RECIT. "J'entends des coups de feu !" : le soir où un terroriste a décapité un professeur, plongeant Conflans-Sainte-Honorine dans l'effroi

Emmanuel Macron sort du collège du Bois d\'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre 2020.
Emmanuel Macron sort du collège du Bois d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre 2020. (ABDULMONAM EASSA / AFP)

Un professeur d'histoire-géographie a été assassiné dans cette commune des Yvelines, vendredi en fin d'après-midi. L'assaillant a été abattu par les forces de l'ordre non loin de là, à Eragny. 

Les mots ne sont pas suffisamment forts pour décrire l'horreur. "Effroi", "choc", "émotion" sont ceux employés par les syndicats d'enseignants, le ministre Jean-Michel Blanquer ou encore le maire de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), Laurent Brosse, samedi 17 octobre, après la décapitation d'un enseignant dans cette paisible ville de quelque 35 000 habitants. C'est à quelques kilomètres de là que l'assaillant a été abattu par les forces de l'ordre, dans la commune d'Eragny (Val-d'Oise). 

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Le procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard, a relaté samedi à la presse le déroulement des faits. Il est environ 17 heures, vendredi, lorsque des agents de la police municipale d'Eragny-sur-Oise (Val-d'Oise) découvrent, rue du Buisson-Moineau, non loin du collège du Bois d'Aulne, le corps de Samuel Paty décapité, sa tête reposant quelques mètres plus loin. Il porte en outre "de multiples plaies à la tête, aux membres supérieurs et à l'abdomen", d'après le magistrat. Un jeune homme se trouve près de la dépouille et menace les policiers avec ce qui semble être une arme à feu, détaille Le Parisien (article payant). Il s'agit en réalité d'un pistolet airsoft (un pistolet à bille à air comprimé), non létal. L'homme prend la fuite à pied. La police nationale d'Eragny est appelée en renfort et l'identifie peu après, rue Roger-Salengro, toujours à Eragny.  

Une témoin jointe par France 2 raconte la scène"On a vu deux voitures de police qui cherchaient quelque chose. Alors on leur a indiqué, on leur a fait des grands gestes. J'ai prévenu ma mère pour qu'elle s'enferme chez elle. Et puis elle m'a rappelée, elle me dit : 'J'entends des coups de feu, j'entends des coups de feu'." Un document vidéo amateur tourné par un riverain et diffusé par Le Parisien montre les dernières secondes du suspect. Armé d'un couteau et de son pistolet à billes, il se montre particulièrement menaçant envers les forces de l'ordre. A plusieurs reprises, les policiers vocifèrent : "Au sol, au sol !" Puis : "Jette ton arme !" En vain. L'assaillant crie alors "Allah Akbar", en se dirigeant vers les forces de l'ordre. 

"A leur vue, l'individu court en leur direction en tirant à cinq reprises avec une arme de poing", relate le procureur antiterroriste. Trois policiers ripostent, l'assaillant tombe. Alors qu'il tente de se relever et d'asséner des coups de couteau aux policiers, ces derniers l'abattent de neuf balles.

De peur qu'il ne porte un gilet d'explosifs, les agents ne s'approchent pas immédiatement, relate France 3 Ile-de-France. Une opération de déminage est alors menée pour s'assurer que l'individu ne représente plus une menace. "Un couteau de type poignard, une arme de poing de type airsoft et cinq cartouches de gaz compatibles avec cette arme ont été saisis, précise le procureur. Un second couteau d'une longueur totale de 35 centimètres, ensanglanté, était découvert à une trentaine de mètres du lieu du crime."

Quelques minutes après le crime, un message de revendication, avec la photo du professeur décapité, est publié sur un compte Twitter appartenant au meurtrier. Un message supprimé depuis. Le parquet national antiterroriste se saisit immédiatement de l'enquête, ouverte pour "assassinat en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs en vue de commettre des crimes d'atteinte aux personnes". La Direction centrale de la police judiciaire et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) sont chargées des investigations, coordonnées par la Sous-direction antiterroriste (Sdat).

Hommage de l'Assemblée nationale 

Dans la soirée, au Palais-Bourbon, dans une ambiance empreinte d'émotion, les députés tiennent à rendre hommage à Samuel Paty et se lèvent dans l'hémicycle. Très affecté, le président de séance, Hugues Renson (LREM), prend la parole juste avant l'interruption des débats à 20 heures. "Nous avons appris avec effroi l'abominable attentat qui s'est produit. Au nom de la représentation nationale, en notre nom à tous, je tiens à saluer la mémoire de la victime."

Les réactions des membres du gouvernement affluent. Pour le ministre de l'Education nationale, "c'est la République qui est attaquée avec l'assassinat ignoble de l'un de ses serviteurs, un professeur". 

Chose rare, Emmanuel Macron se déplace dans la soirée sur les lieux du crime, devant le collège du Bois d'Aulne. Visiblement ému, le chef de l'Etat qualifie l'attaque "d'attentat islamiste caractérisé""Je veux dire ce soir à tous les enseignants de France que nous sommes avec eux, que la nation toute entière sera à leur côté, aujourd'hui et demain, pour les protéger, les défendre, leur permettre de faire leur métier qui est le plus beau qui soit : faire des citoyens libresL'obscurantisme et la violence qui l'accompagne ne gagneront pas. Ils ne passeront pas", martèle-t-il.

Onze gardes à vue et des perquisitions 

Rapidement, les enquêteurs placent en garde à vue plusieurs proches de l'assaillant, dont l'identité a été confirmée dans la soirée de vendredi. Il s'agit d'Abdoullakh Abouyezidovitch A., un jeune Russe de 18 ans d'origine tchétchène, né en 2002 à Moscou et habitant à Evreux (Eure). Il portait un titre de séjour, bénéficiait du statut de réfugié et était inconnu des services de renseignement. Il n'avait jamais été condamné mais était "connu pour des faits de dégradation de biens publics et de violences en réunion alors qu'il était mineur", a précisé Jean- François Ricard.

Plus tard dans la soirée, les parents, un grand-parent et le petit frère de l'assaillant sont interpellés à Evreux. En tout, onze personnes sont en garde à vue dimanche matin, dont le père d'une élève du collège de Conflans-Sainte-Honorine. Il avait posté des vidéos sur Facebook et YouTube appelant à la mobilisation contre le professeur et à son renvoi après un cours durant lequel Samuel Paty avait montré deux caricatures de Mahomet. "La demi-sœur de cet homme avait rejoint l'organisation Etat islamique en 2014 en Syrie et elle fait, à ce titre, l'objet d'un mandat de recherche par un juge d'instruction antiterroriste", a précisé Jean-François Ricard.

Un autre homme, Abdelhakim Sefrioui, figure de l'islam radical, "connu des services de renseignement" selon le procureur, et qui a notamment participé à des vidéos publiées par le père de l'élève, est aussi en garde à vue avec son épouse. Comme c'est le cas pour les affaires de terrorisme, ces gardes à vue peuvent durer jusqu'à 144 heures

Plusieurs perquisitions ont également eu lieu vendredi soir dans l'entourage de l'assaillant, notamment dans le département des Yvelines, a appris franceinfo de source proche de l'enquête.

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