De Diên Biên Phu au Lot-et-Garonne, le destin d'une enfant de la guerre d'Indochine

Le camp de Sainte-Livrade-sur-Lot (Lot-et-Garonne) accueillait le plus grand nombre de rapatriés d\'Indochine. Ici, au début des années 1970.
Le camp de Sainte-Livrade-sur-Lot (Lot-et-Garonne) accueillait le plus grand nombre de rapatriés d'Indochine. Ici, au début des années 1970. (PHOTO CEP / ALLARD)

Le 7 mai 2014 marquait les 60 ans de la défaite française à Diên Biên Phu. A l'issue de cette bataille, au milieu des années 1950, des ressortissants français d'Indochine ont été rapatriés dans l'Hexagone et rassemblés dans des camps. Voici l'histoire d'une de ces déracinées.

Le vent fait craquer la tôle des toits des baraquements. Dans les chambres, dépourvues de chauffage, l'air est glacé. Alors que les autres enfants dorment à poing fermé, Solange voit sa mère se préparer. Marie Hogan doit enfourcher son vélo et parcourir trois kilomètres pour rejoindre son usine. La nuit est d'encre quand elle quitte le camp de Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne.

Le camp de Sainte-Livrade ?  C'est le plus grand camp français de rapatriés d'Indochine. Nous sommes dans les années 1960, Solange est encore une enfant. Il y a quinze ans encore, Marie Hogan habitait dans le nord de l'Indochine française. Une histoire de déracinement. Une histoire de déclassement, aussi. Sa famille était aisée, employait des bonnes, comme elle a pu le raconter par la suite à Solange. Elle venait même d'obtenir un diplôme pour enseigner. 

Déclassement et déracinement

Mais en France, Solange, fille d'une Vietnamienne et d'un gendarme français, n'a pas vu sa mère être enseignante, mais ouvrière saisonnière, soumise aux trois huit. "Ce qui était dur, mais elle ne le disait jamais, c'était ce changement de vie radical", s'émeut Solange, 58 ans, assise dans un café parisien, loin du Vietnam où elle est née, loin du Sud-Ouest où elle a grandi.

Solange, née au sud du Vietnam actuel en 1955, a été rapatriée dans le camp de Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne, en 1956, avec sa mère et ses frère et sœur.
Solange, née au sud du Vietnam actuel en 1955, a été rapatriée dans le camp de Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne, en 1956, avec sa mère et ses frère et sœur. (CAROLE BELINGARD / FRANCETV INFO )

Depuis novembre 1946, la guerre fait rage entre les forces françaises et le Vietminh, l'insurrection communiste. Le 7 mai 1954, le Vietminh s'empare du camp retranché de Diên Biên Phu. La France est défaite. "Après, dans le Nord, ils ne voulaient plus entendre parler des Français ou des gens qui avaient des rapports avec les Français. On n'avait pas le choix, ma famille est partie dans le sud du pays, où c'était plus calme", raconte Solange. Pierre Mendès-France, président du Conseil, signe avec des représentants du Vietminh les accords de Genève en juillet 1954. C'est la fin de l'Indochine française : le Vietnam est divisé en deux entités indépendantes, le Cambodge et le Laos deviennent deux pays souverains. Le nord du Vietnam est communiste, sous influence soviétique, et est présidé par Hô Chi Minh ; le sud est nationaliste, sous influence américaine.

Marie Hogan vit dans un camp militaire du Vietnam du Sud pendant presque deux ans avec ses deux enfants, Suzanne et Serge, dont le père, un militaire français, est décédé. Dans ce camp, en 1955, Marie fait la rencontre d'un gendarme, français également : le père de Solange. En 1956, les troupes françaises quittent définitivement le territoire vietnamien. Le rapatriement des ressortissants français d'Indochine s'organise. Parmi eux, beaucoup de femmes, de compagnes, d'ex-compagnes de militaires ou de fonctionnaires français, et leurs enfants. Marie part en laissant une bonne partie de sa famille derrière elle, ses parents, ses frères. Seule sa sœur la rejoindra quelques mois plus tard. Ses enfants sous le bras et une vingtaine de photos souvenirs dans une valise, elle embarque dans un avion, direction la France. 

L'arrivée en France et les camps

"On nous a d'abord emmenés dans le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, qui était un ancien camp militaire puis, en 1961, on a déménagé dans le camp de Sainte-Livrade et c'est là que mes souvenirs commencent", explique Solange.

Le camp (Cafi) de Sainte-Livrade en 2008, avant sa réhabilitation.
Le camp (Cafi) de Sainte-Livrade en 2008, avant sa réhabilitation. (PIERRE ANDRIEU / AFP)

Les autorités françaises convertissent des anciens camps militaires en camps d’accueil des Français d’Indochine (Cafi). Le plus grand est celui de Sainte-Livrade-sur-Lot, situé à 10 kilomètres de Villeneuve-sur-Lot. Il accueille 1 200 personnes, dont 740 enfants. Le camp est sous administration militaire, avec un règlement strict. "Quand on est arrivé, il ne fallait avoir aucun signe de richesse, ni voiture, ni télévision car, sinon, cela voulait dire qu'on pouvait se débrouiller et donc qu'il fallait qu'on parte, se souvient Solange sans rancœur. Donc personne ne disait rien parce qu'on avait peur."

Les conditions de vie sont spartiates : pas de salle de bains, les toilettes sont communes. "Après, on a eu des douches municipales, se remémore Solange, mais au début, on faisait comme on pouvait, avec un arrosoir." "Avec mes yeux d'enfant, je ne me rendais pas compte que l'on n'avait pas grand-chose, et cela ne me gênait pas, j'étais bien", s'empresse-t-elle d'ajouter.

Un quotidien coupé de l'extérieur

Pourvu de deux épiceries asiatiques, d'une église et d'une pagode pour les pratiquants catholiques et les bouddhistes, d'une école primaire, d'un dispensaire, d'une administration, le camp vit presque en autarcie. Il faut attendre 1981 pour qu'il soit rattaché à la commune de Sainte-Livrade-sur-Lot. Solange relate cette vie en communauté : "Jusqu'à l'âge de 10 ans, je sortais rarement du camp. Mais j'aimais bien, on habitait tous à côté les uns des autres, j'avais plein d'amis et on jouait dehors avec des jeux simples."

Solange, au centre, lors de sa communion catholique, dans les années 1960.
Solange, au centre, lors de sa communion catholique, dans les années 1960. (PHOTO CEP / ALLARD)

Derrière ces images d'innocence, c'est aussi la réalité d'une vie séparée d'un père dont Solange porte le nom. "On ne se voyait pas beaucoup, une fois dans l'année, c'est tout. Mais on s'écrivait des courriers, confie Solange. Dans le camp, comme je n'étais pas toute seule dans ce cas, ça passait."

Une vie dans l'oubli

Ces campements, censés être provisoires, deviennent définitifs. Et au fil des années, les conditions de vie ne s'améliorent pas. "Les parents ne disaient rien, ils n'osaient pas et ils n'avaient pas l'habitude de se plaindre, explique Solange. Mais les enfants, en grandissant, ont commencé à manifester leur mécontentement." C'est ainsi que se crée l'association Coordination des Eurasiens de Paris, afin de faire entendre la voix des enfants de ces camps d'hébergement, de Sainte-Livrade mais aussi de Noyant, dans l'Allier. Son objectif est de demander une amélioration des conditions de vie, tout en préservant la mémoire des camps.

L'Etat lance, dans les années 2000, un vaste programme de réhabilitation du camp de Sainte-Livrade. Des bâtiments sont conservés, notamment la pagode et l'église. Mais les autres sont détruits au profit de logements neufs équipés, cette fois, de sanitaires. "Chez ma tante, il y a maintenant tout le confort qu'il faut, mais je trouve que ça arrive un peu tard, affirme Solange, qui émet là sa première et faible protestation. Maintenant, elle a 87 ans et elle a la maladie d'Alzheimer, elle n'en profite pas beaucoup." La tante de Solange n'a emménagé dans son nouveau logement qu'en mars 2011. Marie, la mère de Solange, décédée en 2006, n'aura jamais connu le nouveau visage de Sainte-Livrade.

Une ancienne rapatriée d\'Indochine qui vit toujours dans le camp de Sainte-Livrade, le 29 avril 2014.
Une ancienne rapatriée d'Indochine qui vit toujours dans le camp de Sainte-Livrade, le 29 avril 2014. (NICOLAS TUCAT / AFP)

Aujourd'hui, environ 130 personnes vivent toujours dans le camp, essentiellement des "mamies de la première génération", mais aussi des "enfants", aujourd'hui retraités et qui ont souhaité s'y réinstaller. Mais la plupart, à l'instar de Solange, sont partis faire leurs vies ailleurs. Certains sont restés dans le Lot-et-Garonne et ont acheté leur propre maison. Quand ils le peuvent, tous essaient de se retrouver pour une grande fête, aux environs du 15 août.

Assise dans ce café parisien, Solange, aujourd'hui employée dans une mairie après un parcours de commercial dans le privé, se surprend à rêver. Un jour, peut-être, ira-t-elle au Vietnam avec ses propres enfants. "Je connais par des photos, par la télé, dit-elle timidement, mais j'espère pouvoir y aller un jour, ne serait-ce que pour voir le pays où je suis née."

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