Professeur décapité à Conflans-Sainte-Honorine : que sait-on du cours qui a fait polémique chez certains parents d'élèves ?

La couverture du journal \"Charlie Hebdo\", le 2 septembre 2020. 
La couverture du journal "Charlie Hebdo", le 2 septembre 2020.  (MATHIEU MENARD / HANS LUCAS / AFP)

Samuel Paty, assassiné à proximité du collège dans lequel il enseignait, a montré des caricatures de Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression.

"Il a été assassiné parce qu'il enseignait, parce qu'il apprenait à des élèves la liberté d'expression", a réagi Emmanuel Macron. Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie de 47 ans, a été décapité, vendredi 16 octobre, à proximité de son collège du Bois d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Le principal suspect est un jeune homme de 18 ans qui a été abattu peu de temps après par la police.

Pour comprendre ce qui a pu pousser l'assaillant à un tel acte de barbarie, les enquêteurs s'intéressent notamment à la polémique née d'un cours sur la liberté d'expression pendant lequel Samuel Paty a montré des caricatures du prophète Mahomet. Franceinfo se penche sur ce que l'on sait de cet épisode.

Le 5 octobre, un cours sur la liberté d'expression 

L'affaire a débuté lors d'un simple cours sur la laïcité et la liberté d’expression intervenu le 5 octobre. Ce cours était dispensé dans le cadre du programme de l'Education nationale, a précisé le procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Selon différentes versions, le professeur a "invité" ou demandé aux élèves musulmans de sortir de la classe avant de montrer des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo

"Il leur a montré la caricature en question et il les avait prévenus : 'C'est une image qui peut être choquante'. C'était à eux de voir, de réfléchir, de faire appel à leur libre-arbitre. (...) Il a précisé que s'il y avait un adulte, ils pourraient sortir de la pièce, que sinon ils pourraient fermer les yeux, qu'ils n'étaient pas du tout obligés de la regarder", raconte une mère d'élève sur franceinfo. "Apparemment, il n'a pas fait ça méchamment. Mon fils m'a dit qu'il avait fait ça pour préserver les enfants, pour ne pas les vexer. Il leur a dit : 'Je vais montrer une image. Je vous conseille de sortir pour ne pas être vexés, pour ne pas être choqués'", raconte sur France Inter Nordine, parent d'un élève de 13 ans qui se trouvait dans la classe de ce professeur. L'enseignant "n'a pas voulu être condescendant ou manquer de respect", insiste le père de famille.

Il l'a vraiment dit aux enfants : 'Je n'ai pas envie que vous soyez choqués.'Nordine, parent d'élèveà France Inter

"Le professeur ne faisait que son travail : la maladresse qu'il a reconnue à sa hiérarchie, c'est qu'il n'aurait pas dû demander aux élèves de sortir, mais sur le fond de son enseignement, il était au cœur de sa mission", a réagi sur franceinfo Michèle de Vaucouleurs, la députée MoDem de la 7e circonscription des Yvelines. "Il adorait son travail et respectait ses élèves. Demander à ceux qui pourraient être choqués de quitter la salle montre un respect extrême des croyances des autres collégiens. Que pouvait-il faire de plus ?" confie au Parisien Sonia, une mère de famille. Selon le procureur antiterroriste, Samuel Paty a contesté la version selon laquelle il aurait demandé aux élèves musulmans de sortir. Il leur a en revanche proposé de ne pas regarder les dessins, "dans l'hypothèse où ils auraient pu être heurtés", rapporte le procureur.

Samuel Paty, qui enseignait au collège du Bois d'Aulne depuis plusieurs années, avait l'habitude d'aborder la laïcité et la liberté d'expression en cours. "Apparemment, c'était un prof qui avait l'habitude de leur parler de l'islam, de caricatures et tout ça, ce n'était pas la première fois que mon fils rentrait en disant : 'Le prof nous a parlé de cela aujourd'hui'", a raconté à l'AFP un parent d'élève. "C'était toutes les années qu'il faisait cela, souligne aussi Virginie, 15 ans, qui a connu l'enseignant. C'était au programme pour l'EMC [enseignement moral et civique], c'était pour parler de la liberté par rapport à l'attentat de Charlie Hebdo, il montrait ces images, les caricatures."

Le 8 octobre, une vidéo fait monter la tension

Si le cours de Samuel Paty s'était bien déroulé par le passé, il a déclenché cette année de vives réactions. De nombreux parents d'élèves sont venus voir l'enseignant pour expliquer "qu'il avait fait une erreur, mais de rien du tout", témoigne encore Nordine. Le parent d'élève ajoute qu'"il y avait beaucoup de tensions sur les réseaux sociaux"

"Dès le 7 octobre au soir, le père d'une des élèves publiait sur son compte Facebook un récit des faits faisant état de la diffusion d'une image du prophète nu et un appel à la mobilisation contre l'enseignant en vue de son exclusion", a expliqué le procureur antiterroriste. Mais la tension serait montée d'un cran à partir du 8 octobre. Ce jour-là, ce même père de famille publie une vidéo dans laquelle il traite le professeur de "voyou" : "Il s'est permis de leur dire : 'Les élèves musulmans lèvent la main'. Ils ont levé la main et il leur a dit : 'Vous sortez' (...) il a dit qu'il allait diffuser une photo qui allait les choquer." 

Il a montré un homme tout nu en leur disant : 'C'est le prophète.'Un parent d'élèvedans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux

Une plainte a alors été déposée le même jour par ce père contre l'enseignant pour "diffusion d'images pornographiques". Sur les réseaux sociaux, sous la vidéo, de nombreuses personnes appellent à se mobiliser pour dénoncer l'attitude supposée de l'enseignant. "Ce n'est pas un professeur, ce n'est même pas un animal", peut-on notamment lire. Le nom de Samuel Paty est même livré à la vindicte dans un texte accompagnant la vidéo, a précisé le procureur antiterroriste. L'adresse du collège y est également précisée. "La pression montait pour que cet enseignant ne puisse plus enseigner", raconte sur franceinfo Michèle de Vaucouleurs.

"Il y a eu une montée de la tension au cours des jours passés, suite à un enseignant qui ne faisait que son travail, ajoute la députée MoDem. Malheureusement, les réseaux se sont enflammés peu à peu, jusqu'à conduire à des menaces de venir manifester devant le lycée. Hélas, on a été bien au-delà d'une manifestation avec ce drame absolu." L'enseignant "se savait menacé de mort sur les réseaux sociaux" à la suite de son cours, rapporte au Parisien un membre d'une association de parents d'élèves du collège.

Le 12 octobre, le professeur est entendu par la police

Les policiers ont donc traité la plainte pour "diffusion d'images pornographiques". Entendu lundi 12 octobre au commissariat, le professeur a expliqué avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves et a remis une copie de son cours aux policiers. "Le support [de cours] (...) montrait à titre d'exemple deux des caricatures publiées par Charlie Hebdo, a expliqué Jean-François Ricard. Il s'agissait, pour la première, de la une au lendemain de l'attentat du 7 janvier 2015 et, pour la seconde, d'un dessin représentant le prophète nu et accroupi, légendé : 'Mahomet, une étoile est née'."

Samuel Paty a également démenti la présence de la fille du plaignant ce jour-là dans la classe, selon les informations de franceinfo. Il a alors déposé plainte à son tour pour "diffamation". "Manifestement, [la fille du plaignant] n'était pas en cours à ce moment-là, c'était vraiment une interprétation par rapport à des choses qui lui avaient été rapportées", estime la députée Michèle de Vaucouleurs. Le père de cette élève, auteur de plusieurs vidéos appelant au renvoi de Samuel Paty, a été placé en garde à vue samedi matin. 

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