Sibérie : la vague de chaleur et les incendies libèrent du méthane qui risque de rendre "hors de contrôle" le changement climatique, alerte un membre du GIEC

Un incendie dans le nord de la Sibérie (Russie), le 7 juillet 2020.
Un incendie dans le nord de la Sibérie (Russie), le 7 juillet 2020. (EMERCOM OF RUSSIA PRESS SERVICE / HANDOUT / MAXPPP)

Ces feux et cette chaleur en faisant fondre le permafrost risquent de libérer "des virus et des bactéries" encore inconnus ainsi que du méthane faisant encore grimper le thermomètre, estime François Gemenne.

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La Sibérie est en proie à de gigantesques incendies, liés à une grande vague de chaleur. Les températures dans la province russe sont supérieures de cinq degrés à la normale de la saison."Cette vague de chaleur est imputable au changement climatique", a affirmé jeudi 30 juillet sur franceinfo François Gemenne, chercheur à l’université de Liège, enseignant à Sciences-Po et membre du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Le scientifique alerte sur cette vague de chaleur et d'incendies qui font "fondre le pergélisol (ou permafrost)", "la partie du sous-sol qui est gelé en permanence" et qui libère à la fois du méthane mais aussi "des virus et des bactéries".

franceinfo : Est-ce que cette partie du monde se réchauffe plus vite que le reste de la planète ?

François Gemenne : Elle se réchauffe à peu près deux fois plus vite que le reste du monde. Et l'anomalie de température est vraiment très particulière. Depuis le début de l'année, on a une vague de chaleur très importante, avec des températures cinq degrés supérieures à la normale et même 10 degrés supérieures au mois de juin.

Est-ce que c'est imputable au changement climatique ?

C'est la grande nouveauté. C'est qu'on peut effectivement dire, avec un relativement fort niveau de certitude, que cette vague de chaleur est imputable au changement climatique. Le changement climatique la rend 600 fois plus probable. C'est une grande avancée scientifique parce que jusqu'ici, il était très difficile d'attribuer précisément tel ou tel évènement extrême au changement climatique. Là, on a fait de gros progrès. Donc on commence à pouvoir dire avec certitude que tel ou tel événement est attribuable ou non au changement climatique. Et c'est bien le cas de cette vague de chaleur.

Quel est le problème des incendies, au-delà évidemment que cela détruit tout sur son passage ?

Il y a évidemment le problème des incendies eux-mêmes, qui rejettent énormément de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Jusqu'ici, on estime qu'ils ont rejeté environ 59 mégatonnes de dioxyde de carbone. Pour donner un ordre de comparaison, c'est à peu près les émissions annuelles d'un pays comme le Pérou ou Israël. Le problème, c'est que ces incendies se produisent à cause de la vague de chaleur qui va faire fondre le pergélisol (ou permafrost). C'est la partie du sous-sol qui est gelé en permanence.

Le problème, c'est que ce pergélisol contient des choses qui sont très dangereuses pour nous. Il contient des virus et des bactéries, dont beaucoup nous sont encore inconnues. Et donc, potentiellement, il y a en dessous un nouveau coronavirus.François Gemenne, membre du GIECà franceinfo

Et puis, il y contient aussi de très importantes quantités de méthane, un gaz à effet de serre environ 30 fois plus nocif que le dioxyde de carbone. On estime que, si tout ce méthane venait à être relâché dans l'atmosphère, là, le changement climatique serait carrément hors de contrôle et nous ne pourrions plus rien y faire.

Cela veut dire que le changement climatique s'entretiendrait par lui-même ?

C'est une sorte de cercle vicieux. Dans des termes scientifiques, on appelle cela une boucle de rétroaction. Le changement climatique s'entretiendrait, se nourrirait par lui-même. Le méthane accentuerait le changement climatique, qui ferait fondre encore davantage le pergélisol, qui relâcherait encore davantage de méthane. Il est certain que si ces vagues de chaleur deviennent des vagues de chaleur à répétition, et si on maintient ce niveau de température pendant encore plusieurs mois, il y a un risque réel de dégel du pergélisol. Ça doit vraiment nous inquiéter.

Est-ce que c'est une échelle de plusieurs mois uniquement ?

Ce n'est pas une échelle de plusieurs mois. Mais disons que si la vague de chaleur devient une sorte d'état permanent, plutôt qu'un événement exceptionnel, il y aura effectivement un véritable risque de fonte du pergélisol, qui a déjà commencé à fondre à certains endroits.

Il y a quelques semaines, il y a eu un accident sur une station de forage pétrolière qui s'est littéralement effondrée, simplement parce qu'elle était construite sur le pergélisol.François Gemenneà franceinfo

C'est comme si le sol devenait mou. Et donc, toutes les infrastructures qui sont construites sur le pergélisol sont également fragilisées.

À ce stade, est-ce que ces vagues de chaleur, c'est encore réversible ?

Non. Je pense qu'il faut s'habituer à l'idée que toute une série d'événements que nous considérions comme exceptionnels dans le passé vont devenir la norme ou en tout cas, une partie de la norme. Ce que nous pouvons faire, c'est limiter le changement climatique, et essayer de nous adapter au maximum aux impacts. Mais nous ne pourrons plus revenir en arrière complètement.

Cela veut dire que d'autres événements extrêmes comme ceux-là nous attendent ailleurs ?

C'est une certitude.

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