Attentat de Nice : "La publication de ces photos par 'Paris Match' est une atteinte à notre droit au deuil"

A Nice (Alpes-Maritimes), la promenade des Anglais a été sécurisée sur trois kilomètres pour empêcher toute attaque au camion-bélier.
A Nice (Alpes-Maritimes), la promenade des Anglais a été sécurisée sur trois kilomètres pour empêcher toute attaque au camion-bélier. (VALERY HACHE / AFP)

La justice n'a pas ordonné le retrait des kiosques de l'hebdomadaire mais a interdit toute nouvelle diffusion, après la publication d'images de l'attaque, qui a fait 86 morts le 14 juillet 2016. Des extraits qui rappellent des souvenirs douloureux pour les victimes.

"Nous nous étions posé la question d'entamer des démarches avec nos associations, la Fenvac et la Promenade des anges, mais cette demande de retrait du parquet a beaucoup plus de force et de sens." Stéphane Gicquel ne cache pas sa satisfaction. Le patron de la Fédération nationale des victimes d’attentats et d’accidents collectifs (Fenvac) se félicite de la rapide réaction de la justice, jeudi 13 juillet, après la publication dans Paris Match de photos extraites d'images de vidéosurveillance de l'attentat de Nice. Ce dernier avait fait 86 morts sur la promenade des Anglais il y a un an, le 14 juillet 2016. Le parquet de Paris a demandé le retrait de la vente de ce numéro, sous astreinte de 50 000 euros par jour, et du site internet, sous astreinte de 50 000 euros par heure, ainsi que la publication d'un communiqué en une du prochain numéro. Le tribunal n'a finalement pas ordonné le retrait du numéro des kiosques mais a interdit toute nouvelle diffusion de deux photos qui "portent atteinte à la dignité humaine".

La veille de la publication, des associations de victimes ainsi que Christian Estrosi, maire de Nice, ont essayé d'empêcher la diffusion de l'hebdomadaire. L’avocat de la Fenvac, Eric Morain, avait appelé le parquet antiterroriste de Paris "à faire cesser (le) trouble manifestement illicite" causé par cette publication. Car ces images ont ravivé la douleur des victimes et de leurs proches.

"Demander leur avis aux principaux intéressés"

"Ces photos, je n'ai pas envie de les voir, confie à franceinfo Hanane Charrihi, l'auteure de Ma mère patrie (éd. La Martinière, 2017), écrit en hommage à sa mère, musulmane, qui fut la première victime du camion-bélier. Elle assure ne pas avoir été contactée par la rédaction de Paris Match avant la publication des images. "Le problème, c’est qu’il faut d’abord demander leur avis aux principaux intéressés, s'agace-t-elle. Et puis, on a déjà vu assez de vidéos de corps à la télévision, dont des images de familles qui venaient d’apprendre la nouvelle et qui étaient près des corps des victimes. On a aussi vu beaucoup d'images sur les réseaux sociaux. Ça a déjà été trop exposé comme ça."

Une vision que ne partage pas forcément Paris Match. "En ce qui concerne les photos du camion, sur la page d'ouverture, on voit le camion qui fonce sur la foule, il s'agit d'images qui ont été largement publiées, qui ont été relayées par nos confrères depuis un an, et encore ces jours-ci dans une émission de télé à grande audience", a quant à lui plaidé le directeur de la rédaction de Paris Match, Olivier Royant, sur franceinfo, jeudiOn a pris le soin de prendre des vues de loin, des plans larges, sans identification possible des victimes ni atteinte à leur dignité."

Accusé, par les associations, de vouloir "faire du sensationnel"il estime que "la question du terrorisme dans Paris Match a été traitée de façon extrêmement sérieuse depuis trente ans". Concernant la publication de jeudi, il l'assure : "C'est une enquête de terrain qui se fonde sur des images d'archives et des images de surveillance. On a recueilli de nombreux témoignages auprès des victimes qui nous parlent, qui posent en photos, qui nous racontent ce qu'elles ont vécu. On ne veut pas que les victimes soient oubliées. C'est le devoir de la presse de montrer ce qui s'est exactement passé", explique-t-il.

"Le droit à l’information n’est pas le droit de tout dire"

Une défense qui a le don de mettre hors de lui Stéphane Gicquel, indigné par les propos de l'avocate de Paris Match, qui a présenté le numéro comme "un hommage aux victimes et aux rescapés". "A partir de là, toute communication avec eux paraît tellement illusoire", grince-t-il.

"Le droit à l’information n’est pas le droit de tout dire", ajoute Oucine Jamouli. Habitant de Nice depuis plus de vingt-cinq ans, il était "à quelques mètres" du lieu du drame, au soir du 14 juillet 2016, raconte-t-il à franceinfo. "Pas physiquement touché" par l'attaque au camion, il avoue que "sur le plan psychique ça a été terrible". "Pendant six mois, mon épouse et moi n'avons pas pu passer par la promenade, ni à pied ni en voiture, car le traumatisme était très fort", détaille-t-il.

Alors, pour lui, la publication, par Paris Match, d'images issues de vidéosurveillance sur la Prom', est "la publication de trop"

Ces photos sont une atteinte à notre droit au deuil.Oucine Jamouli, témoin de l'attentat de Niceà franceinfo

"Voyeurisme", "atteinte à la dignité des victimes, de leurs proches et de tous les Niçois", il n'a pas de mots assez forts pour exprimer son écœurement. Même s'il souligne qu'il défend la liberté de la presse et qu'il "fait partie de ceux qui ont crié haut et fort 'Je suis Charlie'", il se dit "indigné" par la publication de Paris Match. "Surtout à ce moment précis."

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