Quatre questions sur les suicides qui endeuillent la police depuis le début de l'année

Un policier porte son arme à la ceinture, le 9 février 2017 à Montpellier (Hérault).
Un policier porte son arme à la ceinture, le 9 février 2017 à Montpellier (Hérault). (MAXPPP)

Vingt-huit policiers ont mis fin à leurs jours en à peine quatre mois.

"Nous attendons que le parquet conduise l'enquête qui a été ouverte et qu'il y ait des interpellations et des condamnations extrêmement fermes." Invité de franceinfo lundi 22 avril, Stanislas Gaudon, porte-parole du syndicat Alliance police nationale, a fait part de son "indignation" et de sa "colère" après l'appel de certains manifestants au suicide de policiers lors de la mobilisation des "gilets jaunes", samedi.

La réaction des syndicats n'a rien de surprenant : depuis le début de l'année 2019, vingt-huit policiers se sont donné la mort. Signe que la question soulève de puissantes inquiétudes, des rassemblements de fonctionnaires ont eu lieu dans toute la France vendredi en hommage à leurs collègues morts.

Fait-on vraiment face à une vague de suicides au sein de la police ? Comment expliquer le geste des policiers qui mettent fin à leurs jours ? Quelles structures existent pour accompagner les agents en souffrance ? Franceinfo tente de faire le tour de la question.

1Le nombre de suicides dans la police augmente-t-il vraiment ?

Avec près de 30 suicides en seulement quatre mois, 2019 laisse craindre une année noire comme celle qu'avait connue la police en 1996, quand 70 suicides avaient été recensés. Un triste record, pour l'instant jamais égalé.

En 2018, 35 policiers et 33 gendarmes se sont suicidés, selon le ministère de l'Intérieur. "Depuis vingt ans, le nombre de suicides varie en fonction des années entre 30 et 60 par an", expose une source policière citée par l'AFP. Entre 2014 et 2016, le nombre de suicides dans la police est ainsi passé de 55 à 36 avant de remonter brusquement à 50 en 2017.

Si le nombre de suicides chez les forces de l'ordre alarme tant, c'est parce qu'il est significativement plus élevé que dans le reste de la population. Un rapport sénatorial (document PDF) publié en juin 2018 relevait que le taux de suicides dans la police était supérieur de 36% à celui de la population générale.

2Quelles sont les causes des suicides des policiers ?

La question reste (presque) entière, et c'est justement le problème. "Il n’existe aucune étude de fond du ministère de l’Intérieur permettant d’analyser le phénomène. Il y a un défaut de volonté de comprendre", déplore dans les colonnes du Monde Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la police, qui y voit une "lacune historique et structurelle de Beauvau"

Consulter les auditions par les sénateurs de deux psychologues habituées à être en contact avec des policiers en détresse permet toutefois d'obtenir quelques explications sur ce phénomène. Si elle estime que "le suicide est quelque chose de multifactoriel", la cheffe du Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) de la police nationale, Catherine Pinson, expliquait ainsi aux parlementaires (document PDF) en février 2018 que "la collusion entre la vie professionnelle [des policiers] et la vie privée fait des dégâts"

Les rythmes de travail, le travail de nuit. Tous ces éléments ont un impact sur l’équilibre familial.Catherine Pinson, cheffe du Service de soutien psychologique opérationnel de la policedevant les sénateurs

"Le mal-être policier est exacerbé par le risque d’attentat terroriste, qui leur impose
depuis 2015 une hypervigilance épuisante", expliquait également aux sénateurs Amélie Puaux, psychologue au sein du SSPO. "Sans parler des contraintes de l'administration... Tout cela maintient les policiers dans leur bulle professionnelle, même lorsqu’ils ont quitté le travail." La psychologue soulignait également que la tuerie de Magnanville (Yvelines), en 2016, au cours de laquelle un couple de policiers avait été assassiné à son domicile par un jihadiste, "a attisé la peur des policiers pour leur famille".

Certains policiers ont même déménagé à des heures de route de leur lieu de travail, voire se sont mis en disponibilité, ont changé de service ou démissionné pour mettre leur famille à l’abri du monde de la police ou répondre à ses craintes.Amélie Puaux, psychologue au sein du Service de soutien psychologique opérationnel de la policedevant les sénateurs

Souvent mise en cause comme un élément facilitant le passage à l'acte, l'arme de service n'est, elle, pas un sujet consensuel. En 2015, une réforme prévoyait la généralisation des casiers individuels pour y déposer son arme à la fin du service. Mais les tueries du 13-Novembre et de Magnanville ont rebattu les cartes. Les policiers susceptibles d'intervenir à tout moment pour éviter un attentat ont été encouragés à porter leur arme hors service. Lors de son audition devant la commission d'enquête sénatoriale, le patron de la police nationale avait précisé que 60% des policiers qui se suicidaient utilisaient leur arme de service. "On est pris dans une injonction contradictoire", relève une commissaire citée par l'AFP.

3La mobilisation supplémentaire entraînée par les "gilets jaunes" complique-t-elle les choses ?

Pas forcément. "L’année 2016, post-attentats, a été une année de forte mobilisation policière et de grandes tensions pour les forces de l’ordre, et pourtant les suicides avaient diminué par rapport à 2015", explique Sebastian Roché au Monde. Selon le chercheur, "la qualité de la relation avec la population joue probablement un rôle important". "En 2016, elle était meilleure que les années précédentes, ce qui peut aider les policiers à donner un sens à leur engagement. Sur ce terrain, 2019 est une année conflictuelle et donc difficile", analyse le spécialiste.

Mais malgré les invectives entendues lors des manifestations, les membres des forces de l'ordre savent se serrer les coudes, comme l'expliquait devant les sénateurs la cheffe du SSPO : "Le métier en tant qu’activité dans sa dimension sociale et sous diverses autres facettes est protecteur. Au niveau collectif, l''esprit police' est important. L''institution police' peut être considérée comme une institution protectrice, même si l'aspect relatif à la protection collective s’effrite beaucoup depuis quelques années." 

La psychologue assurait toutefois que le sentiment que cet "esprit maison serait [aujourd'hui] beaucoup moins marqué" que par le passé était largement répandu parmi les forces de police.

4Quelles mesures ont été prises pour endiguer le phénomène ?

L'une des premières réformes destinées à prendre officiellement en compte la détresse des policiers remonte à 1996, avec la création du Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) évoqué plus haut. Bâtir cette cellule destinée à recueillir la parole des forces de l'ordre n'allait pas de soi, se souvient sa fondatrice, Eliane Theillaumas, interrogée par franceinfo. "Les policiers sont 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 dans la réactivité et l'opérationnel. Il nous fallait donc intégrer cette dimension", se souvient la psychologue, aujourd'hui à la retraite. 

La police est un corps qui n'avait pas vraiment la culture du 'psy'. Pendant longtemps, nous avons dû intervenir dans les couloirs, autour d'un café… Beaucoup redoutent le regard des collègues ou de la hiérarchie.Eliane Theillaumas, fondatrice du SSPOà franceinfo

En janvier 2015, le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, avait présenté une batterie de 23 mesures (recrutement de psychologues supplémentaires au sein du SSPO, redynamisation des cellules de veille, nouveaux cycles de travail, création d'un référent pour l'accompagnement des personnels, mobilisation de la hiérarchie) pour lutter contre l'hécatombe. En mai 2018, réagissant encore à une vague de suicides, Gérard Collomb avait annoncé un nouveau programme approfondissant le plan précédent. Parmi les objectifs alors affichés : accroître la réactivité lorsqu'est détecté un fonctionnaire sur le point de passer l'acte, suivre et accompagner les policiers présentant des signes de fragilité, par exemple en retour d'arrêt maladie. 

En visite à l'hôpital des gardiens de la paix à Paris, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a promis vendredi une accélération dans ce domaine. Il a également annoncé la création d'une "cellule alerte prévention suicide" destinée à la police nationale. Un numéro de téléphone dédié, disponible 24 h/24, permettra en outre de signaler les risques et de mettre les personnes en souffrance en relation avec des psychologues. 

Pour nombre de policiers, le ministre a surtout eu le mérite de reconnaître que "la pression de l'uniforme" pouvait en partie expliquer la vague de suicides qui frappe l'institution, quand l'administration préférait souvent invoquer des "raisons personnelles" lorsqu'un agent mettait fin à ses jours, rapporte Le Monde. "Les suicides de policiers, ce sont les enquêtes les plus facilement résolues : chaque fois, c’est pour raisons personnelles alors même qu’on n’a pas encore commencé les investigations", ironise un policier cité par le quotidien.

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