Attentat de Nice : la polémique sur la publication d'images par "Paris Match" en cinq actes

Des policiers sur la scène de l\'attentat de Nice (Alpes-Maritimes), le 14 juillet 2016.
Des policiers sur la scène de l'attentat de Nice (Alpes-Maritimes), le 14 juillet 2016. (VALERY HACHE / AFP)

La justice n'a pas ordonné le retrait des kiosques de "Paris Match", mais a interdit toute nouvelle diffusion du magazine, qui publie de nouvelles images de l'attentat du 14 juillet 2016 sur la promenade des Anglais.

La justice a tranché, jeudi 13 juillet : Paris Match peut rester en vente dans les kiosques, mais toute nouvelle diffusion de l'hebdomadaire est interdite. Le magazine a publié des photos extraites d'images de vidéosurveillance de l'attentat de Nice, qui avait fait 86 morts sur la promenade des Anglais il y a un an, le 14 juillet 2016. Une publication qui fait bondir les associations de victimes. Franceinfo revient sur cette polémique en cinq actes.

Acte 1 : "Paris Match" publie des images
de vidéosurveillance de l'attentat de Nice

L'hebdomadaire ne sort que le jeudi, mais il est imprimé le mercredi. Sur sa une, Paris Match fait la promotion d'un article intitulé "Nice : un an après, les rescapés racontent". Mais à l'intérieur, l'article est précédé de photos qui s'étalent sur deux doubles-pages. "Nos reporters ont eu accès aux images issues de la vidéosurveillance de la ville", écrit le magazine.

On y voit le camion du terroriste foncer sur la foule, sans que les visages des victimes soient indentifiables. Paris Match publie aussi une photo du cadavre de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, abattu par la police dans le camion, et un selfie du terroriste pris sur la promenade des Anglais six heures avant le carnage.

Acte 2 : les associations de victimes s'indignent

Dès le mercredi après-midi, les associations de victimes prennent connaissance du contenu du magazine. "Paris Match a fait le choix éditorial assumé de publier des photos extraites des bandes de vidéosurveillance de la ville de Nice et placées sous scellés", écrit dans un communiqué l'avocat de la Fédération nationale de victimes d'attentats et d'accidents collectifs (Fenvac), Eric Morain.

"Ces captures d'écran, publiées sans précaution aucune, portent atteinte à la dignité des victimes et de leurs proches" et sont publiées "uniquement pour faire du sensationnel" et "créer une atmosphère morbide et voyeuriste", selon l'avocat. "Les victimes de Nice n'avaient pas besoin de ça. Vraiment pas", se désole-t-il dans un tweet. 

L'avocat de la Fenvac appelle le parquet antiterroriste de Paris "à faire cesser ce trouble manifestement illicite", une requête soutenue par l'association Promenade des anges, qui rassemble les proches des victimes de l'attentat de Nice. "C'est un écœurement. Paris Match fait ça pour l'argent", s'indigne pour sa part le secrétaire général de la Fenvac, Stéphane Gicquel, interrogé par franceinfo

Quant au maire de Nice, Christian Estrosi, il qualifie ces images d'"insoutenables et abjectes" et dit avoir écrit "au ministre de la Justice afin qu'il se saisisse de cette nouvelle parution qui ne manquera pas de raviver la douleur des familles"

Acte 3 : "Paris Match" se défend "bec et ongles"

Dans un texte publié mercredi soir sur son site internet, le magazine assume la publication des images. "Paris Match entend défendre bec et ongles le droit des citoyens, au premier chef le droit des victimes, de savoir ce qui s'est passé exactement lors de l'attentat commis à Nice le 14 juillet 2016", écrit Olivier Royant, directeur de la publication de l'hebdomadaire.

"Notre rédaction a voulu rendre hommage aux victimes en allant à leur rencontre un an après, dans un devoir de mémoire, pour que la société n’oublie pas", affirme-t-il, soulignant que le magazine a "réalisé une longue enquête" et recueilli les témoignages de victimes.

"Quant aux photos du camion cette nuit-là, largement publiées et relayées par nos confrères depuis un an, et encore ces jours-ci dans des émissions de télévision à grande audience, il s’agit de vues de loin, de plans larges, sans identification possible des victimes ni atteinte à leur dignité. Elles sont publiées dans un souci de compréhension des événements", poursuit Olivier Royant. "C'est le devoir de la presse de montrer ce qui s'est exactement passé", affirme-t-il, interrogé par franceinfo. 

Acte 4 : le parquet de Paris demande en urgence le retrait des kiosques

Accédant à la demande de la Fenvac, le parquet de Paris assigne jeudi matin Hachette Filipacchi Médias, propriétaire du magazine, et la directrice de publication de Paris Match. Il "demande au tribunal d'ordonner le retrait de la vente" du magazine et "l'interdiction de diffusion sous tous formats, notamment numérique". Le référé, une procédure d'urgence, est examiné à partir de 14 heures. Le parquet a également ouvert une enquête pour "violation du secret de l'instruction et recel" de ce délit.

Avant même la décision du tribunal, une trentaine de kiosquiers ont marqué leur refus de vendre l'hebdomadaire, rapporte France Bleu Azur. Sur la devanture d'un kiosquier de la promenade des Anglais, on peut ainsi lire : "Chers clients, la tristesse d'une ville et des victimes ne se monnayent pas. Pas de Paris Match en vente ici ! D'avance, merci."

De son côté, la Société des journalistes (SDJ) de Paris-Match estime qu'une interdiction de parution du magazine lui semble "disproportionnée". "Une décision en ce sens serait inédite et remettrait en cause le droit de la presse à informer librement", écrit la SDJ dans un communiqué.

Acte 5 : la justice n'ordonne pas le retrait mais interdit toute diffusion

Jeudi soir, la justice interdit finalement "toute nouvelle publication" de deux photos de l'attentat, y compris sur internet, mais n'ordonne pas le retrait des kiosques de Paris-Match

Selon le tribunal, ces deux photos "portent atteinte à la dignité humaine" car elles permettent de reconnaître certaines des victimes, décédées ou rescapées. Le tribunal pointe une "recherche évidente de sensationnel" et affirme que ces images "n'apportent rien de nouveau au droit à l'information légitime du public sur les faits". En revanche, "le retrait des kiosques du numéro litigieux ne saurait constituer une mesure efficiente, dès lors que le numéro litigieux est déjà en vente", ont estimé les juges.

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