Quatre questions sur les manifestations de policiers et le symbolique dépôt des menottes au sol

Des policiers manifestent devant le palais de justice de Marseille (Bouches-du-Rhône) après avoir jeté symboliquement à terre leurs menottes, le 11 juin 2020.
Des policiers manifestent devant le palais de justice de Marseille (Bouches-du-Rhône) après avoir jeté symboliquement à terre leurs menottes, le 11 juin 2020. (CLEMENT MAHOUDEAU / AFP)

Après le discours de Christophe Castaner, lundi, sur les violences policières, plusieurs manifestations ont eu lieu en France jeudi et vendredi matin. Les membres des forces de l'ordre ont jeté leurs menottes à terre. 

Ils se disent "écœurés", "abandonnés" et "en colère". A l'appel de plusieurs syndicats, des policiers ont symboliquement jeté leurs menottes, jeudi 11 juin, lors de rassemblements dans plusieurs villes de France. Ils réagissaient ainsi aux propos tenus par le ministre de l'Intérieur.

Christophe Castaner avait annoncé, lundi 8 juin, avoir demandé aux directeurs de la police et de la gendarmerie "qu'une suspension soit systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré d'acte ou de propos raciste" de la part d'un policier ou d'un gendarme. Il avait aussi précisé que la méthode d'interpellation policière de "l'étranglement" serait "abandonnée". Quatre questions autour de ce mouvement de protestation dans la police, qui pourrait gagner en ampleur. 

1Quel a été le déclencheur de ce mouvement ?

La mort de George Floyd aux Etats-Unis a soulevé une vague de mobilisation mondiale contre les violences policières et le racisme de la part des membres des forces de l'ordre. En France, le comité Adama Traoré, du nom d'un jeune homme noir mort en juillet 2016 après son interpellation par des gendarmes, avait ainsi appelé à un rassemblement mardi 2 juin devant le tribunal judiciaire de Paris, porte de Clichy.

A la surprise des autorités, cette manifestation, qui avait été interdite par le préfet de Paris, a rassemblé plus de 20 000 personnes, selon la préfecture de police. Frappé par l'ampleur de la mobilisation et alors que plusieurs accusations de violences policières ont émergé ces derniers jours, telles celles portées par Gabriel, 14 ans, à Bondy (Seine-Saint-Denis)le chef de l'Etat Emmanuel Macron a demandé à Christophe Castaner de réagir.

"J'ai demandé à ce qu'une suspension soit envisagée pour chaque soupçon avéré d'acte ou de propos raciste", a donc déclaré le ministre de l'Intérieur, lundi 8 juin, en demandant une "tolérance zéro" pour ces actes. Il a aussi annoncé que la méthode d'interpellation policière de la "prise par le cou, dite de 'l'étranglement'", serait "abandonnée". Elle "ne sera plus enseignée dans les écoles de police et de gendarmerie".

Ce discours a provoqué la colère des policiers, sur fond de malaise au sein des forces de l'ordre. Depuis le début du quinquennat, policiers et gendarmes ont été sur-mobilisés, en dehors de leurs attributions classiques, par les tâches de maintien de l'ordre autour des manifestations de "gilets jaunes" ou de la réforme des retraites.

2Quelles formes ces manifestations ont-elles prises ?

Les propos de Christophe Castaner ont provoqué une riposte rapide de la part de plusieurs syndicats policiers. "Ce qu'on a vécu depuis lundi est inacceptable", a ainsi déclaré le secrétaire général du syndicat Unité-SGP-FO, Yves Lefebvre, jeudi 11 juin, avant d'appeler "tous les policiers français", le soir même, "à se rassembler devant les commissariats et à déposer symboliquement leurs menottes". Les actions avaient débuté plus tôt. A Toulon (Var), une quarantaine de policiers avaient déposé leurs menottes au sol en début d'après-midi place de la Liberté, rapporte France Bleu Provence. Ils se sont ensuite retournés, faisant dos aux paires de menottes, et formant une grande ligne.

Des scènes identitiques se sont déroulées à Saint-Etienne, Marseille, Bordeaux, Bobigny ou Toulouse. A Lille, sous la pluie, une centaine de policiers vêtus de leur uniforme, et portant un masque, ont notamment crié "Castaner démission" avant d'entonner La Marseillaise. A Toulouse, une centaine de policiers se sont réunis, selon France Bleu Occitanie.

Enfin, à Nice, comme ils l'avaient déjà fait la veille, des policiers ont déposé vendredi les menottes place Masséna. "Lors de ce deuxième rassemblement à Nice, relève France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur, le maire (Les Républicains) Christian Estrosi (arrivé en tête des municipales au premier tour) et le député (LR des Alpes-Maritimes) Eric Ciotti étaient présents pour les soutenir. Tous ont chanté La Marseillaise avant dispersion"

D'autres actions sont annoncées. A l'appel des syndicats de police Alliance et Unsa, une cinquantaine de policiers ont manifesté, vendredi 12 juin, sur les Champs-Elysées, entre l'Arc de Triomphe et la place Beauvau où se trouve le ministère de l'Intérieur. Ils sont également passés devant l'Elysée.

Faut-il s'attendre à une amplification du mouvement ? Certains mots d'ordre pourraient le laisser présager, tel celui du syndicat SGP Police, qui recommande aux policiers d'"arrêter les interpellations". 

3Que réclament les syndicats de policiers ?

Ils s'élèvent d'abord contre le fait qu'"une suspension soit envisagée pour chaque soupçon avéré d'acte ou de propos raciste", selon la curieuse formule employée par le ministre de l'Intérieur. Celle-ci a été très mal accueillie par les policiers. Dès mercredi, les syndicats de police ont fait remonter auprès du ministère des sentiments d'"écœurement" ou "d'abandon". Pour Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergies Officiers (CFE-CGC), c'est "comme si on nous avait mis un coup de poing au foie". 

Les commissaires sont très remontés, ils ont l'impression d'être lâchés et désavoués.David Le Bars (syndicat de commissaires de police SCPN-UNSA)AFP

"Les policiers se sentent aujourd'hui lâchés", a souligné pour sa part Yves Lefebvre, du syndicat Unité SGP Police. Le syndicat réclame donc que soit "réaffirmée très fort, au travers d'un discours institutionnel, la présomption d'innocence et les droits à la défense du policier, que ce soit en matière pénale ou en matière administrative". Un message à Emmanuel Macron, qui doit s'exprimer dimanche ?

Les syndicats de policiers réclament aussi le maintien de la technique d'interpellation "par étranglement", dont Christophe Castaner a annoncé lundi l'abandon. "On lui a dit que d'une façon ou d'une autre, la technique de l'étranglement, il fallait qu'elle reste tant qu'on n'en a pas trouvé une autre parce que les collègues en avaient besoin et que, à travers celle-ci, ils sauvaient des vies et protégeaient des vies", a déclaré à la presse Fabien Vanhemelryck, d'Alliance Police nationale, après avoir été reçu par le ministre jeudi. Certains syndicats de police sont assez sceptiques sur l'utilisation de pistolets à impulsion électrique, présentée comme une alternative par le secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez. Le syndicat Unité SGP Police réclame des expérimentations au préalable.

4Comment réagissent Christophe Castaner et le gouvernement ?

Un début de rétropédalage ? Le ministre de l'Intérieur a concédé une "erreur" à propos de l'hypothèse d'une suspension d'un agent en cas de "suspicion avérée" de racisme, selon le syndicat Unité-SGP Police reçu jeudi place Beauvau. La suspension en cas "de soupçon avéré est définitivement balayée. Castaner a reconnu sa grossière erreur en la matière", a affirmé Yves Lefebvre. 

La présomption d'innocence (des policiers) est maintenue (...) On ne va pas sur de la suspicion ou de la délation.Yves Lefebvre (syndicat unité-SGP-Police)AFP

"Si Christophe Castaner veut regagner la confiance des policiers, il a du travail. On lui a donné quelques pistes en la matière, c'est à lui de s'expliquer", a complété le secrétaire général, qui a aussi dénoncé "un monde de bisounours" loin de la "réalité du travail de flic au quotidien". Le ministre de l'Intérieur doit s'entretenir vendredi avec les syndicats d'officiers et de commissaires, avant l'allocution télévisée, dimanche soir à 20 heures, du président de la République. Emmanuel Macron doit, entre autres, aborder le sujet des violences policières. Interrogée sur franceinfo vendredi, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a rappelé de son côté : "Il y a une règle générale dans la fonction publique qui est que, quand il y a des faits graves, on peut suspendre quelqu'un à titre préventif en attendant la sanction disciplinaire".

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