Cinq questions sur l'affaire des policiers de Rouen renvoyés en conseil de discipline pour des propos racistes sur un groupe WhatsApp

Le commissariat de Rouen (Seine-Maritime), dont plusieurs policiers sont renvoyés devant le conseil de discipline pour avoir tenu des propos racistes sur un groupe WhatsApp.
Le commissariat de Rouen (Seine-Maritime), dont plusieurs policiers sont renvoyés devant le conseil de discipline pour avoir tenu des propos racistes sur un groupe WhatsApp. (GOOGLE MAPS)

L'affaire a démarré en décembre 2019 avec le dépôt de plainte d'un policier noir, affecté à l'Unité d'assistance administrative et judiciaire, contre six de ses collègues de Rouen. 

Alors que des manifestations contre le racisme et les violences policières se multiplient en France, dans le sillage de la mobilisation aux Etats-Unis après la mort de l'Afro-Américain George Floyd, une nouvelle affaire embarrassante vient éclabousser l'institution. Des policiers de Rouen (Seine-Maritime), mis en cause en décembre 2019 pour des propos racistes échangés sur un groupe WhatsApp, sont renvoyés en conseil de discipline, a annoncé, jeudi 4 juin, le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, confirmant des révélations de Mediapart et Arte Radio. Voici cinq questions sur ce dossier toujours en cours.

1Comment l'affaire a-t-elle débuté ? 

Tout commence en décembre 2019. Alex, un policier noir de 43 ans, en poste à l'Unité d'assistance administrative et judiciaire (UAAJ) de Rouen, un service dédié aux escortes des justiciables et à la sécurité des audiences, est de vacation avec un jeune collègue dans une guérite. Sur le téléphone de ce dernier, Alex voit s'afficher des messages mentionnant son prénom. Le jeune fonctionnaire, un adjoint de sécurité, consent alors à lui montrer ces échanges, tenus sur un groupe WhatsApp composé d'une dizaine de collègues, puis à en consigner une partie. Soit 180 pages pour la seule période du 4 novembre au 26 décembre 2019, selon Mediapart.

Alex est abasourdi par ce qu'il lit, même s'il confie auprès d'Arte Radio avoir toujours perçu une forme de racisme dans son service : "J'ai été bien accueilli lors de mon arrivée en 2008, mais j'ai toujours eu des retours d'adjoints de sécurité qui me disaient que certains titulaires avaient des propos déplacés, racistes envers eux ou la population. Mais personne ne réagissait car ce sont des emplois précaires, ils préféraient se taire. Et il n'y avait pas d'écrits, pas de preuves", raconte-t-il.

Alex prend rapidement contact avec une avocate du barreau de Rouen, Yaël Godefroy, et adresse un rapport à sa hiérarchie le 23 décembre. Puis il dépose plainte contre six de ses collègues, les plus actifs dans le groupe WhatsApp, pour "provocation non publique à la discrimination", "diffamation non publique en raison de l'origine, l'ethnie, la nationalité, la race ou la religion" et "injures non publiques en raison de l'origine, l'ethnie, la nationalité, la race ou la religion". L'affaire sort dans la presse locale en janvier, dans Paris Normandie et sur le site 76actu.fr

2Quels sont les propos tenus par ces policiers ? 

Dans ces dizaines de messages écrits et vocaux retransmis par Arte Radio, Mediapart et 76actu.fr, ces policiers, titulaires et adjoints de sécurité, tiennent des propos racistes totalement décomplexés. Certains visent directement Alex, qui effectue selon eux "un travail de nègre" ou qui "doit charmer à mort de la pute à nègre blanche""J'avais l'impression de m'entendre humainement avec ces collègues", "ça m'a retourné le bide", réagit-il.

D'autres conversations visent les prévenus ou accusés jugés ou en attente de l'être, que les policiers escortent et surveillent. Des interpellés dans les geôles du tribunal sont qualifiés de "putains de manouches, gitans et autres finis à la pisse nés dans une caravane". Les fonctionnaires commentent aussi, en direct des salles d'audience, des procès se tenant sous leurs yeux : "Le publique (sic) = des nègres, la partie civile = des nègres, l'accusé = un nègre", écrit l'un d'eux à ses collègues, selon des propos retranscrits par 76actu.fr.

Le reste des échanges relève de considérations plus générales qui visent les personnes racisées – "J'attends qu'une chose, c'est que tous ces gens crèvent, je me dis que tous ces gens doivent crever, ça régénérera l'espère humaine et la race blanche" –les femmes – "dans ma section, elles sont trop colorées", "quand des gonzesses s'offrent à des nègres ou des bougnoules, je m'en bats les couilles si après elles se font buter, casser la gueule, t'as voulu la couleur et bah maintenant tu payes la redevance" –, les personnes juives ou supposées l'être, notamment les chanteurs, tels que Daniel Balavoine et Jean-Jacques Goldman, accusés d'être responsables du "processus de gauchisation" et de "propagande pro-nègres et bougnoules" dans les années 1980, et les homosexuels "des pédés".

Les auteurs de ces messages se gargarisent d'être des "nationalistes racialistes". "On est fichés F comme fachosphère", plaisante l'un d'eux. Persuadés que "ce pays mérite une guerre civile raciale bien sale", ils disent s'être armés en prévision. "Je viens d'effectuer le paiement pour le fusil d'assaut", lance l'un d'entre eux. 

Sur Arte Radio, l'avocate d'Alex, Yaël Godefroy, se dit "ébahie par la violence de ces messages", tenus par des policiers dont le "travail est de servir tous les gens, les juifs, les Blancs, les Noirs, les femmes""Ça fait partie des moments de la carrière dont je me souviendrai longtemps", lâche-t-elle.

3Où en est l'enquête ? 

La déposition d'Alex, enregistrée par un commissaire de police, est transmise au parquet de Rouen. Une enquête préliminaire est ouverte et l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) est saisie "du chef de diverses infractions, notamment diffamation non publique aggravée et provocation non publique à la discrimination", comme l'a indiqué en janvier 2020 le procureur de la République Pascal Prache.

Parallèlement, une enquête administrative est ouverte. "Nous avons pris les mesures qui s'imposaient dès que nous avons eu connaissance de ces faits. Immédiatement, nous avons déclenché une enquête administrative pour entendre les principaux protagonistes dans ce dossier", affirme dans Paris-Normandie Eric Maudier, directeur départemental adjoint de la Sécurité publique (DDSP) de Seine-Maritime. Selon Mediapart, les policiers en question ont été auditionnés le 6 janvier pour "manquements à la déontologie". 

Au retour des vacances de Noël, Alex a appris qu'il changeait de service, pour rejoindre une patrouille anti-délinquance. Depuis sa plainte, il n'a pas été réentendu, pas plus que son collègue qui lui avait montré les messages, déplore son avocate dans un courrier envoyé au parquet. Sollicité par Mediapart, le procureur de Rouen indique que "l'enquête confiée à l'IGPN est toujours en cours" et précise qu'"une audition a d'ailleurs eu lieu" mercredi 3 juin.

Du côté de l'enquête interne, le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, a annoncé jeudi qu'elle venait de conclure au "renvoi de ces fonctionnaires devant le conseil de discipline".

4Que risquent ces policiers ? 

Sur le plan judiciaire, "ces infractions ont été commises dans un cadre privé, elles sont donc contraventionnelles et pas délictuelles", explique l'avocate d'Alex sur Arte Radio. Les policiers peuvent écoper d'une amende pouvant aller jusqu'à 1 500 euros.

Pour ce qui est des sanctions disciplinaires, elles peuvent aller jusqu'à la révocation de la police. "A ce stade, les policiers mis en cause exercent toujours leur métier au contact du public. Ils n'ont pas fait l'objet de suspension mais 'ont été affectés à de nouvelles fonctions au sein de leur service'", indique une source policière à Mediapart.

"On ne veut pas la tête des policiers, nous voulons que cela fasse débat public. Un débat sur le racisme dans la société et dans l'institution de la police", souligne Yaël Godefroy sur Arte Radio.

5Comment les autorités ont-elles réagi ?

Le patron de la police nationale a affirmé qu'il "veillerait à ce que toutes les conséquences administratives soient tirées de ces actes qui n'ont évidemment pas leur place dans la police nationale et appellent les réponses les plus sévères". "La police en France n'est pas raciste. Elle souffre de ces comportements qui ne correspondent en rien aux valeurs républicaines qu'elle défend", a ajouté Frédéric Veaux auprès de l'AFP.

Cette affaire n'a pas encore été commentée au sommet de l'Etat. Le ministre de l'Intérieur a revanche annoncé, vendredi, saisir la justice dans un autre dossier similaire : la révélation par le site Streetpress de messages racistes publiés sur Facebook dans un groupe privé réunissant des milliers de membres des forces de l'ordre. Saisi par Christophe Castaner, le parquet de Paris a ouvert vendredi une enquête préliminaire concernant ces messages publiés sur Facebook confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), pour "injure publique à caractère raciste" et "provocation publique à la haine raciale".

Mercredi, Christophe Castaner a promis devant le Sénat que "chaque faute, chaque excès, chaque mot, y compris des expressions racistes", fera l'objet "d'une enquête, d'une décision, d'une sanction". "Le racisme n'a pas sa place dans la police républicaine", affirmait encore le locataire de la place Beauvau le 27 avril, après la diffusion d'une vidéo dans laquelle des policiers traitaient un interpellé de "bicot", à l'Ile-Saint-Denis.

Vous êtes à nouveau en ligne