Affaire de pédophilie en Isère : "Tous les enfants n'ont pas encore parlé"

Des parents d\'élèves manifestent le 11 avril 2015 à Saint-Clair-de-la-Tour (Isère), où le directeur d\'école de Villefontaine aurait aussi sévi en 2011-2012.
Des parents d'élèves manifestent le 11 avril 2015 à Saint-Clair-de-la-Tour (Isère), où le directeur d'école de Villefontaine aurait aussi sévi en 2011-2012. (FRANCE 3 ALPES)

Avant Villefontaine, le directeur d'école soupçonné de viols sur des élèves exerçait dans une autre petite ville de l'Isère. Selon plusieurs enfants, il y aurait aussi commis des actes pédophiles. En colère, des parents ont créé une association, dont francetv info a interrogé la présidente.

"Nous [lui] souhaitons la bienvenue et une longue et belle carrière." A la rentrée 2011, l'école élémentaire de Saint-Clair-de-la-Tour, une petite commune d'environ 3 300 habitants en Isère, se réjouit d'accueillir un nouveau directeur. Un mot est glissé dans le bulletin municipal pour signaler son arrivée. Quelques mois plus tard, à l'été 2012, la place est à nouveau vacante. C'est la fin de l'année scolaire, R. F. ne reviendra pas. Il est muté dans un autre établissement.

Parents et enseignants ne pensent plus jamais entendre parler de lui. C'est le cas, jusqu'au 25 mars dernier. Près de trois ans plus tard, son nom resurgit d'une manière inattendue. Devenu directeur de l'école élémentaire du Mas de la Raz à Villefontaine (Isère), R. F. est mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur 11 de ses élèves.

A Saint-Clair-de-la-Tour, aussi, des enfants finissent par se confier. Les parents d'élèves sont consternés et indignés. A leur demande, des parents délégués de l'école créent le collectif des Parents en colère, transformé depuis peu en association. Lundi 11 mai et jeudi 11 juin, ils organisent des temps d'échange entre les parents d'élèves et une thérapeute. Contactée par francetv info, la présidente de l'association, Chrystelle Gerland, parent déléguée de l'école, accepte de revenir sur cette affaire.

Francetv info : Pourquoi avoir décidé d'organiser des temps d'échange de deux heures entre les parents d'élèves et une thérapeute ? Estimez-vous que la prise en charge psychologique est insuffisante ?

Chrystelle Gerland : La prise en charge était un peu trop courte. Par rapport à Villefontaine, on est un peu les laissés-pour-compte… Les parents des enfants concernés sont venus vers nous car ils ne savaient pas vers qui se tourner. La psychologue scolaire agit, mais elle ne peut pas prendre en thérapie chaque enfant. Ce sont les limites de sa fonction. J'ai donc cherché une thérapeute. Je connais personnellement celle qui intervient aujourd'hui. Pendant le temps d'échange, elle sera bénévole. C'est important de soutenir ces familles, c'est notre rôle.

Cet enseignant est resté une année scolaire à Saint-Clair-de-la-Tour. Avez-vous eu l'occasion de le rencontrer ? Quelle est sa personnalité ?

Je l'ai côtoyé, car j'étais présidente du Sou des écoles à l'époque. Ce qui m'a choquée, moi, c'est son regard fuyant. Jamais il ne regardait les autres dans les yeux. C'est un personnage froid et distant. Selon moi, il a cherché à diviser pour mieux régner. Parmi les enseignants, certains ont fait des dépressions nerveuses. Parents d'élèves et enseignants, on a tous passé une très mauvaise année. Alors quand on a appris qu'il partait, on était très contents. Mais jamais on n'aurait pu imaginer ce qui s'était passé…

Comment avez-vous découvert les faits ?

Lorsque les médias ont révélé, le 23 mars, que des soupçons de viols pesaient sur le directeur d'une école élémentaire de Villefontaine, personne n'a fait le rapprochement. Son nom n'avait pas été divulgué. C'est la mairie qui l'a fait, deux jours plus tard, dans un e-mail adressé aux élus. Certains sont des parents d'enfants scolarisés à l'école élémentaire. Quand ils ont appris que c'était l'ancien directeur, ils ont tout de suite décidé d'organiser une réunion publique, avec les gendarmes, les psychologue et médecin scolaires, l'inspectrice d'académie, le maire et les parents des élèves de la classe de CM1/CM2 [qui étaient dans la classe de CE1 de l'ancien directeur en 2011-2012].

Cette semaine-là, les enfants concernés étaient en classe verte. C'est une chance : on a eu le temps de s'organiser. Le médecin et la psychologue ont donné des conseils aux parents, pour qu'ils sachent comment en parler avec leurs enfants. Les élèves sont rentrés de classe verte le samedi matin. Leurs parents ont tranquillement abordé le sujet au cours du week-end. C'est à ce moment-là que certains enfants se sont confiés. D'une traite, avec leurs mots.

Combien d'élèves se sont signalés à Saint-Clair-de-la-Tour ?

Quatre élèves d'abord, puis, un peu plus tard, un cinquième, se sont livrés à leurs parents. Ils ont ensuite été entendus par des gendarmes, spécialement formés pour ce type d'audition. Cinq plaintes ont été déposées. Mais d'autres enfants pourraient être concernés. Selon moi, tous les enfants n'ont pas encore parlé. Il pourrait y avoir des victimes supplémentaires. Pour l'instant, seuls les enfants qui se sont confiés ont été entendus par les gendarmes. 

Qu'ont rapporté ces enfants ?

Tous ont fait le même récit. C'est le même procédé qu'à Villefontaine : la classe se bande les yeux lors d'un atelier du goût, organisé pendant une journée. Puis le directeur invite certains élèves à s'approcher de lui. C'est à cette occasion qu'il leur impose une fellation. Cela concerne principalement des élèves vulnérables, obéissants et timides. 

Pour éviter qu'une telle situation ne se reproduise, les ministres de l'Education nationale et de la Justice ont présenté lundi 4 mai des mesures pour lutter contre la pédophilie. Etes-vous satisfaite de ces annonces ?

Oui, car les ministres ont pris le problème à cœur. Le 4 mai, elles nous ont reçus pendant une heure et demie. Maintenant, il ne faut pas relâcher notre vigilance. Je vais rester attentive jusqu'à ce que la loi soit adoptée. [Les mesures doivent être examinées à partir du 1er juin à l'Assemblée nationale.]

Les ministres nous ont aussi transmis les coordonnées de leurs chefs de cabinet, pour qu'on puisse poser toutes les questions que l'on souhaite sur l'avancement de l'enquête. Par exemple, on ne sait pas si d'autres enfants, notamment ceux qui étaient surveillés pendant l'étude par l'ex-directeur, vont être auditionnés.

Justement, qu'attendez-vous de la justice ?

Un procès en bonne et due forme, après une enquête approfondie. Mais, surtout, j'espère que l'enseignant reconnaîtra les faits, et qu'il présentera ses excuses aux enfants concernés et à leurs familles. Ils ont besoin qu'il assume ses actes pour se reconstruire.

Vous êtes à nouveau en ligne