Les questions au centre du procès de Dominique Cottrez, accusée d'octuple infanticide

Dominique Cottrez à son arrivée chez le juge d\'instruction, le 13 juillet 2011, à Douai (Nord). 
Dominique Cottrez à son arrivée chez le juge d'instruction, le 13 juillet 2011, à Douai (Nord).  (MAXPPP)

Cette aide-soignante de 51 ans est jugée, à partir de jeudi et pendant une semaine à Douai, devant la cour d'assises du Nord.

C'est la plus importante affaire d'infanticide connue en France. Dominique Cottrez, accusée d'avoir tué huit de ses nouveau-nés, est jugée par la cour d'assises du Nord, à Douai, du jeudi 25 juin au jeudi 2 juillet. Francetv info vous aide à mieux comprendre cette affaire hors normes, qui donne lieu à un procès inédit.

Que reproche-t-on à Dominique Cottrez ?

Cette aide-soignante de 51 ans, mère de deux enfants, est renvoyée devant la justice pour l'assassinat de huit nouveau-nés commis entre 1989 et 2007, sans qu'il soit possible de dater précisément la mort des bébés. Les analyses estiment la date de la mort du dernier entre juin et mi-octobre 2000. L'accusée quant à elle, a évoqué l'année 2006, puis 2004, 2001 et 2002. Elle le reconnaît : "Les dates et les années, c'est pas clair."

Dominique Cottrez n'a jamais parlé de ses grossesses à son entourage. Personne n'a compris qu'elle était enceinte. Elle s'est réfugiée derrière sa forte corpulence. Depuis qu'elle est adulte, son poids oscille entre 110 et 160 kg, pour 1,55 m. Son obésité aurait rendu toute grossesse indécelable, assurent les médecins.

A chaque fois, Dominique Cottrez procède de la même manière. Elle accouche seule, à son domicile le plus souvent. Elle prend des congés ou profite des déplacements professionnels de son mari. Elle étouffe le nouveau-né avec des draps ou l'étrangle à mains nues. Puis elle place le corps dans un sac-poubelle. Les deux premiers sont entreposés dans le grenier de la ferme de ses parents, les six autres sont conservés à son domicile, tour à tour dans le panier à linge, les placards et le garage.

Comment les cadavres ont-ils été découverts ?

Le 24 juillet 2010, Léonard Mériaux bêche le jardin de sa maison, à Villers-au-Tertre (Nord). Il a acheté cette bâtisse en 2007 et a décidé de réaménager le terrain, resté en friche. Mais en jardinant, il fait une macabre découverte. Il déterre deux cadavres de bébés en état de putréfaction dans des sacs plastique. Très vite, l'enquête s'oriente vers la famille d'Oscar Lempereur, l'ancien propriétaire des lieux. La maison a été vendue à sa mort.

La benjamine, Dominique Lempereur, épouse Cottrez, est entendue dans la foulée. Trois jours après la découverte, elle reconnaît être la mère des deux nouveau-nés. Elle avoue aussi avoir dissimulé d'autres corps à son domicile, situé à un kilomètre de l’ancienne maison de ses parents. Les gendarmes trouvent six cadavres de bébés. Elle admet immédiatement les avoir tués. Le 29 juillet 2010, Dominique Cottrez est mise en examen pour homicide volontaire sur mineurs de 15 ans et placée en détention provisoire. Le chef de mise en examen se transforme en assassinats le 25 novembre 2011.

Comment se défend-elle ?

Pour justifier son comportement, Dominique Cottrez parle de deux traumatismes. D'abord, la naissance de sa première fille, en janvier 1987. "La sage-femme n'était pas agréable. Elle me reprochait mon poids. Elle me disait quelque chose comme : 'La prochaine fois, si tu reviens avec tous ces bourrelets...'" confie Dominique Cottrez aux enquêteurs. Elle vit ce moment comme une profonde humiliation et développe une phobie du corps médical. De peur d'être auscultée, elle refuse d'utiliser un moyen de contraception. Ainsi, elle se retrouve régulièrement enceinte, ne souhaitant pas refuser de rapport sexuel à son mari.

Dominique Cottrez confie un autre lourd secret à la juge d’instruction. Au cours de deux auditions, les 2 février et 28 avril 2011, elle affirme avoir été victime d'inceste. Elle dit avoir été violée par son père dans son enfance, puis avoir poursuivi ces relations sexuelles avec lui à l'adolescence et même après son mariage. Elle aurait donc agi par peur : elle craignait que ses enfants n'aient pour géniteur son propre père. Une hypothèse que les analyses génétiques ont balayée.

Peut-on parler de déni de grossesse ?

Non, répondent les experts psychiatres et les psychologues. Quand une femme vit un déni de grossesse, le corps n'accepte pas le fœtus. Le bébé grandit sans prendre de place. L'utérus s'étire en hauteur au lieu de pousser le ventre en avant. Les symptômes de la grossesse ne se manifestent pas. Au niveau psychique, la femme n'a pas conscience de cet enfant qui grandit en elle.

Dominique Cottrez, elle, savait qu'elle était enceinte. En revanche, elle ne vivait pas ses grossesses comme telles. "Elle n'est pas parvenue à investir ses grossesses, elle n'a pas réussi à imaginer qu'elle allait avoir un enfant, elle ne s'est pas projetée. Ce n'est pas un déni de grossesse, mais une dénégation de grossesse. Ce n'est pas la même pathologie, mais la racine du problème est identique", analyse Marie-Hélène Carlier, l'avocate de l'accusée, contactée par francetv info. Elle va insister sur ce point pendant le procès.

Comment ses proches ont-ils réagi ?

Il ne savait rien et ne s'est aperçu de rien. Pierre-Marie Cottrez, son mari depuis trente ans, le martèle. Sa femme le reconnaît : parfois, elle lui fait croire qu'elle a ses règles. Il remarque des sacs plastique dans un coin et une odeur étrange qui s'en dégage. Mais il pense qu'il s'agit de vieux vêtements. Il ne pose et ne se pose pas plus de questions. Il sera entendu en qualité de témoin assisté au cours du procès.

Le couple Cottrez a deux filles : Emeline, née en 1987, et Virginie, en 1988. Elles seront entendues comme simples témoins au procès.Toutes les deux se souviennent des sacs-poubelle entreposés dans la maison. Elles ont aussi perçu l'odeur désagréable qui régnait parfois dans la chambre ou le garage. Mais elles l'ont attribuée aux égouts, aux poubelles, à l'humidité, et même aux pieds de leur père. Elles ne se doutent de rien. Et puis Dominique Cottrez ouvre sans cesse les fenêtres, été comme hiver, pour aérer.

Qui sont les parties civiles au procès ?

Après réflexion, Emeline et Virginie Cottrez ont décidé de se constituer partie civile, avec leur père. "Cette place leur revient, insiste leur avocat, Pierre-Jean Gribouva, contacté par francetv info. Cette affaire, c'est avant tout une histoire de famille. Ils ont des choses à dire et leur parole a de la valeur. Et eux aussi attendent de comprendre." L'avocat estime que la famille a autant de légitimité que les associations de défense de l'enfance pour se constituer partie civile. "Laisser la place aux associations serait dangereux et dommageable", juge-t-il.

Trois associations de défense et de protection de l'enfance se sont constituées partie civile : Enfance et partage, Innocence en danger et L'Enfant bleu-Enfance maltraitée. L'avocat de cette dernière est le plus remonté. "Je vais rappeler systématiquement les meurtres des huit enfants, répétés et consécutifs. Je ne pourrai jamais oublier ces huit cadavres dans des sacs plastique", assène Yves Crespin. Contactés eux aussi par francetv info, Rodolphe Costantino, avocat d'Enfance et partage, et Marie Grimaud, conseil d'Innocence en danger, estiment de leur côté qu'il ne faut pas "tirer sur une ambulance". "C'est une personnalité ordinaire qui a commis des crimes extraordinaires, donc c'est déroutant, résume Rodolphe Costantino. En jugeant, on espère comprendre. Pas sûr qu'on y arrive."

Pourquoi les faits ne sont-ils pas prescrits ?

C'est un débat épineux, qui a agité l'affaire. En France, le délai de prescription est de dix ans en matière de crimes, mais comporte certaines exceptions. Le 6 mai 2011, Frank Berton, l'autre avocat de Dominique Cottrez, demande l'abandon des poursuites, car sa cliente a été mise en examen plus de dix ans après les faits.

Cinq mois plus tard, la chambre de l'instruction de la cour d’appel de Douai rend sa décision : elle refuse la prescription des faits. Elle estime que le délai de prescription démarre le jour de la découverte des corps, soit le 24 juillet 2010. Les avocats de Dominique Cottrez ne sont pas de cet avis. Ils intentent plusieurs recours. "On n'a pas essayé d'éviter un procès, mais de faire appliquer la loi", se justifie Marie-Hélène Carlier.

C'est à la Cour de cassation que revient le dernier mot. Le 7 novembre 2014, elle se réunit en assemblée plénière, une procédure très rare. "La clandestinité des naissances et des morts caractérisait un obstacle insurmontable à l'engagement des poursuites. De ce fait, le délai de prescription s’est trouvé suspendu jusqu’à la découverte des corps", estime-t-elle. Elle suspend donc la prescription et ne suit pas les avocats de Dominique Cottrez. Mais ces derniers n'excluent pas de porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme. En attendant, Dominique Cottrez est renvoyée devant la cour d'assises du Nord pour les huit infanticides.

Que risque Dominique Cottrez ?

Jusqu'en 1994, l'infanticide, considéré comme le meurtre ou l'assassinat d'un enfant nouveau-né, était puni de dix à vingt ans de prison lorsqu'il était commis par la mère. Ensuite, le Code pénal a changé. Désormais, tout meurtre sur mineur de 15 ans commis avec préméditation est puni de la réclusion criminelle à perpétuité.

Mais il s'agit de la peine maximale. A titre d'exemple, Véronique Courjault, jugée en 2009 pour le meurtre de trois nouveau-nés, a été condamnée à huit ans de réclusion. Dominique Cottrez, elle, a déjà passé deux ans en détention provisoire. Elle a été remise en liberté en août 2012, sous contrôle judiciaire, avec obligation de soins et interdiction de retourner à Villers-au-Tertre.

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