP un succès, en quatre leçons de diplomatie.

Leçon n°1 : neutraliser les trolls en leur confiant des responsabilités

L'Arabie saoudite et le Venezuela ne sont pas arrivés à Paris avec les meilleures intentions. Et pour cause, le chef de la délégation saoudienne était le ministre du Pétrole, chargé de s'assurer que l'accord sur le climat n'empêcherait pas le royaume de vivre de son or noir. Et le second, rechignant jusqu'au bout à communiquer ses engagements en matière de réductions de gaz à effet de serre, a milité d'arrache pied pour faire retirer un alinéa sur la tarification du carbone.

Comment Laurent Fabius a-t-il "neutralisé les emmerdeurs", pour reprendre le terme employé par Libération ? "En les nommant facilitateurs dans les négociations : la Pologne et l’Arabie saoudite sur la riposte, le Venezuela sur le préambule de l’accord", détaille le quotidien. Composé pour moitié de pays en développement, les facilitateurs ont animé les débats les plus durs, lorsqu'un blocage apparaissait sur un point. Quitte à les choisir parmi les représentants de pays pétroliers ou charbonniers. 

Pour justifier cette technique bien connue des instituteurs, un proche collaborateur du ministre des Affaires étrangères, cité par Reuters, relevait que "[la négociation], c'est aussi beaucoup de psychologie". En quittant Le Bourget, la négociatrice vénézuélienne, Claudia Salerno, déclarait : "Le monde devrait remercier [Laurent Fabius] pour [son] travail acharné et [sa] patience." Et d'annoncer la publication des engagements vénézuéliens.

Leçon n°2 : chouchouter les acteurs-clés

Une semaine avant l'ouverture de la COP21, Laurent Fabius était en Afrique du Sud. A Pretoria, où il a rencontré le président Jacob Zuma, il a rappelé à juste titre le poids de cet "acteur majeur" des négociations climatiques. Fer de lance de l'économie africaine, gros producteurs et exportateur de charbon – une énergie fossile très polluante –, le pays est également le porte-parole du "G77 + Chine", un groupe qui fédère 134 Etats en développement, dont l'Inde, le Brésil et la Chine, comme son nom l'indique. Bref, Afrique du Sud = interlocuteur à chouchouter.

Attentive aux représentants sud-africains pendant les réunions ministérielles préparatoires à la COP, la délégation française leur a aussi adressé un clin d'œil appuyé pendant ces négociations de Paris, grâce au choix d'un mot : "indaba". Le terme, qui vient du zoulou, désigne une réunion en petit comité, soit les chefs négociateurs et deux membres de leur équipe, explique Le Monde (article payant). 

Pourquoi cette expression, utilisée pour la première fois à la COP17 de Durban, en Afrique du Sud, en 2011, a-t-elle été préféré à un vocable plus conventionnel (au hasard, par "réunion en petit comité", par exemple ) ? Justement, pour rendre hommage au travail effectué à Durban, explique Le Monde. Il y avait été décidé d'aboutir à un accord sur le climat d'ici 2015, soit un premier pas vers la COP21. Un geste en apparence anecdotique, mais qui en dit long sur l'attention portée par les diplomates français aux acteurs-clés.

Leçon n°3 : encourager les alliances à son avantage

Les négociations sur le climat sont inévitablement marquées par les divergences entre pays riches – souvent des pollueurs historiques, moins impactés par les effets du réchauffement climatique et excédés à l'idée de devoir régler la facture – et pays pauvres – très touchés, bien que moins responsables et désireux de se développer enfin, quitte à puiser dans leurs ressources en énergie fossile. Le défi consistait donc à former une alliance composée d'Etats issus de ces deux catégories, en leur trouvant des intérêts communs. Ainsi est née la "High Ambition Coalition" (en français, "la coalition des ambitieux"). Cette alliance, qui représente plus de 100 pays sur les 195 présents à la COP21 (dont l'Union européenne dans son ensemble, mais aussi les Etats-Unis ou les îles Marshall), s'est formée dans le secret ces six derniers mois, explique The Guardian (en anglais), "autour de verres informels, en marge du sommet climatique à Paris, en juillet", à l'initiative du ministre des îles Marshall, Tony de Brum. Maintenue secrète pendant tout le début du sommet, cette super-coalition a attendu le huitième jour de COP21 pour prendre la parole, défendant un accord ambitieux, avant d'envoyer ses membres tenter de convaincre les Etats récalcitrants, désormais en minorité. Un coup d'éclat payant.

Leçon n°4 : museler les indécis de dernière minute

A la fin des négociations, samedi 12 décembre, le texte – un accord de compromis, aux objectifs peu contraignants – convient globalement aux quelque 10 000 représentants des 195 pays. A l'exception du Nicaragua, qui estime que l'accord ne protège pas suffisamment les pays les plus vulnérables. "Profitant d'un retard technique, le Nicaragua a annoncé qu'il voulait s'exprimer, faisant craindre un nouveau retard, voire même un échec du processus. Et ce, le dernier jour", a expliqué le Financial Times (article payant, en anglais).

Alors que l'Inde, la Chine, les Etats-Unis ou encore l'Europe et les pays pétroliers étaient parvenus à s'entendre, pas question pour Laurent Fabius de prendre le risque de voir la main levée du Nicaragua faire capoter l'accord. Il a "interrompu sa conversation avec la délégation nicaraguayenne, est monté sur scène et, s'exprimant le plus vite possible, a déclaré : 'L'accord de Paris est accepté !'", raconte le quotidien britannique.

Pendant que la salle éructe de joie, la délégation du Nicaragua hallucine : Laurent Fabius l'a magistralement snobée.

Vous êtes à nouveau en ligne