Dupont de Ligonnès : "Je n'ai jamais vu un tel emballement autour d'une affaire", se souvient l'ancienne procureure de Nantes

Brigitte Lamy au tribunal de Nantes (Loire-Atlantique), le 26 janvier 2016, alors qu\'elle était procureure de la République.
Brigitte Lamy au tribunal de Nantes (Loire-Atlantique), le 26 janvier 2016, alors qu'elle était procureure de la République. (LOIC VENANCE / AFP)

"C'est le procureur qui maîtrise la communication judiciaire", rappelle Brigitte Lamy après l'erreur sur l'arrestation supposée de l'homme le plus recherché de France. 

La révélation et l'emballement, avant le coup de massue. Après la méprise sur l'arrestation supposée de Xavier Dupont de Ligonnès, plusieurs voix ont dénoncé un empressement généralisé ayant permis cette bévue. Il faut dire que l'affaire suscite des passions populaires presque irrationnelles. Ancienne procureure de Nantes, la magistrate Brigitte Lamy, en charge de l'enquête pendant quatre ans, évoque des sollicitations médiatiques incessantes dans ce dossier.

Franceinfo : En quoi le dossier Xavier Dupont de Ligonnès est-il atypique ?

Brigitte Lamy : Je n'ai jamais vu un tel emballement autour d'une affaire, avec beaucoup d'informations qui circulent ici ou là, sans être nécessairement reprises dans les médias. Jusqu'à présent, ceux-ci avaient simplement évoqué des pistes à trois ou quatre occasions, par exemple dans le cas d'une apparition supposée dans un restaurant à Dieppe ou d'une éventuelle hospitalisation dans le centre de la France. Mais à la différence de ce week-end, les informations n'avaient jamais été présentées de manière affirmative. Quand j'étais en charge du dossier, entre 2012 et 2016, je ne peux pas dire qu'il y ait eu de grands ratés journalistiques sur cette affaire.

Comment se traduisait l'engouement autour de cette affaire ?

J'avais énormément d'appels à gérer. Je me suis toujours refusée à faire des communications à chaud. Malgré le peu d'informations dont je disposais, certains journalistes insistaient toutefois pour obtenir un point-presse ou des déclarations télévisées. Le plus compliqué était d'y résister. J'ai donc répondu à des centaines de demandes tout en refusant de faire des déclarations en l'absence d'éléments. J'avais même des appels le week-end quand il ne se passait rien. J'ai dû changer de numéro de téléphone en raison de cette affaire !

Qu'est-ce qui aurait dû inciter à la prudence dans le dernier signalement ?

Même les voisins de l'homme interpellé leur disaient de faire attention. Cela aurait dû calmer les ardeurs de la presse, car c'est quand même un élément important. Par ailleurs, je rappelle que c'est le procureur qui maîtrise la communication judiciaire, comme le prévoit l'article 11 du Code de procédure pénale. Il doit être entendu, ce qui n'a pas été le cas ce week-end. A partir du moment où le procureur disait de faire attention [Dans la nuit de vendredi à samedi, passé minuit, Pierre Sennès, le procureur de la République de Nantes, a appelé à faire preuve de "prudence" après la publication des articles relatant l'arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès], il aurait fallu privilégier la prudence.

Comment expliquez-vous cet intérêt populaire et médiatique ?

L'affaire a suscité une réelle émotion. Je la compare parfois à l'affaire Romand, en 1993, quand une famille avait été retrouvée morte dans un chalet du Jura. La mort de membres d'une même famille suscite un intérêt évident. Le fait que l'on ne sache pas ce que le père de famille est devenu se mue en énigme et chacun élabore sa propre thèse. Ce que je trouve dommage, lors de tels événements médiatiques, c'est qu'ils risquent de réactiver le vécu des familles des victimes. Je rappelle que ce sont quand même les premières touchées par cette affaire.

Quel est le risque de tels "pétards mouillés" ?

Ces régulières relances médiatiques peuvent réactiver la "machine" et donc de nouveaux signalements. Des personnes se mettent alors à reconnaître Xavier Dupont de Ligonnès un peu partout et cela parasite l'affaire. Si ce dossier est aussi épais, c'est en partie en raison des signalements qui n'ont pas abouti à grand-chose. Certains sont évidemment légitimes, car il existe, par exemple, une ressemblance entre l'individu signalé et le fugitif, mais cela nécessite des investigations dans tous les cas.

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