13-Novembre : dans le 11e arrondissement, "on aura toujours en commun ces attentats"

Le bar La Belle Equipe, en mars 2016, touché par les attentats du 13-Novembre, dans le 11e arrondissement de Paris.
Le bar La Belle Equipe, en mars 2016, touché par les attentats du 13-Novembre, dans le 11e arrondissement de Paris. (JOEL SAGET / AFP)

A peine remis de l'attentat contre "Charlie Hebdo" le 7 janvier 2015, le 11e arrondissement de Paris a de nouveau été meurtri par de sanglantes attaques le 13 novembre de la même année. Les habitants tentent désormais de tourner la page, chacun à leur façon.

"Je suis toujours sous le choc, j'ai du mal à manger, à dormir. Pourquoi encore nous ? Pourquoi le 11e ? Parce qu'il fait bon y vivre et sortir ?" s'interroge Samia*, rencontrée rue de la Roquette, à deux pas du café La Belle équipe, cible des attaques terroristes le 13-Novembre. "Evidemment, ça aurait pu arriver à n'importe qui, mais plus c'est proche de nous, plus on est atteint. Pour moi, c'est comme si c'était hier. J'en fais encore des cauchemars", raconte cette habitante du quartier, âgée de 65 ans.

Comme Samia, l'année a été éprouvante pour Sophie, vivant rue du Faubourg Saint-Antoine. Cette psychologue de 58 ans a aussi observé son quartier évoluer, au rythme des hommages. "Après les attentats, les rues étaient pleines de bougies et de dépôts de fleurs pendant un mois et demi."

Des hommages sont déposés après les attentats du 13-Novembre, sur le boulevard Richard Lenoir, dans le 11e arrondissement à Paris.
Des hommages sont déposés après les attentats du 13-Novembre, sur le boulevard Richard Lenoir, dans le 11e arrondissement à Paris. (SARAH GENSBURGER)

Le boulevard Richard Lenoir, dans le 11e arrondissement, photographié par Sarah Gensburger.
Le boulevard Richard Lenoir, dans le 11e arrondissement, photographié par Sarah Gensburger. (SARAH GENSBURGER)

"Are you afraid ?"

"Nous nous sommes soudain retrouvés dépossédés de notre environnement, décrit Philippe, habitant du 11e arrondissement, dans l'ouvrage Reprenons notre souffle (Presse de Trèfle) du collectif "Les voisins de Charlie". La rue que nous traversions banalement d'ordinaire était devenue un poste-frontière où nous devions montrer notre carte d'identité pour aller faire nos courses. (...) Le trottoir interdit était bloqué par des barrières devant lesquelles se massaient des gens inconnus aux mines graves. Et puis l'actualité à repris son rythme (...) Il reste bien quelques badauds pour un selfie à sensation, des gens arrivés là par choix ou par hasard et qui se rendent soudain compte de là où ils se trouvent. C'est le 'lieu maudit'".

Finis les "Are you afraid ?" (Avez-vous peur ?) posés à la volée par les journalistes étrangers dans la rue. Les Archives de Paris sont venues collecter les objets mémoriels devant les terrasses et le Bataclan. Les bouquets fanés et les bougies fondues ont été jetés. Seuls les policiers et les soldats sont restés. De nombreux habitants ont alors ressenti le besoin de faire quelque chose, de ne pas rester indifférents. Mais comment ?

"L'envie de faire quelque chose ensemble"

Pour certains, le retour à la "vie ordinaire" est passé par "l'envie de donner sens à ce qu'il s'est passé en bas de chez soi", poursuit Carole, qui habite près des anciens locaux de Charlie Hebdo. "Ne pas demeurer le quartier des attaques, se serrer les coudes. On avait envie de se voir, de se réapproprier le quartier ensemble."

Sarah Gensburger est sociologue de la mémoire et habitante du 11e arrondissement. Pendant toute l'année, elle a tenu un blog, objet du futur ouvrage Mémoire vive. Chroniques d'un quartier, Bataclan 2015-2016 (Edition Anamosa), dans lequel elle a décrit comment le 13-Novembre s'est inscrit dans l'ordinaire du quartier.

La rue Nicolas Appert, les anciens locaux de \"Charlie Hebdo\" dans le 11e arrondissement à Paris, photographiée en juin 2016 par Sarah Gensburger.
La rue Nicolas Appert, les anciens locaux de "Charlie Hebdo" dans le 11e arrondissement à Paris, photographiée en juin 2016 par Sarah Gensburger. (SARAH GENSBURGER)

"Les attentats ont créé de nouveaux rapports entre les gens du quartier, raconte-t-elle, Outre qu'on ose davantage s'engueuler et discuter, de nombreuses petites initiatives se sont créées pour se réapproprier ces événements", observe-t-elle. "Les voisins de Charlie" ont repeint de toutes les couleurs les poteaux de la rue Nicolas Appert, où se trouvent les anciens locaux de Charlie Hebdo et ont invité les habitants à des brunchs. L'association de victimes du 13-Novembre "Life for Paris", a organisé une fête des voisins au square Gardette, près du Bataclan.

Quelques projets artistiques ont vu le jour, comme l'association "13 or de vie", qui a posé un tableau au "Baromètre", un bar voisin du Bataclan, sur lequel les passants peuvent venir déposer leurs empreintes, afin de former une œuvre d'art. "A partir du drame, on peut s'unir et faire quelque chose de beau, explique Olivier Terral, artiste à l'origine du projet. Je voulais construire quelque chose d'unique avec ce qui s'est passé et réfléchir à la trace qu'on voulait y laisser."

L\'oeuvre d\'art de l\'association de \"13 or de vie\", dans le bar Le Baromètre à Paris, photographiée le 9 novembre 2016.
L'oeuvre d'art de l'association de "13 or de vie", dans le bar Le Baromètre à Paris, photographiée le 9 novembre 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

François Vauglin a observé toutes ces réactions. Le maire du 11e arrondissement a passé une grande partie de l'année auprès des habitants, à les écouter, les rassurer. "Dans le quartier, le traumatisme a été extrêmement fort, raconte-t-il. Après les attentats, les gens se sont beaucoup parlé et cela n'a pas disparu. La solidarité entre les gens s'est renforcée, ainsi que l'envie d'être ensemble."

Les attentats ont resserré les liens du "village"François Vauglin, maire du 11eà franceinfo

Le 13 décembre 2015, jour des élections régionales, il a organisé un après-midi d'animation et d'hommage aux victimes devant les établissements du Carillon et du Petit Cambodge, situés dans le 10e arrondissement voisin. "C'est mon rôle d'être rassurant sur l'avenir et de fédérer un sentiment de fraternité, plaide-t-il. Ensuite, il faut laisser le temps faire son œuvre."

Le maire du 11e arrondissement de Paris, François Vauglin, photographié le 4 novembre 2016.
Le maire du 11e arrondissement de Paris, François Vauglin, photographié le 4 novembre 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

La ville, terrain d'expression des attentats

Sur les murs de la ville et sur les places, de nombreux graffitis et peintures sont apparus, comme les symboles "Pray for Paris". "La ville est devenue un moyen d'expression pour les habitants", décrit Sarah Gensburger. Exprimer sa douleur, sa solidarité, ou juste montrer que l'on est "concerné", est passé notamment par le pavoisement de drapeaux tricolores. Après le 13-Novembre, à l'invitation de François Hollande, de nombreux Français en ont affiché à leurs fenêtres et balcons. Ce moyen d'expression a été très remarqué dans les quartiers touchés par les attaques.

Des drapeaux français sont accrochés aux fenêtres d\'immeubles parisiens, après les attentats du 13-Novembre, le 29 novembre 2015.
Des drapeaux français sont accrochés aux fenêtres d'immeubles parisiens, après les attentats du 13-Novembre, le 29 novembre 2015. (MAXPPP)

La sociologue a ainsi comparé, en mars, la présence de drapeaux français aux fenêtres dans deux quartiers. Le quartier du Bataclan, "qui abrite un électorat traditionnellement à gauche", et celui des Champs-Elysées "où l'électorat est plutôt de droite, et où l’affichage du drapeau aurait pu sembler plus évident". Le premier regroupe les lieux des attentats, l’autre en est éloigné.

Le résultat de son étude est clair : plusieurs mois après les attentats, les drapeaux sont beaucoup plus présents dans le quartier du Bataclan qu’ailleurs. "Habiter proche des attentats, et avoir vu les événements eux-mêmes, au moins leurs traces, a incité à mettre un drapeau à sa fenêtre. Et ce, malgré un positionnement politique traditionnellement moins lié à l’affichage d’un patriotisme", note la sociologue.

Le "quartier du Bataclan". En rouge, les lieux des attentats, en bleu les lieux de drapeaux. 

Carte de l\'emplacement des immeubles arborant un drapeau français dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, en mai 2016.
Carte de l'emplacement des immeubles arborant un drapeau français dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, en mai 2016. (BRIAN CHAUVEL ET SARAH GENSBURGER)

Le quartier des Champs Elysées et l'emplacement des drapeaux en bleu

Carte de l\'emplacement des immeubles arborant un drapeau français en mai 2016, entre les Champs Elysées, l’avenue Georges V et l’avenue Montaigne.
Carte de l'emplacement des immeubles arborant un drapeau français en mai 2016, entre les Champs Elysées, l’avenue Georges V et l’avenue Montaigne. (BRIAN CHAUVEL ET SARAH GENSBURGER)

La place de la République a été au cœur de cette réappropriation du quartier. Puisque l'état d'urgence a interdit certains rassemblements, la place a incarné un certain exutoire. "Je ne sais pas comment réagir, que faire après les attentats, donc je vais place de la République", décrit Sylvain Antichan, habitant du 11e et chercheur en science politique, qui a observé la place toute l'année. "Pour certains, se recueillir devant le Bataclan c'était aller au cimetière. A République, on pensait aux morts, mais de manière plus festive et constructrice."

"Nuit debout m'a aussi beaucoup aidé, décrit Lola, 23 ans, à l'accueil du théâtre Bastille. République, c'est emblématique. Ca m'a fait du bien de pouvoir y aller, avoir un lieu dans le quartier pour échanger."

Faire son deuil en silence

Si les envies d'être et de faire ensemble ont été visibles, elles n'occultent pas totalement les nombreuses voix silencieuses qui préfèrent vivre comme avant, oublier ou même partir. Une vingtaine de familles auraient ainsi quitté le quartier après les attentats. Un projet de départ précipité, peut-être par nécessité.

Véronique, gérante du Baromètre, rue Oberkampf à Paris, le 10 novembre 2016.
Véronique, gérante du Baromètre, rue Oberkampf à Paris, le 10 novembre 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

"Je rencontre beaucoup de clients qui refusent d'en parler, et sont pour moi dans le déni", raconte Véronique, 58 ans, gérante du Baromètre, qui a accueilli de nombreuses victimes et la police, le soir du 13-Novembre. 

Plusieurs de mes serveurs m'ont demandé de ne pas être là le week-end des commémorations. Ils ne veulent pas assister à ça.Véroniqueà franceinfo

Subir à nouveau l'invasion de caméras et d'officiels dans le quartier, revivre les événements est une épreuve de trop. "Ce refus d'en parler s'exprime parfois avec violence", reprend Véronique. Alors qu'elle expose dans son bar un projet artistique lié aux attentats, un client l'a traité de "conne". "Il m'a dit 'tu crois que tu vas arrêter une guerre avec une peinture ?'"

"Il y a eu autant de vécus face aux attentats que d'habitants touchés" note Sarah Gensburger. En fonction de l'origine sociale, de l'âge, de l'endroit où l'on habite. Certains s'y accrochent encore de peur de les oublier, d'autres ont tout fait pour que rien ne change. Mais "ce qu'on aura toujours en commun, ce sont bien ces événements. Et ce qu'il se passera ensuite."

* Le nom a été modifié