Affaire Xavier Dupont de Ligonnès : pourquoi les médias, dont franceinfo, se sont-ils trompés ?

Des médias parlent de l\'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, à Glasgow (Ecosse), le 12 octobre 2019.
Des médias parlent de l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, à Glasgow (Ecosse), le 12 octobre 2019. (ANDY BUCHANAN / AFP)

L'homme interpellé vendredi à l'aéroport de Glasgow n'est pas le fugitif nantais recherché depuis des années, comme l'ont annoncé à tort les médias. Pourquoi cette méprise ? Explications.

La presse, la radio et la télévision, dont franceinfo et France Télévisions, font amende honorable, samedi 12 octobre, après avoir présenté un homme arrêté vendredi à l'aéroport de Glasgow, en Ecosse (Royaume-Uni) comme Xavier Dupont de Ligonnès. Ils s'appuyaient tous sur des informations policières de sources haut placées.

L'annonce a finalement été formellement démentie samedi en milieu de journée. L'ADN atteste que la personne interpellée n'est pas le suspect numéro un du quintuple meurtre commis à Nantes (Loire-Atlantique) en avril 2011, mais un homme plus âgé partageant sa vie entre Limay (Yvelines) et l'Ecosse

Vendredi 20 heures : la police française confirme que Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté

Pourquoi cette méprise ? A 20h40, Le Parisien publie un article intitulé "Xavier Dupont de Ligonnès : comment les policiers ont retrouvé sa trace". Dans "un souci de transparence", le journal s'explique samedi : "Plusieurs sources haut placées françaises sont catégoriques sur ce point : 'Les Ecossais nous ont dit et répété : c'est votre homme. La comparaison d'empreintes correspond.' Et ce, sans l'emploi du conditionnel."

Les rédactions, qui ont eu parallèlement les mêmes informations, embrayent. "Nous appelons les plus hautes autorités de la police, celles-ci confirment à 100% qu'il s'agit bien de Xavier Dupont de Ligonnès. Elles s'appuient sur les propos de leurs homologues écossais, qu'elles citent. Un, selon les policiers écossais, les empreintes digitales correspondent bien à celles de la fiche Interpol, et, deux, les premiers marqueurs ADN semblent correspondre. Nous avons eu nos sources et nous partons comme ça, nous nous disons 'zéro souci'", explique Audrey Goutard, journaliste spécialiste de la police à France Télévisions.

Delphine Gotchaux, cheffe du service police-justice de franceinfo radio, a aussi rapidement confirmation, de la part de plusieurs sources policières françaises, "d'une concordance entre les empreintes digitales de l'homme interpellé et celles de Xavier Dupont de Ligonnès. Ces multiples sources sont catégoriques à ce moment de la soirée".

21 heures : l'AFP confirme l'information

A 21h01, l'Agence France Presse confirme l'information "selon une source proche de l'enquête". A 21h27,  l'AFP précise que "les empreintes correspondent", selon "des sources françaises proches de l'enquête, qui citent elles-mêmes la police écossaise". 

Cheffe du service police-justice à BFMTV, Sarah-Lou Cohen se remémore avoir eu "un premier contact avec la hiérarchie policière, en début de soirée. Elle nous dit que Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté. Mais un deuxième coup de fil appelle à la prudence, et BFMTV cite très vite la police écossaise comme source. Nous partons là-dessus en restant prudents dans la formulation". Néanmoins, la chaîne d'info continue démarre une édition spéciale, où les précisions de la spécialiste interviennent au milieu de commentaires plus affirmatifs.

23 heures : à Limay, l'enquête de voisinage ébranle les certitudes

Les journalistes contactés sont d'accord : les certitudes se fissurent dans la soirée. "La première source à m'avoir contactée sur l'affaire me recontacte plus tard dans la soirée, insiste sur le fait que l'information provient de la police écossaise et ajoute 'c'est très bizarre, sois prudente'", détaille Nathalie Perez, journaliste au service police-justice de France 3. Qui précise que sa source lui indique que des vérifications sont en cours, notamment au domicile du titulaire du passeport de l'homme arrêté, à Limay (Yvelines). 

"Il est urgent d'attendre, il faut être prudent. Tant qu'on n'a pas de confirmations ADN, il faut rester prudent", affirment plusieurs sources haut placées à Delphine Gotchaux peu avant 23 heures. Ce que fait franceinfo toute la soirée sur ses antennes radio, télé et web.

Même écho d'Audrey Goutard : "Vers 23 heures, je parle aux policiers qui procèdent à la perquisition à Limay, dans les Yvelines, et interrogent les voisins. Et là, les policiers recueillent le témoignage de celui qui dit connaître depuis trente ans l'homme interpellé en Ecosse. Il affirme qu'il ne s'agit en aucun cas de Xavier Dupont de Ligonnès." Les journalistes qui se rendent à Limay recueillent à leur tour les réactions stupéfaites des voisins, attestant qu'ils connaissent depuis trois décennies ce retraité. "Je me rends sur place et interroge un voisin, Jacques, qui me dit que c'est 'une connerie monumentale'". Il m'assure connaître très bien cet homme depuis trente ans. Il vit à Limay, mais aussi en Ecosse où il a refait sa vie", abonde Gaële Joly, reporter à la radio franceinfo. 

Samedi matin : les empreintes ne correspondent pas et le test ADN est négatif

Le samedi matin, les fissures se font lézardes, racontent les spécialistes justice-police des différentes antennes de franceinfo. "Les policiers français, détaille Audrey Goutard, n'arrivent pas à prendre le vol du soir pour l'Ecosse pour aller voir eux-mêmes l'homme interpellé, qui ne ressemble pas aux photos de Dupont de Ligonnès." "Ils demandent d'autres examens, comme le calcul de l'écartement entre les yeux. Cela ne colle pas. On ne sait plus quoi penser."

"Peu avant midi, détaille Delphine Gotchaux, les enquêteurs français ont la certitude que les empreintes relevées à Limay ne sont pas celles de Xavier Dupont de Ligonnès, mais correspondent, en revanche, à celles de l'homme en garde à vue à Glasgow". 

"Les policiers m'expliquent le matin pourquoi ils ont des doutes. Les voisins se sont manifestés pour leur dire qu'ils se fourvoient. Les enquêteurs ont procédé à des prélèvements de traces au domicile perquisitionné à Limay, pour comparer avec ce qu'ils connaissent du dossier Xavier Dupont de Ligonnès. Les empreintes digitales ne correspondent pas", explique aussi sa consœur de BFMTV.

Dans un message publié sur Twitter, l'Agence France Presse déclare, elle aussi, que "des doutes sur l'identité de cet homme étaient apparus" dans la matinée, "les certitudes initiales sur les empreintes digitales s'étant progressivement estompées, selon une source proche de l'enquête".

Les résultats de l'analyse ADN sont attendus avec de plus en plus d'impatience. "Ça tombe à 12h15, l'ADN est négatif. Plus aucun doute n'est possible", commente Sarah-Lou Cohen. BFMTV donne l'information, reprise par  Reuters à 12h44. A 12h56, l'AFP confirme dans un flash. "L'homme arrêté à Glasgow n'est pas Dupont de Ligonnès après un test ADN négatif (source proche enquête)". "Nous journalistes, avons avancé au même rythme que les policiers, avec les risques que cela comporte", épilogue Audrey Goutard.

Quelles leçons tirer de cette méprise ? Sur son compte Twitter, Xavier Ronsin, actuel premier président de la cour d'appel de Rennes et procureur à Nantes lorsque l'affaire Dupont de Ligonnès a éclaté en 2011, rappelle que "seul le procureur de la République de Nantes était habilité à communiquer, et aucune autre autorité".

Aurait-il donc fallu attendre une communication officielle en France pour évoquer l'arrestation de Glasgow ? Nathalie Perez ne le croit pas : "Le parquet communique le plus souvent par des conférences de presse. Si on l'attendait systématiquement, nous ne serions plus que le relais d'une parole officielle. Je fais confiance à certaines de mes sources depuis plus de dix ans, ce sont des personnes fiables qui, cette fois, ont malheureusement été trompées par des informations venant d'autorités étrangères." La spécialiste police-justice de France 3 reconnaît toutefois qu'à l'avenir, lorsqu'un événement potentiellement aussi retentissant se produira à l'étranger, il faudra sans doute attendre une communication officielle des autorités du pays concerné pour confirmer les premières informations policières. Une analyse partagée par les rédactions de franceinfo. 

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