"C'est une source d'angoisse pour pas mal d'enfants" : comment le réchauffement climatique est enseigné à l'école

Une petite fille dessine un soleil sur le sol de la place de la République à Paris, le 27 janvier 2019, lors d\'une manifestation pour la sauvegarde du climat.
Une petite fille dessine un soleil sur le sol de la place de la République à Paris, le 27 janvier 2019, lors d'une manifestation pour la sauvegarde du climat. (LAURE BOYER / HANS LUCAS / AFP)

Selon les acteurs et observateurs contactés par franceinfo, le réchauffement climatique n'est pas assez mis en avant en primaire et en maternelle, noyé au milieu de thèmes comme la biodiversité ou le tri des déchets.

Le sujet est brûlant. A la sortie d’un été caniculaire, avec une pluie de records de chaleur, le réchauffement climatique est dans toutes les têtes. Mais comment cette thématique est-elle enseignée dans les écoles et plus particulièrement dans les classes de maternelle et du primaire ? Le réchauffement climatique fait déjà partie des programmes. L'éducation à l'environnement existe depuis 1977 en France. Elle est devenue, en 2004, l’éducation au développement durable (EDD), et concerne les élèves de la maternelle jusqu’au baccalauréat.

Sur son site, le ministère de l’Education nationale explique qu'elle "permet d'appréhender la complexité du monde dans ses dimensions scientifiques, éthiques et civiques". "Transversale, elle figure dans les programmes d'enseignement", poursuit-il. Le ministère précise à franceinfo que "pour la maternelle et le primaire, les questions d’environnement, de biodiversité et de changement climatique sont abordées par le biais des projets pédagogiques, comme l’installation de jardins bio dans les écoles".

Potagers dans les cours d’école

De fait, des initiatives fleurissent un peu partout. A Saint-Paul, à La Réunion, par exemple, des arbres ont été plantés dans une école pour lutter contre le réchauffement climatique et la chaleur. A l’école maternelle Paul-Nicolle de Cherbourg-en-Cotentin (Manche), les élèves cultivent radis et fraises dans la cour de l’école.

Dans la ville de Miramas (Bouches-du-Rhône), 14 écoles ont un jardin ou un potager. Au sein de l’établissement Jean-Macé, pendant la période scolaire, tous les mardis, de midi à 14 heures, douze élèves volontaires entretiennent les cultures, a expliqué Marjorie Alcantara, la référente jardinage de l’école, à France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur. Les pesticides étaient bannis du projet intitulé "un jardin dans mon école", souligne-t-elle..

D’après tous les interlocuteurs contactés par franceinfo, pour réussir à intéresser les enfants à une thématique comme le réchauffement climatique, il est nécessaire de sortir du cadre habituel, du cours magistral. Pour parler de la fonte des glaces et de la montée des eaux, Emmanuelle Rivoire, enseignante à l’école élémentaire du Mont-Blanc à Rillieux-la-Pape (Rhône), a utilisé des glaçons et de la pâte à modeler disposés dans un récipient. Grâce à cette expérience, ses élèves de CE2-CM1 "ont vraiment pu comprendre le phénomène", commente cette professeure membre d’Enseignants pour la planète. Et d'insister : "Ils ont besoin de concret pour voir comment ça marche, pour que cela s’ancre dans leur cerveau."

"Dans les écoles primaires, les ateliers se font beaucoup avec les mains. Il n’y a pas de présentation formelle", explique le climatologue Marc Delmotte. Ce chercheur du CNRS intervient dans les classes depuis environ quinze ans. Cette saison, il est notamment intervenu dans une classe de CM2 pour aborder les gaz à effet de serre. "Avec des petits capteurs très simples, nous avons fait des mesures de CO2 dans la classe puis dehors. Ils ont aussi soufflé sur les sondes et vu qu'elles saturaient alors en CO2, détaille-t-il. Je les ai invités à réfléchir à ce qui était mesuré et à ce que cela représentait pour ensuite faire le lien avec le réchauffement climatique", explique le spécialiste.

"Ça les dépasse"

A l’école Le Blé en herbe à Trébédan (Côtes-d’Armor), Nolwenn Guillou, la directrice de l’établissement, a organisé cette année un projet sur le tri des déchets avec ses élèves de maternelle. Pendant plusieurs semaines, les élèves ont ramassé les déchets de la cour et les ont mis dans des pots. "Cela a permis de se dire que c’était dégoûtant, que jouer dans une poubelle n’était pas très réjouissant, et qu’en plus cela polluait la planète, raconte-t-elle. Le premier constat qui a été fait, par un enfant de grande section, c’est qu’il y avait surtout des emballages de bonbons. Aussitôt, dès le lendemain, les élèves se sont dits qu’ils allaient arrêter les bonbons emballés individuellement pour les anniversaires. Pour eux, c’était évident."

Identifier des pistes pour améliorer la situation est indispensable pour ne pas effrayer les enfants lorsque l'on aborde avec eux les questions environnementales et le réchauffement climatique.

L’idée est de dire aux enfants qu’ils peuvent
‘agir sur’ et qu’ils peuvent être ‘acteur de’.
Nolween Guillou, directrice de l'école Le Blé en herbeà franceinfo

"On a beaucoup travaillé avec des psychologues et on ne donne pas une information hyper déprimante à un enfant sans montrer qu’il existe des solutions, sans montrer qu’il y a des gens, des adultes ou des enfants, qui agissent", abonde auprès de franceinfo Gwenaëlle Boulet, rédactrice en chef du magazine Astrapi, destiné aux 7-11 ans.

Développer ces thèmes avec les enfants est également bénéfique, car ils peuvent mal interpréter ce qu'ils entendent autour d'eux, à la radio, à la télévision, dans la rue, ou lors des réunions de famille. "C'est une source d’angoisse pour pas mal d'entre eux parce qu'ils ont beau faire des actions à l’école et avec leurs parents, les enfants se rendent compte que ça les dépasse", analyse Gwenaëlle Boulet. "Quand on commence à leur en parler, les interrogations arrivent, confirme Emmanuelle Rivoire. C'est important pour eux d'avoir un espace pour poser des questions. Pouvoir en parler, les sensibiliser, cela permet de lever un poids."

Encore faut-il que le thème précis du réchauffement climatique soit abordé, ce qui n’est pas systématique. Le WWF explique à franceinfo organiser des animations dans les écoles primaires (du CP au CM2). "Le thème abordé est soit la biodiversité, soit l'eau douce, soit les corridors écologiques. Nous n'avons pas de support en lien avec le réchauffement climatique et n'abordons pas cette thématique avec les élèves", détaille l'ONG. Un manque qui sera comblé dès 2020, souligne l'organisation.

Noyé au milieu d'autres thèmes en lien avec le développement durable, "le réchauffement climatique est clairement sous-dimensionné dans les programmes", juge auprès de franceinfo Emmanuel Bernard, responsable d’Educlimat, initiative citoyenne et bénévole portée par l'association Avenir climatique. Educlimat fournit aux enseignants des kits pédagogiques pour parler du réchauffement climatique en classe et a déjà réalisé une vingtaine d'ateliers lors de l'année scolaire 2018-2019. Emmanuelle Rivoire partage cet avis. Pour cette "écologiste convaincue", qui se définit comme une "enseignante militante", le ministère de l’Education nationale doit revoir sa copie.

Il n’y a pas grand-chose sur le réchauffement climatique dans les programmes, cela ne donne pas la notion d’urgence alors que c’est maintenant qu’il faut agir.Emmanuelle Rivoire, membre du collectif Enseignants pour la planèteà franceinfo

De plus, le travail de sensibilisation sur le climat ne se concrétise que grâce à l'investissement des professeurs. Sous l’impulsion de Nolwenn Guillou, l’école Le Blé en herbe a accueilli une fête du climat pendant une semaine, au mois de juin. Nicolas Hulot, ancien ministre de la Transition écologique et solidaire, s’y est rendu. L’académie a soutenu l’événement. De son côté, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a fait savoir qu’il trouvait l’initiative "formidable".

Mais la directrice d’école Le Blé en herbe s’est mobilisée seule. "Si je n’avais pas pris une centaine d’heures de mon temps personnel pour mettre ça en œuvre, ça n’existerait pas, lance-t-elle. Ce temps-là n’est pas reconnu alors que j’ai toujours ma classe de 33 élèves tous les jours, que j’ai toujours la direction de l’école. La limite, c'est que tout cela repose sur un engagement personnel de l'enseignant."

Les enfants, "vecteurs de changement"

Toutefois, les efforts des professeurs qui se mobilisent sont récompensés. Les enfants montrent un fort intérêt pour les questions environnementales, rapportent de façon unanime les acteurs contactés par franceinfo. Et aussitôt sensibilisés, les élèves souhaitent passer à l’action. "Les enfants sont beaucoup plus souples que les parents", affirme Gwenaëlle Boulet. "Ils n’ont pas encore les mauvaises habitudes des adultes et sont des vecteurs de changement", affirme Marc Delmotte. "Ce sont de super messagers et ils ne transigent pas sur les valeurs", remarque Nolwenn Guillou.

Dans l’idéal, Emmanuelle Rivoire souhaiterait que la prise de conscience du réchauffement climatique "fasse partie des savoirs fondamentaux, au même titre que lire, écrire et compter". Nolwenn Guillou va dans le même sens : "Il faut voir les enjeux de demain. Si on a des enfants qui savent très bien lire et écrire, mais que tout le reste est planté à côté, ça ne servira pas à grand-chose."

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