Quatre questions à propos de l'application Urgence violences policières

La police anti-émeutes intervient à Bobigny, le 16 février 2017, pendant une manifestation réclamant \"justice pour Théo\", un jeune homme de 22 ans blessé penant une intervention policière.
La police anti-émeutes intervient à Bobigny, le 16 février 2017, pendant une manifestation réclamant "justice pour Théo", un jeune homme de 22 ans blessé penant une intervention policière. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Cette application permet de filmer les interventions policières et de conserver les images sur un serveur sécurisé pour pouvoir ensuite les utiliser en cas de poursuites judiciaires.

Une arme aux mains des citoyens, qui pourront filmer d'éventuelles violences policières et stocker instantanément les images dans un serveur sécurisé. Telle est l'idée de l'application Urgence violences policières, lancée mardi 10 mars par l'Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONPVP). Cette association créée en avril 2016 regroupe des familles de victimes ayant porté plainte après des interventions trop musclées des forces de l'ordre. En quoi consiste cette application ? A quoi doit-elle servir ? Qu'en pensent les syndicats de policiers ? Eléments de réponse.

D'où vient l'idée de cette application ?

Urgence violences policières est une réponse, un recours, face aux obstacles rencontrés par les fondateurs de l'Observatoire national des pratiques et des violences policières, qui ont porté plainte, souvent en vain, contre des représentants de forces de l'ordre. "Nous avons pensé cette application par rapport à notre expérience, en fonction des problématiques des quartiers. Quand il y a des problèmes avec la police, les gens ne savent pas à qui s'adresser. Ils ont peur de l'institution. Ils savent qu'on ne peut rien contre eux et c'est la porte ouverte à tout", déclare à franceinfo Amal Bentounsi, l'une des fondatrices de l'association.

Amal Bentounsi fait plutôt figure d'exception : "Mon frère, Amine, a été tué d'une balle dans le dos par un policier en 2012" en Seine-Saint-Denis. "Mais c'est une des rares affaires où un policier a été condamné" à cinq ans de prison avec sursis en appel, le tribunal estimant qu'il n'avait pas agi en état de légitime défense. D'autres familles représentées dans le collectif, elles, n'ont pas eu gain de cause, expose Libération. L'application doit donc permettre à des citoyens victimes de violences policières de fournir des preuves s'ils veulent déposer plainte.

Comment fonctionne-t-elle ?

Déjà disponible sur Android et bientôt, assurent ses créateurs, sur iOS, l'application "permet de filmer une intervention policière et d'envoyer directement les images sur un serveur sécurisé", expose Amal Bentounsi. Pour rendre la vidéo la plus incontestable possible, "on a mis un mode d'emploi. On conseille de filmer sans commentaire, en montrant la plaque du policier, son matricule RIO [les chiffres du Référentiel des identités et de l'organisation qui identifie chaque agent et qui doivent être visibles] et son visage pour pouvoir l'identifier en justice si nécessaire".

"Les images filmées à partir de l'application sont géolocalisées, envoyées au serveur et sécurisées, ce qui les met à l'abri, même si le policier récupère votre portable", explique Amal Bentounsi. L'application se veut le prolongement, mieux abouti, de la page Facebook de l'association, suivie par des milliers de personnes et qui recueille déjà des vidéos et des témoignages d'interventions contestées.

Car les membres de l'Observatoire national des pratiques et des violences policières se sont heurtés à un écueil maintes fois signalé. "Quand ils sont filmés, les policiers récupèrent le portable. Et souvent, soit ils effacent la vidéo, soit ils cassent le portable pour faire disparaître les images", affirme Amal Bentounsi.

A quoi serviront ces images ? 

Ces images serviront d'éventuelles preuves en cas de poursuites judiciaires. "L'idée, c'est que dans tous les quartiers, on ait les réflexes de filmer les interventions policières. C'est un droit et, quand on a les vidéos, c'est mieux pour poursuivre en justice. Si la victime souhaite se porter partie civile, on va lui faciliter la tâche en mettant les images dans les mains de la justice", développe Amal Bentounsi.

Des avocats soutiennent la démarche, pour laquelle ils ont fourni des conseils juridiques. L'une d'elles, Louise Tort, explique qu'il "y aura sur le site des modèles de pré-plainte validés par des avocats". Et elle rappelle, elle aussi, qu'en dehors des commissariats, les citoyens "ont le droit de filmer les policiers lors d'une intervention, dans la limite du respect de la vie privée"

De toute façon, assure-t-elle, "l'application conservera les images pour un usage ultérieur qui sera judiciaire et non médiatique. Et, en aucun cas, on ne les diffusera avec des visages qui ne seraient pas floutés".

La vidéo, c'est le nerf de la guerre. On ne peut pas laisser le pouvoir des images aux seuls policiers.Louise Tortà franceinfo

Et l'avocate de poursuivre : "Les images partiront sur des serveurs protégés et seront soumises, en cas de besoin, à des 'sachants', des avocats, puis, s'il le faut, à la justice et à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). S'il y a besoin d'un coup médiatique, ce sera une publication floutée."

Quelle est la réaction des syndicats de police ?

La nouvelle est fraîchement accueillie du côté des forces de l'ordre. "Même si je ne dis pas que tout va bien, ça rentre dans un cadre où tous les policiers sont des méchants", s'insurge le secrétaire général d'Unsa-Police, Philippe Capon, joint par franceinfo. "On ne sait jamais comment ça va être utilisé, il y a énormément d'images sorties du contexte." Il ajoute : "Quand vous intervenez, vous ne savez jamais comment ça va se passer. Il y a un chiffre dont on ne parle pas : au sein des forces de l'ordre, il y a une augmentation de 25% du nombre de blessés de toute nature lors des interventions".

Vous êtes à nouveau en ligne