Une partie des commerces de la place de l\'église Sainte-Catherine à Villeneuve-sur-Lot, le 2 juillet 2019. 
Une partie des commerces de la place de l'église Sainte-Catherine à Villeneuve-sur-Lot, le 2 juillet 2019.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

GRAND FORMAT. "Le pire, c’est quand la dernière pâtisserie a fermé" : à Villeneuve-sur-Lot, autopsie d'un centre-ville en déshérence

Debout, derrière la caisse du Camaïeu de Villeneuve-sur-Lot, Sabine*, vendeuse depuis douze ans, ne décolère pas : "On a appris la fermeture du magasin il y a quinze jours. Trois semaines avant, notre RH nous disait que tout allait bien. On ne sait pas ce qu’on va faire, où on va aller… Je suis dégoûtée." L’enseigne de vêtements féminins à petits prix était ouverte depuis 1993, rue de Paris, la principale artère commerçante de cette bastide médiévale, à 30 km au nord d’Agen (Lot-et-Garonne).

Une fermeture de plus, vécue comme un drame pour Jacqueline, 73 ans, croisée au détour d’un rayon. Cette retraitée n’était pas au courant de la nouvelle et n’arrive pas à cacher son désarroi. "Je n'ai pas de voiture pour aller dans les zones commerciales. Je viens faire un tour ici toutes les semaines, surtout pour les prix, très compétitifs. Et parce que je connais bien les petites vendeuses..." Elle s'interrompt, jette un regard vers les caisses : "Je suis désolée, je suis un peu émue."

Avec ses 22 000 habitants, cette sous-préfecture du Lot-et-Garonne n'échappe pas aux difficultés que rencontrent la plupart des villes moyennes, où vit près du quart de la population française. "Il n'y a pas que Villeneuve qui est touchée : à Marmande, Cahors, Dax, Mont-de Marsan, c'est la même galère !", lâche un commerçant, pas vraiment ravi que sa ville ait été choisie pour illustrer le phénomène de désertification des centres-villes.

D'Arras à Tarbes, de Saint-Nazaire à Montceau-les-Mines, de Pithiviers à Moulins : tant de centres se dépeuplent à petit feu. "La vacance commerciale [le pourcentage de commerces fermés] augmente globalement dans tous les centres-villes à l’exception de ceux des très grandes villes [plus de 200 000 habitants]" relevait un rapport (PDF) de l'Inspection générale des finances en 2016. Lancé en mars 2018, le plan national Action cœur de ville est censé redonner du souffle à 222 centres-villes en souffrance. Mais la réussite de ce plan quinquennal, mis en place pour rattraper des décennies d’étalement urbain, reste incertaine.

*Le prénom a été modifié 

L\'une des dernières poissonneries à avoir fermé, sous les arcades de la place Lafayette. 
L'une des dernières poissonneries à avoir fermé, sous les arcades de la place Lafayette.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"A 21 heures, il n'y a plus personne dans les rues"

En ce mardi matin de début juillet, les voitures habituellement stationnées place de la Libération, laissent le champ libre aux étals du marché. Le soleil chauffe juste ce qu'il faut ce bout de parking, au pied de la tour de Paris, porte d’entrée du cœur historique de Villeneuve-sur-Lot. Les maraîchers vantent les premiers abricots de la saison. A l'exception de quelques touristes néerlandais, tout le monde semble se connaître. "Je viens tous les mardis pour voir les copains" s’enthousiasme Paul, boucher à la retraite au teint particulièrement hâlé. "C’est sympathique le marché. Par contre, je ne mets pas un pied en ville. Ça me déprime." La foule compacte de la petite place tranche avec les rues quasi-désertes du centre-ville.

Pourtant, quand on se balade dans l’enceinte médiévale, le charme opère très vite. Erigée au XIIIe siècle, de part et d’autre du Lot, la bastide de Villeneuve-sur-Lot était alors l’une des plus puissantes d’Aquitaine. Son centre se découpe en rues orthogonales, comme le voulait la tradition de l’époque. La lumière rasante de cette fin de matinée vient éclairer les arcades de la place Lafayette, d’où l'on contemple sa jolie fontaine.

Le marché de Villeneuve-sur-Lot, le 2 juillet 2019. 
Le marché de Villeneuve-sur-Lot, le 2 juillet 2019.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Mais une atmosphère fantomatique se dégage de ce centre-ville. On peut passer de longs moments à arpenter les rues sans croiser un quidam, surtout avant midi et après 19 heures. Une impression de mélancolie renforcée par la fermeture des commerces, véritablement hémorragique. Sur la place de l'église Sainte-Catherine, les rideaux baissés et les boutiques emmurées forment l’essentiel du décor. Quelques franchises subsistent encore. Krys et Best Mountain tiennent bon, ainsi que les coiffeurs Jacques Dessange et Franck Provost, collés l'un à l’autre, comme pour mieux se soutenir au milieu de la débâcle.

Nous sommes pourtant au cœur de Villeneuve, là où, il y a trente ans, "aucun pas-de-porte ne restait vide plus d’une journée" souffle un habitant. Mais la contagion des fermetures "a gagné le centre, qui s’est réduit peu à peu", décrit Laurent Chevallier, à la tête d’un salon de coiffure, rue de Paris. Descendu du Havre "pour le soleil" en 1986, ce quinquagénaire "a vu la ville se transformer"

Il y avait des commerces dans toutes les petites rues adjacentes de la bastide. Et puis, ça a commencé à fermer, au début des années 1990. Maintenant, le centre, c’est essentiellement la rue de Paris et la rue Sainte-Catherine.

Laurent Chevallier, gérant d'un salon de coiffure.

Disséminées dans la ville, les vitrines vides sont devenues constitutives du paysage urbain. Sur certaines, de grands panneaux cartonnés indiquent le nom de l’agence immobilière à contacter pour reprendre le commerce. Sur d’autres, c'est plus sommaire : la mention "Local à louer" est inscrite sur une feuille A4, accompagnée d’un numéro de portable griffonné au stylo. A l'intérieur, on aperçoit parfois les traces d’une activité passée : l'évier d’un bar à l’abandon, les sièges d’une laverie poussiéreuse ou des présentoirs chancelants dans une ancienne boutique de lingerie.

La devanture d\'une boucherie, au croisement de la rue Parmentier et de la rue de la Convention. 
La devanture d'une boucherie, au croisement de la rue Parmentier et de la rue de la Convention.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Dans les rues Parmentier et Lakanal, le temps semble s’être arrêté. Sur quelques frontons, figurent encore des enseignes que l’on devine vieilles de plusieurs décennies. Quant aux magasins de bouche, ils sont réduits à la portion congrue. Au cœur de la bastide, sous les arcades de la place Lafayette, on croise les vestiges de la dernière poissonnerie, fermée depuis 2014. "A un moment, on avait huit ou neuf bouchers en centre-ville. Maintenant, il n’y en a plus qu’un", regrette Gérard Majos, patron d’une boutique de prêt-à-porter masculin.

Le pire, c’est quand la dernière pâtisserie a fermé. Vingt ans qu'elle était là. On y trouvait un gâteau que tout le monde s’arrachait : le Mont-Pujols. Un délice.

Gérard Majos, gérant d'une boutique de prêt-à-porter masculin

En 2014, la boulangerie-pâtisserie de Bruno Letainturier a définitivement cessé son activité. Lui et son épouse ont pourtant déployé des efforts considérables pour faire vivre leur fournil. "Je n'ai pris que cinq semaines de congés depuis quatorze ans" confiait-il à La Dépêche du Midi. Mais la baisse d’activité a eu raison de cette institution villeneuvoise. Une seule boulangerie traditionnelle subsiste désormais dans le centre, sévèrement concurrencée par La Mie câline, temple du cookie industriel.

A l\'heure du déjeuner, la file s\'allonge devant la Mie Câline, dont l\'arrivée menace la dernière boulangerie traditionnelle de la ville.
A l'heure du déjeuner, la file s'allonge devant la Mie Câline, dont l'arrivée menace la dernière boulangerie traditionnelle de la ville. (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Adossé au mur face au Proxi, en plein centre, Wadji s'ennuie ferme. Un mois qu’il fait tourner la boutique en l’absence de son père, parti en vacances. "Il n'y a rien à faire ici. A 21 heures, il n’y a plus personne dans les rues", se lamente le trentenaire. Depuis 7h30, ses clients se comptent sur les doigts d’une main. "Que des vieux ! Ils achètent une brique de lait, une bière. C’est uniquement du dépannage."

Les boutiques du centre ne seraient-elles plus que des supplétifs ? C’est le constat de Nicolas Rio, consultant-chercheur en stratégies territoriales. "Chacun continue à vouloir tous les commerces en centre-ville, tout en ne les utilisant que comme des solutions de dernier recours, quand ils ne peuvent pas aller en grande surface. Mais les commerces ne peuvent pas se financer en étant uniquement des solutions d’appoint", analyse-t-il.

Gérard Majos, patron de la boutique du même nom, montre une photo de l\'inauguration de la piétonnisation de la rue de Paris en 1981. \"On pouvait à peine marcher\" se souvient-il.  
Gérard Majos, patron de la boutique du même nom, montre une photo de l'inauguration de la piétonnisation de la rue de Paris en 1981. "On pouvait à peine marcher" se souvient-il.   (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"La date butoir, c’est 1970 et l'arrivée des grandes surfaces"

Quand on aborde un Villeneuvois, surtout lorsqu’il a plus de 50 ans, l'expression "c'était mieux avant" prend tout son sens. Presque tous évoquent avec nostalgie cette époque où la ville était l’épicentre du département. Et même, pour les plus passionnés, de la région. "On venait de loin pour la vie culturelle très riche qu'offrait Villeneuve", se souvient Michel Laffargue, ancien journaliste à Sud Ouest, désormais retraité. "Dans les années 1950-1960, l'argent coulait à flots grâce au pruneau : l'or noir de la région" raconte-t-il, très enthousiaste. Le maraîchage portait la région d'où partaient des trains entiers de haricots verts, de maïs et de petits pois vers les marchés de Bordeaux et Paris. Une culture diversifiée, permise grâce à la terre gorgée d’alluvions, et donc extrêmement fertile, des bordures du Lot.

Mais la production intensive a peu à peu remplacé le maraîchage et le pruneau d'Agen peine désormais à s'exporter, face à la concurrence féroce du Chili et des Etats-Unis. Malgré sa traçabilité garantie par son Indication géographique protégée (IGP), les 10 000 tonnes annuelles de pruneaux d’Agen rivalisent difficilement avec les 100 000 tonnes produites chaque année au Chili. Même dans son berceau, l’enseigne Maître Prunille, place de la Libération, peine à faire recette. "C’est de plus en plus difficile, la clientèle est très irrégulière. Heureusement qu’il y a les fêtes de Noël", confie Lilou, seule vendeuse de l’enseigne depuis 1995. A 61 ans, Lilou se souvient du Villeneuve d’antan… Et de son déclin : "J’ai commencé à 17 ans comme vendeuse aux Nouvelles Galeries dans le centre. Quand elles ont été liquidées en 2004, on a compris que la ville ne serait plus jamais comme avant."

Lilou, vendeuse chez Maître Prunille, une épicerie fine dont la spécialité est le pruneau fourré à la vanille. 
Lilou, vendeuse chez Maître Prunille, une épicerie fine dont la spécialité est le pruneau fourré à la vanille.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

En 2014, la plus ancienne boutique a fini par fermer elle aussi. Créée en 1895, Au Gaspillage, qui vendait du prêt-à-porter féminin, était l'exemple type de ces commerces que l'on se transmettait de génération en génération. "Le pas-de-porte avait été acquis par ma grand-mère, en 1895. Mon père l'a repris en 1933, après avoir fui la capitale pendant la guerre. Puis, j'en suis devenu le propriétaire en 1952" se souvient Maurice Lang, aux côtés de son fils Philippe, qui a ensuite repris la main de l'enseigne. Tous deux se rappellent avec une mélancolie pudique cette clientèle du siècle passé, pour qui l'achat d'un nouveau pantalon était un petit événement. "Des familles de tous milieux venaient s'habiller chez nous, toujours avec un contrôle serré des dépenses, dans une forme de consommation plus réfléchie qu'aujourd'hui" décrit lentement Maurice Lang.  

Dans les années 1950 à 1970, notre clientèle était très étendue. Les familles venaient de Bergerac, de Cahors, du Quercy… Le commerce villeneuvois était extrêmement réputé.

Maurice Lang, ancien patron d'Au Gaspillage, une boutique de prêt-à-porter féminin.

A 85 ans, Maurice Lang décrit une ville qu'on peine à imaginer. "Les franchises n'envahissaient pas encore la ville. Chaque magasin avait sa spécialité. Il y avait deux quincailleries, plusieurs boutiques d'électroménager, des magasins de retouches avec sept ou huit personnes en permanence. Le chômage n'existait pas." Dans le Villeneuve de la famille Lang, "on pouvait faire toutes ses courses dans la seule rue de Paris", le bureau de tabac de la rue de l'Eglise comptait "2 000 passages par jour" et on se garait un peu où l'on voulait.

Maurice Lang (à gauche) devant la boutique vintage Swing, ouverte par son fils Philippe Lang (à droite) en face d\'Au Gaspillage, la boutique de prêt-à-porter féminin tenue pendant des années par la famille, au cœur de Villeneuve-sur-Lot. 
Maurice Lang (à gauche) devant la boutique vintage Swing, ouverte par son fils Philippe Lang (à droite) en face d'Au Gaspillage, la boutique de prêt-à-porter féminin tenue pendant des années par la famille, au cœur de Villeneuve-sur-Lot.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"C'est très compliqué pour les habitants d'accepter que leurs villes ne sont plus ce qu'elles étaient il y a quarante ou cinquante ans, constate Nicolas Rio. On aime parler avec un relent de nostalgie de cet âge d'or des années 1960, où la ville avait un rôle central dans le fonctionnement des territoires." Mais les villes moyennes ne sont plus un point de passage obligé quand il s'agit de consommer. C'est ce que le chercheur appelle la "crise des chefs-lieux". Elle touche "les préfectures et sous-préfectures qui se sont longtemps pensées comme des capitales de leurs territoires" et n'arrivent pas à faire le deuil de leur passé florissant.

Difficile pour les Lang de dater le déclin de cette période faste. "Pour moi la date butoir, c'est 1970, l'arrivée des grandes surfaces. Quand le monde américain s'est appliqué à la France", tranche Maurice Lang. "Le 1er novembre 1977, Mammouth est venu écraser les prix sur le Villeneuvois" raconte La Dépêche du Midi. Le premier "hyper" de la vallée du Lot a choisi d'implanter ses 4 000 mètres carrés à l'ouest de la ville. Vingt ans plus tard, à l'est, l'arrivée du magasin Leclerc met "400 commerçants dans la rue", se souvient Michel Laffargue. "On a tout essayé pour interdire son installation", témoigne Maurice Lang. Mais difficile pour la municipalité de refuser la création de 200 emplois. Quitte à "vider le centre-ville", regrette le commerçant qui rappelle au passage que la ville compte le "double de centres commerciaux par rapport à la moyenne nationale par habitants".

Le déclin du centre de Villeneuve s'accélère au début des années 2000. La plupart des magasins indépendants se retrouvent en survie artificielle à cette période. En 2014, l'hôpital et ses 800 salariés quittent le centre-ville pour rejoindre le pôle de santé flambant neuf installé en périphérie. Autant de clients en moins pour les commerçants. Sans compter les patients. Un "coup de massue" selon Michel Laffargue, décidé par le maire de l'époque (2001-2012), un certain Jérôme Cahuzac. Lequel, malgré cette décision polémique, a globalement laissé un bon souvenir à ses administrés.

Patrick Lauret, devant son magasin de musique.
Patrick Lauret, devant son magasin de musique. (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"On est en train de se casser la gueule"

Depuis qu'il a repris le magasin de musique de ses parents, il y a quinze ans, Patrick Lauret s'accroche. Mais cette année sera sans doute la dernière pour cette institution de la ville, implantée depuis un demi-siècle au cœur de la bastide. Devant son mur de guitares, ce passionné est devenu un peu blasé face à une guerre des prix contre laquelle il ne peut lutter : "Je vends les même amplis que chez Leclerc, fabriqués par la même marque. Mais quand moi, je les vends 179 euros et eux 89, c'est compliqué de rivaliser alors que je tire en permanence sur mes marges."

Depuis le début des années 2000, sa clientèle a peu à peu changé ses habitudes de consommation. Avec internet, son expertise est sévèrement concurrencée : "Certains connaissent le produit mieux que moi. Ils comparent tous les modèles et quand ils arrivent, ils connaissent les prix à l'euro près. Le service, ils s'en fichent. Ils veulent un prix", s'agace-t-il en rangeant des partitions.

Depuis 2018 et sa séparation avec sa compagne, il fait tourner sa boutique seul. La lassitude commence à le gagner. Malgré le conservatoire, et ses élèves, situé à quelques mètres de là, son chiffre d'affaires s'amoindrit d'année en année. "Ça va faire un an que je n'ai pas pris de jour de repos." Car, outre son activité de commerçant, Patrick Lauret joue tous les week-ends au sein de son groupe de jazz et anime des soirées toutes les semaines en tant que pianiste ou tromboniste, pour arrondir ses fins de mois. Il continue aussi à donner des cours de ses deux instruments fétiches à de jeunes élèves. Il espère surtout pouvoir trouver un repreneur, pour assurer la continuité de son commerce.

Mais c'est évident, quand Patrick Lauret partira, sa disponibilité et sa bonne humeur manqueront à beaucoup. Comme à ce couple d'adolescents, qui s'arrêtent lui faire la bise pour partager leur fébrilité la veille des résultats d'un concours. Ou à ce retraité, venu faire ausculter sa guitare fendue, incapable, confie-t-il, d'aller jusqu'à Agen pour la faire réparer. Il manquera aussi à ce très vieux monsieur, venu faire imprimer, "en couleurs s'il vous plaît", les paroles d'une chanson composée pour l'anniversaire de sa petite-fille. Difficile d'imaginer le centre de Villeneuve sans Patrick Lauret, au milieu de ses guitares.

Rue de Paris, la principale rue commerçante du centre-ville, les franchises côtoient les nombreuses vitrines vides. 
Rue de Paris, la principale rue commerçante du centre-ville, les franchises côtoient les nombreuses vitrines vides.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Villeneuve-sur-Lot compte encore quelques irréductibles, comme Gérard Majos. A 65 ans, le gérant de la boutique de prêt-à-porter masculin haut de gamme assure qu'il travaillera aussi longtemps que sa santé le lui permettra. Sa clientèle ? "C'est comme les lecteurs de Tintin : de 7 à 77 ans", lâche-t-il amusé, en repliant une chemise Ralph Lauren.

J'arrive à maintenir mon chiffre. Mais c'est au prix de beaucoup d'heures de travail, plus de 80 par semaine. Je gère la boutique avec une employée.

Gérard Majos, gérant d'une boutique de prêt-à-porter.

Lui qui a repris l'affaire familiale en 1989 l'affirme haut et fort à qui veut l'entendre dans sa boutique : "Je ne lâcherai rien". Le sexagénaire s'excuserait presque de ne pas travailler les dimanches. "Quelques-uns le font, mais ça ne sert à rien. Et puis, j'ai envie de partir à la mer les week-ends, de m'aérer." Le reste du temps, ce patron très énergique tente tout pour attirer le chaland. "Je communique beaucoup sur les réseaux sociaux : Facebook, Instagram, LinkedIn, je suis dessus depuis trois ou quatre ans. Ça partage, ça aime !" lance-t-il en dégainant son smartphone.

A l'âge où certains tentent de maîtriser les rudiments de l'envoi d'un e-mail, lui enchaîne les formations pour apprendre à créer des bannières sur Facebook. Sa dernière idée en date pour "ramener du flux" dans son magasin ? Installer une borne interactive, "avec une vitrine virtuelle qui permettrait de voir les produits présents chez notre fournisseur et de les retirer ensuite dans la boutique".

Gérard Majos défend son savoir-faire d'indépendant face aux franchisés. "On ne fait pas le même métier. Je choisis mes stocks, alors qu'on leur envoie le leur : ils n'ont plus qu'à faire la mise en rayon. Moi, je vais dans les showrooms à Paris plusieurs fois par an pour me réapprovisionner. Je suis abonné à des revues spécialisées, pour rester à l'affût des tendances. Les achats, c'est une compétence bien particulière, ça ne s'invente pas" assure-t-il, persuadé "qu'on va avoir un retour des commerces indépendants".

Olivier Gonzalez en est beaucoup moins convaincu. Avec son épouse, ce quadragénaire possède les principales enseignes du cœur de ville : Devred, IKKS, Etam ou encore Burton. A eux deux, ils ont investi "2,5 millions d'euros" dans le centre-ville, en rachetant des enseignes moribondes comme La Compagnie des petits, qu'ils ont rouvertes après un coup de neuf. La survie du centre villeneuvois leur est grandement due… mais leur bonne volonté est mise à rude épreuve. Le chiffre d'affaires de leurs enseignes s'est drastiquement réduit ces dernières années. "On fait en sorte de maintenir les salaires. Mais la perte de trafic est énorme", lâche madame Gonzalez, originaire du coin. "On a tout donné pour Villeneuve. Mais on est en train de se casser la gueule. On pense sérieusement à revendre", confie-t-elle, les yeux embués.

La rue Arnaud-Daubasse, dans le centre de Villeneuve-sur-Lot, en fin de matinée, mardi 2 juillet 2019. 
La rue Arnaud-Daubasse, dans le centre de Villeneuve-sur-Lot, en fin de matinée, mardi 2 juillet 2019.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"La ville ne s'en sortira qu'en misant sur la qualité"

La mort du petit commerce n'est que le symptôme d'un phénomène bien plus vaste. "Plus qu'une crise du commerce, on fait face à une crise urbaine, décrypte Olivier Razemon, journaliste et blogueur, auteur de Comment la France a tué ses villes. On est en train de payer cinquante ans d'étalement urbain. On a dispersé la ville dans un ensemble plus vaste, ce qui fait que la ville ancienne se retrouve aujourd'hui en difficulté."

Chaque année, les villes moyennes perdent des habitants ou n'en gagnent plus. Les ménages aisés préfèrent aller s'implanter en périphérie. C'est la possibilité pour eux d'avoir accès à une maison avec jardin "plutôt qu'un appartement en assez mauvais état et mal isolé en centre-ville" pointe Nicolas Rio. Cette tendance s'observe très nettement sur la carte interactive map.datafrance.info, mise en ligne à partir de données de l'Insee. La part de logements vacants dans les villes moyennes dépasse très souvent les 10% : elle atteint 11% à Châteauroux (Indre), 12% à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), 15% à Annonay (Ardèche) et même 21% à Vichy (Allier).

Villeneuve-sur-Lot affiche de son côté un peu plus de 12% de logements vacants, soit près de 5 points au-dessus de la moyenne nationale. Et moins d'habitants, cela signifie aussi moins de recettes fiscales pour les centres-villes qui se retrouvent à supporter un coût des services toujours plus élevé. Pour compenser, les municipalités augmentent les impôts locaux... Un cercle vicieux qui contribue encore un peu plus à alimenter ce phénomène d'exode urbain.

D'autant que les prix sont particulièrement abordables en périphérie de la ville. Franck Chatelet, principal agent immobilier du centre-ville, témoigne de cette facilité d'accès à la propriété dans les environs de Villeneuve : "J'ai récemment fait signer des primo-accédants de 23 ans qui s'achètent un plain-pied avec trois chambres, jardin et garage pour 120 000 euros, à seulement quelques kilomètres du centre, se réjouit-il. C'est devenu plus rentable d’acheter une maison en entrée de ville que de louer un appartement dans le centre."

Franck Chatelet, agent immobilier à Villeneuve-sur-Lot.
Franck Chatelet, agent immobilier à Villeneuve-sur-Lot. (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Conséquence : à l'exception des grandes villes comme Paris, Nantes, Bordeaux ou Lyon, "dans les agglomérations de moindre importance, ce sont les plus pauvres qui continuent de vivre en ville. Ceux qui n'ont pas les moyens de partir", explique Olivier Razemon. A Villeneuve, cet appauvrissement du centre est flagrant. La bastide est classée zone prioritaire depuis 2014. Plus de la moitié de la population gagne moins de 11 250 euros par an, soit 60% du revenu médian national et 32,8% des habitants vivent avec 100% de prestations sociales.

Alain Thouvenot, patron du restaurant Le Tortoni à l'entrée de la ville, a vu la misère gagner du terrain. "En sept ans, j'ai constaté une grande évolution de la population du centre-ville", confie ce quadragénaire, en baissant la voix. "On se retrouve avec une population 'CAF' qui n'a pas de pouvoir d'achat. Les gens regardent beaucoup plus leurs dépenses : quand ils déjeunent, ils ne prennent plus de verre de vin, même plus de café. Ça tire vers le bas au maximum", explique-t-il, en comptant minutieusement les dizaines de pièces jaunes qui ont servi à payer un panaché.

Alain Thouvenot, patron de deux restaurants et d\'un salon de thé, \"travaille sept jours sur sept, 85 heures par semaine\". 
Alain Thouvenot, patron de deux restaurants et d'un salon de thé, "travaille sept jours sur sept, 85 heures par semaine".  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Pour tenir, les commerçants des centres-villes sont-ils condamnés à devenir des forçats de travail ? Les patrons et patronnes des enseignes villeneuvoises témoignent tous d'une même volonté de s'en sortir et sourient, gênés, lorsqu'on leur demande à quand remontent leurs dernières vacances.

A entendre Patrick Cassany, le maire, la désertification de son centre-ville apparaît comme une triste fatalité. "Le problème de fond, ce sont les changements de modes de consommation de tous nos concitoyens. Le problème de Villeneuve, c’est celui de toutes les villes de 20 000 à 30 000 habitants" avance-t-il. Il assure qu'il fait tout son possible pour limiter le dépeuplement du centre. "Ces dernières années, on a rapatrié la maison du commerce, la police et les services jeunesse. On a même réussi à reloger l'école d'infirmières dans le cœur de ville : c'est une vraie victoire !" se réjouit-il.  

Pour faire vivre la bastide, l'édile tente d’y apporter de l’animation, en mettant en place des "concerts gratuits" ou "une patinoire pendant la période des fêtes de fin d'année". Pour Franck Chatelet, l’agent immobilier, "si on veut rivaliser avec les animations des Auchan et des Leclerc", il faut être beaucoup plus ambitieux et embaucher "un manager de centre-ville", un métier né dans le nord de l'Europe : son rôle est de recréer de la vie dans les villes en coordonnant les efforts de la municipalité, des commerçants et des promoteurs immobiliers.

Pour redonner du souffle aux villes moyennes en souffrance, le gouvernement a lancé, le 22 mars 2018, le plan Action cœur de ville. Deux cent vingt-deux villes ont été sélectionnées, dont Villeneuve-sur-Lot, pour bénéficier d'une enveloppe de 5,4 milliards d'euros. Mais ces mesures "s'attaquent aux symptômes et pas aux causes", regrette Nicolas Rio. Pour le chercheur, c'est toute la fonction de la ville moyenne qu'il faut réinventer. "On doit se poser la question de pourquoi on va vouloir habiter au cœur d'une ville moyenne, plutôt qu'à la campagne ou en métropole ?" Réponse, selon lui : pour ses services. 

La ville ne s'en sortira qu'en misant sur la qualité de son service à la population. En termes d'éducation, de culture, mais aussi de vie associative et de variété d'offres à destination des seniors.

Nicolas Rio, consultant-chercheur en stratégies territoriales.

Lui milite pour que les commerces ne se considèrent pas seulement comme des vendeurs, mais créent du lien social, apportent du conseil et se positionnent clairement sur l'aide à la personne, "comme les pharmaciens, devenus des acteurs de l'offre de soins et plus seulement des distributeurs de médicaments". Les commerçants vont sans doute avoir besoin d'être accompagnés dans cette transition. "On a pris la mesure des ravages de la désertification et c'est déjà un grand pas. Mais l'Etat continue à raconter les villes comme dans les années 1960, lorsqu'elles étaient un trait d'union entre les métropoles et les campagnes" regrette le chercheur. 

Si la solution n'émerge pas d'en haut, peut-être viendra-t-elle des habitants eux-mêmes ? C'est ce que veut croire Olivier Razemon qui constate un réveil des consciences citoyennes. "Partout, des citadins, des associations de commerçants, des collectifs de riverains, des élus, des chambres de commerce refusent le triste sort infligé à leur ville" constate le journaliste. Murielle, une Villeneuvoise attablée au Tortoni, déplore, elle aussi, l’état des commerces. Et pourtant, elle avoue acheter ses vêtements sur internet. "Et j'ai honte", confie-t-elle en riant.

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                                          Texte et photos : Juliette Campion

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