"Ils ont beaucoup pleuré pendant les séances" : des ostéopathes au chevet des victimes de l'attentat de Nice

Une séance d\'ostéopathie à Lyon (Rhône) le 14 février 2017.
Une séance d'ostéopathie à Lyon (Rhône) le 14 février 2017. (MARIE BIENAIM / BSIP / AFP)

Quelques jours après le 14 juillet 2016, un ostéopathe a lancé une opération de solidarité pour proposer des soins gratuits aux victimes. Franceinfo l'a interrogé, comme quatre de ses confrères. Ils partagent leur retour d'expérience.

"Ils sont venus ensemble, tous les deux mois. Chaque fois, je me disais : 'Est-ce que cette fois-ci je verrai un visage lumineux ?" Depuis un an, dans son cabinet d'ostéopathe installé à Nice (Alpes-Maritimes), Johanna Benzaquen a soigné six personnes qui étaient sur les lieux de l'attentat du 14 juillet 2016. Parmi ces patients choqués par les scènes d'horreur, elle se souvient d'un couple, venu "voir le feu d'artifice sur la promenade des Anglais, près de l'hôtel Negresco". C'est à quelques mètres de là que le camion du terroriste a terminé sa course folle de deux kilomètres.

"Ils sont restés jusqu'à 4 heures du matin, raconte l'ostéopathe de 32 ans. Ils étaient là avant les secours. Ils se sont occupés des corps." Lorsqu'il contacte son cabinet, au mois d'août 2016, le couple, "lourdement choqué" a "besoin d'être réconforté et un besoin fort de s'exprimer". "Ils ont beaucoup pleuré pendant les séances, se souvient-elle. Lorsqu'ils sont arrivés, ils étaient dans un état de stress post-traumatique." Un état qui se manifeste notamment par une gêne respiratoire liée à une oppression thoracique, des troubles du sommeil et des douleurs à la colonne vertébrale.

"Un réflexe de solidarité" de la profession

Comme 250 autres praticiens, Johanna Benzaquen leur a offert ses soins, dans le cadre d'une opération baptisée "Solidarité ostéo 14/07". Son écoute aussi. "Il a fallu libérer les tensions du corps et la parole au fur et à mesure. Ces patients m'ont raconté des scènes d'une violence extrême, que je n'aurais même pas imaginées et que je n'ai pas osé raconter à mes proches, relate-t-elle. Le travail manuel ostéopathique sur leurs corps leur a permis de réparer une part de leur traumatisme, explique-t-elle. Les séances les ont aidés, mais leur reconstruction n'est pas terminée. La date anniversaire de l'attentat va être dure pour eux."

L'ostéopathe ne regrette pas de s'être investie dans cette opération. "Je n'ai même pas réfléchi. Je me suis dit qu'en tant que Niçoise, humain et thérapeute, c'était normal de faire ça. C'est un réflexe de solidarité qui ne se raisonne même pas", témoigne-t-elle. Au total, plus de 200 personnes ont ainsi été soignées, résume Christophe Chambon, président du Symposium international d'ostéopathie de Nice, à l'origine de l'initiative. De l'adolescent de 14 ans à la femme âgée de 70 ans, tous ont des profils différents. La plupart ne sont pas les grands blessés de l'attentat.

Ils ont eu des blessures à l'âme tellement importantes qu'ils ont eu des blessures physiques sans même avoir été percutés par le camion.Christophe Chambon, président du Symposium international d'ostéopathie de Niceà franceinfo

"Le corps est plus dur qu'une planche de bois"

Maëva Rupé, jeune ostéopathe de 26 ans, a, elle, reçu une dizaine de patients. "Des gens qui sont tombés ou se sont fait piétiner, détaille-t-elle. Pas mal d'adolescents. Une jeune fille qui portait sa petite sœur sur son dos et courait en même temps est tombée. Elle s'est bloquée le dos. J'ai eu le cas d'une concierge à proximité des lieux marquée psychologiquement. J'ai aussi reçu deux pompiers, dont un marin-pompier, choqué après avoir récupéré une personne qui avait couru dans la mer pour échapper au camion." Anthony Léone, autre ostéopathe trentenaire, a soigné huit familles dans son cabinet de Saint-Jean-Cap-Ferrat, à une dizaine de kilomètres de Nice. "Dans la mesure du possible, je leur réservais une après-midi par semaine", explique-t-il. Quant à Romain Haas-Ferrua, 26 ans, il a soigné les habitants de son quartier, la Madeleine, "durement touché".

Tous sont unanimes : ces consultations n'étaient pas comme les autres. "C'était des séances très douces, avec un travail sur les terminaisons nerveuses et plus global, pour détendre toutes les zones", décrit Maëva Rupé. Elle a constaté beaucoup de douleurs au niveau de la colonne vertébrale, "comme une corde avec des nœuds." "Chez les personnes qui ne parviennent pas à en parler, le corps est plus dur qu'une planche de bois, résume Christophe Chambon. C'est une cocotte-minute prête à exploser. Il faut donc trouver le bouton pour relâcher la pression." Pour dénouer ces blocages, la parole du praticien est déterminante. "Il faut faire attention à ce qu'on dit pour mettre en confiance le patient", insiste Anthony Léone.

"Il faut être fort car c'est vous qui les aidez"

D'autres patients ont eu, au contraire, besoin de tout raconter. Johanna Benzaquen décrit des séances lourdes, plus longues, avec davantage d'écoute et d'empathie. Si les ostéopathes ont l'habitude de manipuler des corps blessés et traumatisés, ils sont moins préparés au volet psychologique. Ainsi, Johanna Benzaquen reconnaît qu'elle n'était pas suffisamment "armée". Le seul fait d'évoquer ces séances la fait transpirer, confie-t-elle à l'autre bout de la ligne, la voix tremblante.

En tant qu'ostéopathe, on apprend à ne pas tout absorber. Mais après ces séances, j'avais besoin d'ouvrir la pièce et de respirer un bon coup.Johanna Benzaquen, ostéopatheà franceinfo

"Le plus délicat, c'est quand les patients vous expliquent ce qu'il s'est passé et que vous ne savez pas quels mots utiliser, renchérit Anthony Léone. Quand vous vous retrouvez face à ces personnes, il faut être fort car c'est vous qui les aidez." L'ostéopathe se souvient avoir été particulièrement touché par une personne percutée par le camion du terroriste, "l'une des victimes principales de l'attentat", et par la secrétaire d'un hôtel de la promenade des Anglais qui a pansé des blessés.

Cette patiente s'est retrouvée à faire des gestes héroïques, alors qu'elle n'avait jamais travaillé dans le médical. Trouver la force de le faire, c'est énorme. A nous de trouver le courage de les aider ensuite.Anthony Léone, ostéopatheà franceinfo

"Les patients reprennent goût à la vie petit à petit"

Pour ces patients, le premier bénéfice de ces séances, c'est d'avoir retrouvé le sommeil. "Ils ne font plus de cauchemars, ont moins de douleurs articulaires, arrivent mieux à respirer", constate Maëva Rupé. "Les patients sont moins dans l'abattement, poursuit Romain Haas-Ferrua. Ils reprennent goût à la vie petit à petit. Ils retournent sur la promenade des Anglais, ce qui leur était impossible depuis l'attentat. Ils ne sont plus angoissés lorsqu'ils croisent un camion. Toutes ces petites choses qu'il faut se réapproprier... Nos séances ne suffisent pas, ajoute-t-il. Souvent, d'un commun accord avec le patient, on passe le relais à des psychiatres ou des psychologues."

Parler de guérison est impossible, tant la reconstruction est fragile et la rechute, jamais loin. Romain Haas-Ferrua évoque le cas d'une patiente replongée dans un état de stress après l'incendie criminel qui a détruit le père Noël géant de la promenade des Anglais en janvier. "Il a fallu reprendre tout le travail", explique-t-il. "Cela reste très fragile. Les épisodes de stress peuvent être causés par un feu d'artifice, le moindre mouvement de foule... Le corps revient comme avant, donc on repart de zéro", ajoute Maëva Rupé. La commémoration de l'attentat, vendredi, peut aussi réveiller des douleurs. "Je crains que les consultations reprennent pendant cette période", suppose Christophe Chambon.

"Chaque patient permet au thérapeute d'évoluer"

Mais pour Anthony Léone, ces consultations peuvent être à double tranchant : "Revenir c'est aussi se souvenir, se dire : 'Je viens me faire soigner parce que.'" A ce jour, l'ostéopathe de Saint-Jean-Cap-Ferrat ne reçoit plus qu'un couple dans le cadre de l'opération lancée par Christophe Chambon. "On essaye d'étaler les séances et de les repousser de plus en plus. Ce sont les patients qui appellent pour un soin si besoin." Ses trois confrères ont cessé, eux, de recevoir des victimes de l'attentat depuis le début de l'année. Pour autant, Maëva Rupé n'a pas coupé le lien. "Je prends des nouvelles des patients, certains m'envoient des mails."

Christophe Chambon a tiré une étude des multiples expériences de ces praticiens. Il aimerait qu'il en reste quelque chose. Au moins une reconnaissance supplémentaire. "L'ostéopathie est un outil pour soigner, ni mieux ni moins bien que les autres traitements, mais indispensable", insiste-t-il. "Cela m'a permis de développer ma manière de soigner. C'est aussi positif pour les patients", témoigne Maëva Rupé. Un sentiment que partage Johanna Benzaquen, qui considère l'ostéopathie depuis cette opération comme "une petite pierre à l'édifice" de la guérison. "Chaque patient permet au thérapeute d'évoluer."