TEMOIGNAGES FRANCEINFO. "Il voulait une vidéo de moi qui me touchais" : des jeunes filles dénoncent les avances sexuelles de youtubeurs

L\'application YouTube s\'affiche sur un iPhone, le 1er décembre 2017. 
L'application YouTube s'affiche sur un iPhone, le 1er décembre 2017.  (JAAP ARRIENS / NURPHOTO / AFP)

Avec le message de Squeezie et sous le hashtag #BalanceTonYoutubeur, les langues se délient autour du harcèlement sexuel dans le milieu des youtubeurs et des streamers. Des demandes de vidéos sexuelles au harcèlement, plusieurs adolescentes ont livré leur témoignage à franceinfo. 

Le tweet a fait l'effet d'une bombe dans le monde hyperconnecté de YouTube. Lundi 6 août, Squeezie, le youtubeur aux 11 millions d'abonnés, a affirmé que certains de ses confrères se prétendant "féministes" profitaient de la "vulnérabilité psychologique de leurs jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels"

Il n'en fallait pas plus pour que le hashtag  #BalanceTonYoutubeur prenne de l'ampleur : depuis, des dizaines de comptes Twitter dénoncent des faits de harcèlement sexuel, captures d'écran à l'appui, sans que l'on puisse toujours déterminer s'il s'agit de documents authentiques. Franceinfo a pu récolter de nombreux témoignages qui décrivent un milieu où, sous couvert de "proximité" avec leur communauté, certains vidéastes utilisent leur influence pour tenter d'obtenir des faveurs sexuelles.

"Il me disait qu'il aimait mes fesses" 

Angèle* avait 15 ans au moment des faits. Si elle a choisi de témoigner, c'est parce que sa petite sœur, 6 ans, est fan de ce youtubeur, qu'elle accuse de harcèlement sexuel. "Sa communauté est vraiment très jeune, autour de 10 ans", avance-t-elle. L'histoire remonte au printemps 2017. Après avoir croisé Angèle à Paris, le vidéaste lui propose de faire un selfie et lui demande de l'identifier sur Instagram. Il finit par la recontacter via le réseau social et sur Snapchat, où les messages ne sont pas archivés. Suivent des conversations qui dérapent rapidement. "Il me disait qu'il aimait mes fesses, que j'étais magnifique, qu'il me voyait bien avec telle ou telle culotte", raconte la jeune fille, qui dit avoir reçu un cliché du youtubeur torse nu.

Selon elle, ce dernier, âgé de 30 ans à l'époque, était parfaitement au courant de son âge. Il lui aurait même avoué qu'il avait "un peu honte" de lui parler. "Ça se voyait dans mes réponses que j'étais gênée, et pourtant, il continuait à me faire des remarques sur mon physique", assure-t-elle. La jeune fille concède ne pas avoir été très explicite dans ses refus. 

L'influence du youtubeur y est sans doute pour quelque chose : "Au début, je me disais que c'était un truc de dingue qu'il me parle", raconte la lycéenne, convaincue alors "d'être spéciale" et "d'avoir beaucoup de chance". Jusqu'au tweet de Squeezie, elle avait choisi de garder le silence pour ne pas "salir l'image" du vidéaste en question. C'est lorsqu'elle a vu les témoignages semblables au sien s'accumuler sur Twitter qu'elle a "compris qu'il y avait un souci". 

"J'avais peur, mais je l'aimais"

Et pour cause : en seulement deux jours, franceinfo a recueilli le témoignage de huit jeunes filles qui disent toutes avoir subi des remarques ou comportements déplacés de la part de six youtubeurs ou streamers différents. Ces collégiennes ou lycéennes, âgées de 12 à 18 ans au moment où elles ont été harcelées, décrivent des avances allant de la drague lourde aux demandes de vidéos à caractère sexuel et à des attouchements.

Parmi elles, Marie* souligne d'emblée sa propre naïveté : "Oui, à 15 ans, on tombe amoureuse quand on nous dit trois mots doux", analyse la jeune femme, désormais majeure. Après quelques échanges, un influenceur comptant plus de deux millions d'abonnés aurait prétendu l'aimer et vouloir la voir, allant jusqu'à lui proposer de payer le transport. Mais très vite, l'homme, qui vit à l'étranger, lui envoie "toutes sortes" de demandes de photos ou vidéos dénudées. "Il voulait une vidéo de moi qui me touchais", raconte Marie. 

Il me disait que si je n'acceptais pas, il arrêterait de me parler. Moi, je ne voulais pas qu'il arrête de parler.Marieà franceinfo

Par Skype, le youtubeur lui parle du moment où il la "déviergera". "J'avais peur, mais je l'aimais, donc je ne disais rien", raconte la jeune femme, qui est restée plus d'un an en contact avec lui. Elle accède à ses demandes, lui envoyant des photos d'elle nue, et évoque un "chantage affectif". "Je faisais ce qu'il voulait" de peur qu'il ne partage le cliché avec sa communauté. 

"J'aime quand c'est sale" 

Auriane* évoque aussi des demandes de "nudes" (photos dénudées), sans avoir jamais franchi le pas. Elle n'a que 15 ans lorsqu'un youtubeur de 29 ans, comptant près de 500 000 abonnés, la contacte spontanément. Là encore, les conversations tournent au harcèlement sexuel. "Tu l'as déjà fait ?" ou encore "si tu as eu une mauvaise expérience, je me porte garant de la prochaine, on fait comme ça ?" L'homme lui parle aussi de son "goût pour les cunnilingus" : "J'aime quand c'est sale", peut-on lire sur une des captures d'écran envoyées par la jeune femme. 

"Sur le moment, j'étais extrêmement gênée, mais je faisais mine de rigoler", explique Auriane, qui tente de l'éconduire gentiment. Comme les autres adolescentes interrogées, elle souligne la difficulté de remettre à sa place un youtubeur connu.

Je ne voulais pas qu'il se désintéresse d'un coup. Mais avec le recul, j'ai juste envie de lui mettre une baffe.Aurianeà franceinfo

Estelle*, qui a elle aussi subi des avances répétées de la part d'un vidéaste, n'a "pas osé" lui dire d'arrêter, estimant qu'il n'était pas "correct de recaler un youtubeur avec une grosse notoriété". 

Certaines sont encore plus jeunes lorsqu'elles se font aborder par ces stars d'internet. Ainsi, Elsa* venait d'entrer au collège lorsqu'elle a découvert la chaîne Twitch d'un streamer, âgé de 21 ans. C'est lui qui la contacte. Pendant une semaine, ils échangent par Skype avant que l'adolescente de 12 ans ne coupe court. "C'était mal. Je pensais que c'était juste un ami, sauf qu'il voulait aller plus loin, il m'appelait 'princesse' ou 'mon cœur'." Tout en réclamant des photos d'elle nue. La collégienne, 15 ans aujourd'hui, a vite rompu le lien. "Je ne voulais plus entendre parler de lui, j'avais peur qu'il me force à aller plus loin." 

"Il me disait que mes amis ne m'aimaient pas" 

Mais parfois, les propos de certains vidéastes se font bien plus violents en cas de refus. C'est ce qu'ont vécu plusieurs jeunes femmes, contactées par franceinfo, qui dénoncent le comportement d'un même youtubeur spécialisé dans les Pokémon. Parmi elles, Pauline* a fait face à sa colère après avoir refusé ses avances. La jeune fille dit avoir reçu des messages d'insultes : "Trou d'balle", "t'as tes règles ou quoi ?", "sombre idiote", "p'tite pute" ou encore "le jour où t'auras 25K [25 000 abonnés] tu parleras". Son petit copain a fini par intervenir pour que le harcèlement cesse.

Alice* a elle aussi croisé la route de ce jeune homme. Très vite, il lui demande de lui envoyer des photos d'elle, et lui avoue se masturber avec. "Il faisait en sorte que je m'isole, me disait que c'était mieux que je reste discuter avec lui, qu'il avait parlé à mes amis et qu'ils ne m'aimaient pas", raconte la jeune Auvergnate, 16 ans au moment des faits. Il aurait aussi tenté de la dissuader de parler à d'autres garçons de sa communauté en lui disant qu'elle était "sa propriété"

La situation s'envenime à l'automne 2017, lors d'un séjour à deux pendant la Paris Games Week, le salon annuel dédié aux jeux vidéo. Dans la soirée, l'homme de 29 ans est pressé de rentrer à l'hôtel, mais Alice, 18 ans, préfère discuter avec d'autres jeunes gens. L'un d'eux les raccompagne, ce qui fait sortir de ses gonds le youtubeur. "Quand je suis remontée dans la chambre, il m'a dit 'Tu prends tes affaires et tu te casses'. J'ai commencé à pleurer, mais il m'a dit qu'il allait 'm'en mettre une", se souvient-elle, expliquant s'être réfugiée dans la salle de bain. Le youtubeur se serait alors excusé, avant de lui demander un câlin, qu'elle aurait accepté à contre-cœur. 

Il a commencé à me toucher un peu partout, à me déshabiller. Vu que j'avais peur qu'il ne me ramène pas chez moi, je me suis laissée faire.Alice à franceinfo

La jeune femme raconte avoir dû refuser à trois reprises les avances sexuelles du youtubeur. "Il était très insistant, j'ai dû prétexter que j'avais mes règles", assure-t-elle. Comme pour Pauline, le harcèlement a commencé lorsqu'elle a cessé de lui répondre. "Il a contacté tous mes amis, mes proches, il créait des faux comptes, il appelait chez moi. Une fois, ma mère a décroché, il l'a traitée de tous les noms." La jeune femme dit avoir porté plainte pour harcèlement. Et, depuis le tweet de Squeezie et la déferlante qui a suivi, il a cessé de la contacter. 

* Tous les prénoms ont été modifiés. 

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