Affaire Huawei : cinq questions pour comprendre les tensions entre la Chine et les Etats-Unis

Un homme marche devant une publicité Huawei à Pékin (Chine) le 29 janvier 2019.
Un homme marche devant une publicité Huawei à Pékin (Chine) le 29 janvier 2019. (WANG ZHAO / AFP)

La société, deuxième constructeur mondial de smartphones derrière Samsung mais devant Apple, est au centre des tensions entre les deux premières puissances mondiales sur fond d'espionnage industriel et de concurrence technologique.

De la friture sur la ligne. Le ministère américain de la Justice a annoncé, lundi 28 janvier, 13 chefs d'accusation à l'encontre du groupe chinois de télécommunication et de sa directrice financière Meng Wanzhou, qui est aussi la fille du créateur du groupe, arrêtée au Canada le 1er décembre 2018 sur demande des enquêteurs américains.

Depuis quelques années, la société chinoise cristallise les tensions commerciales qui opposent Pékin à Washington. Franceinfo essaie de faire la lumière sur ce dossier où se mêlent espionnage industriel et suprématie commerciale.

De quoi est accusé le groupe Huawei ?

Les nombreux chefs d'accusation qui pèsent sur Huawei et sa directrice financière sont liés à des violations de l'embargo américain contre l'Iran. "La Chine veut continuer à vendre dans ce pays", avance Le Monde. Parallèlement, la justice américaine a inculpé deux filiales de Huawei d'association de malfaiteurs en vue de voler des secrets industriels. Dans le viseur supposé de ces deux sociétés : des technologies cellulaires de T-Mobile, à son siège de Bellevue (Etats-Unis), notamment le robot "Tappy", imaginé par l'entreprise américaine pour reproduire un doigt humain et tester ainsi ses appareils cellulaires.

Ces deux filiales, Huawei Device Co., Ltd. et Huawei Device Co. USA, sont visées au total par 10 chefs d'inculpation pour des faits remontant à la période 2012-2014, parmi lesquels figure également une accusation d'obstruction à la justice. "Ces deux séries d'inculpations mettent au jour les actions éhontées et persistantes de Huawei pour exploiter les sociétés et institutions financières américaines et pour menacer la concurrence mondiale libre et équitable", a déclaré le directeur du FBI Christopher Wray.

Dans un autre volet de l'affaire, Meng Wanzhou a été arrêtée le 1er décembre au Canada, pour "avoir contourné l'embargo américain contre l'Iran", d'après Le Monde. En liberté surveillée à Vancouver, elle attend une possible extradition vers les Etats-Unis.

Plus généralement, de forts soupçons d'espionnage pèsent depuis des années sur cette firme, assure Jacques Henno auteur de Tous fichés (Ed. Télémaque) contacté par franceinfo. "On soupçonne que des failles informatiques qu'on appelle des 'backdoors', des portes d'accès cachées, ont été installés sur des puces électroniques qui se trouveraient dans les téléphones et équipements Huawei", détaille ce spécialiste de l'impact des nouvelles technologies sur la vie privée. Ces 'backdoors' permettraient à la Chine de faire de l'espionnage à grande échelle. Leur existence avait été révélée par la firme de sécurité Kryptowire, rapporte le New York Times (en anglais). La société chinoise Adups, qui fabrique ces 'backdoors', "fournit des logiciels à deux des plus grands fabricants de téléphones cellulaires au monde, ZTE et Huawei", écrit le quotidien américain.

Que répond la société chinoise ?

Le ministère chinois des Affaires étrangères n'a pas tardé à réagir en dénonçant, mardi 29 janvier, des "manipulations politiques". Elle a également nié ces accusations d'espionnage. Dans un communiqué, Huawei a démenti "qu'il, ou une de ses filiales ou sociétés affiliées, ait commis les violations supposées de la loi américaine énoncées dans chacun des actes d'accusation". La compagnie "n'a pas connaissance d'actes répréhensibles de la part de madame Meng et est persuadée que les tribunaux américains aboutiront à la même conclusion", a-t-elle indiqué. En représailles, neuf jours après l'interpellation de la fille du créateur du groupe, la Chine a arrêté deux ressortissants canadiens et un troisième a été condamné à mort par un tribunal chinois.

Dans ce contexte explosif, la prise de parole du créateur du groupe Huawei, Ren Zhengfei était très attendue. Cet ancien ingénieur de l'armée chinoise a fermement démenti, mardi 22 janvier, les accusations d'espionnage. "J'aime mon pays, je soutiens le Parti communiste. Mais je ne ferai jamais rien pour nuire au monde, a-t-il avancé, rapporte La Croix (pour abonnés). Je ne vois aucune relation particulière entre mes convictions politiques personnelles et les activités de Huawei."

Ces tensions sont-elles récentes ?

Non. Un rapport de la commission de renseignement du Congrès américain estimait, dès 2012, que les technologies de Huawei, ainsi que celles de son compatriote ZTE, pourraient être utilisées dans le but de saper la sécurité des Etats-Unis et demandait à les exclure des contrats publics. Conséquence : les deux principaux groupes télécoms américains, AT&T et Verizon, ont refusé de proposer des smartphones Huawei outre-Atlantique avec leur abonnement.

Une méfiance qui s'est renforcée avec l'élection de Donald Trump. En août dernier, la nouvelle loi d'autorisation de la défense nationale (NDAA) signée par le président et entrée en vigueur en 2019, a réduit la marge de manœuvre de Huawei et de quatre autres sociétés chinoises. La firme de Shenzhen ne pourra plus fournir en produits et en service "la quasi-totalité des administrations américaines, comme le département d'Etat ou le Trésor mais aussi l'armée", soulignent Les Echos

En décembre, Reuters avançait que l'administration Trump envisageait de prendre un décret "au nom de l'urgence nationale interdisant aux entreprises américaines d'utiliser des équipements de télécommunications fabriqués par les groupes chinois Huawei et ZTE". Pour le déploiement de la 5G, la prochaine génération de réseau mobile, les Etats-Unis ont par exemple commencé à militer pour que Huawei soit banni de la construction des réseaux. 

Pourquoi cette crise prend une telle envergure ?

Ces tensions autour de Huawei entre la Chine et les Etats-Unis sont le symbole d'une lutte pour la suprématie en matière de communication. "C'est très symbolique, étaye Jacques Henno, ces récentes accusations jettent l'opprobre sur Huawei et sur les équipements chinois. De quoi faire réfléchir à deux fois le client avant de s'équiper chez eux". Fondée en 1987, la société est devenue en un peu plus de trente ans un des fleurons de l'industrie chinoise, elle table son chiffre d'affaires à 108,5 milliards de dollars (95 milliards d'euros) en 2018 et fait partie des leaders sur le marché des smartphones avec 200 millions de téléphones vendus l'année dernière, selon Forbes. Depuis 2017, Huawei est passé numéro deux dans ce domaine, derrière Samsung mais devant Apple. La société est aussi le "premier fournisseur mondial d'équipements de réseaux de télécommunications", écrit le magazine économique.

"Huawei est notamment un leader mondial en matière de 5G. Or, il ne s'agit pas simplement d'une amélioration technologique, mais de la prochaine grande révolution. La 5G est ce qui va faire 'tourner' le monde ultra-connecté de demain : les 'smart cities', les objets connectés…", éclaire André Loesekrug-Pietri, fondateur du fonds A Capital et spécialiste de l'Empire du Milieu à Marianne. Une analyse partagée par Kara Swisher. Selon la journaliste du New York Times, il s'agit "de rien de moins qu'une bataille pour l'hégémonie technologique dans le monde de demain. Très spécifiquement, la question est de savoir qui aura le contrôle de l'internet et qui en déterminera les normes de fonctionnement".

Comment réagissent les autres pays ?

Pékin a accusé mardi 29 janvier Washington d'utiliser "le pouvoir de l'Etat pour discréditer et attaquer certaines entreprises chinoises, dans une tentative d'étrangler leurs opérations, qui sont légitimes et légales". "Ils pensent qu'ils peuvent sans doute nous pénaliser avec ce brouhaha, qu'ils peuvent nous nuire. Mais nous avons une excellente réputation", a martelé Richard Yu, patron de la branche produits de consommation de Huawei jeudi 24 janvier. Pourtant, des pays commencent à se méfier de l'entreprise de télécommunication alors que se joue actuellement le déploiement de la 5G. 

D'autres pays ont emboîté le pas des Etats-Unis dans la politique du boycott. En Australie, Huawei est exclu du déploiement de la 5G depuis l'été 2018 car les autorités estiment que "l'implication de fournisseurs susceptibles d'être soumis à des décisions extrajudiciaires d'un gouvernement étranger" constituait un risque sécuritaire. En novembre, la Nouvelle-Zélande a suivi le mouvement, officiellement pour incompatibilité technologique. Enfin, en décembre, le Japon leur a emboîté le pas avec un règlement devant éviter les "fuites d'informations", mais sans citer Huawei.

En France et au Royaume-Uni, la méfiance grandit aussi. A Londres, le gouvernement a exprimé sa "vive inquiétude", alors que les opérateurs Vodafone et BT ont arrêté de se fournir chez Huawei. Dans l'Hexagone, deux opérateurs utilisent des équipements de la marque chinoise dans leur réseau 4G et pour les tests sur la 5G. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a évoqué des risques mercredi 23 janvier. "Nous sommes tout à fait conscients des risques (...) sur la place de Huawei dans les réseaux centraux, a-t-il confié, sur les risques que peut entraîner le fait que Huawei intervienne largement sur la 5G."

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