Infanticide à Berck : Fabienne Kabou révèle ses nombreux paradoxes au deuxième jour d'audience

Fabienne Kabou, lors de l\'ouverture de son procès devant la cour d\'assises du Pas-de-Calais, à Saint-Omer, le 20 juin 2016.
Fabienne Kabou, lors de l'ouverture de son procès devant la cour d'assises du Pas-de-Calais, à Saint-Omer, le 20 juin 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

Mardi, cette femme de 39 ans a raconté devant la cour d'assises du Pas-de-Calais comment elle a abandonné sa fille de 15 mois sur une plage alors que la marée montait. "Je n'avais pas l'intention de la tuer", a-t-elle pourtant affirmé.

Adelaïde était une petite fille "très adroite". Elle a marché dès l’âge de "10 mois" et "adorait le chocolat noir". Fabienne Kabou a enfin parlé de la courte vie de son bébé, mardi 21 juin, devant la cour d’assises du Pas-de-Calais, à Saint-Omer. Cette femme de 39 ans, jugée pour avoir noyé son enfant sur une plage de Berck-sur-Mer en novembre 2013, s’y est appliquée de manière un peu scolaire, comme elle le fait depuis le début de cette audience.

Il a d’abord été question de sa grossesse. Fabienne Kabou la vit de façon conflictuelle. "Ce n’était pas le moment de tomber enceinte mais un avortement [après deux précédents] était inenvisageable", déclare-t-elle, la tête invariablement penchée sur le côté, un petit sourire au coin des lèvres. C’est dans ce mouvement contraire que son ventre s’arrondit, malgré tout.

Son ancien compagnon, l’artiste-sculpteur Michel Lafon, aujourd’hui âgé de 70 ans, en prend pour son grade. "Il a passé toute la grossesse à soupirer, les bras ballants, et à me regarder en disant : 'Qu'est-ce que TU vas faire ?'", persifle-t-elle, en regardant le "géniteur" d'Adélaïde assis en face d’elle.

Psychose chronique

Lundi et mardi, cet homme élégant au profil émacié, petites lunettes et costume trop grand, a pourtant clamé son amour pour cette femme et leur petite fille. Si elle concède finalement qu'il a été un "père affectueux", Fabienne Kabou persiste à penser que son compagnon n’a rien fait pour la sortir de "l’état" dans lequel elle se trouvait pendant sa grossesse. A l'époque, en 2011, "je m’éloigne de tout le monde. Mes hallucinations et mes affections me font tellement peur", raconte l'accusée.

Fabienne Kabou est un "paradoxe", a prévenu son avocate, Fabienne Roy-Nansion, en marge de l’audience. Elle cache sa grossesse à son entourage mais attend tout de même cet enfant. Elle l’aime mais elle la tue. Elle l’allaite avant de la noyer. Elle passe son temps à accabler son compagnon mais elle assure l’avoir "aimé". Des contradictions et un dédoublement que certains experts ont attribué à une "psychose délirante chronique".

L’accusée, elle, ne s’explique pas son geste autrement que par un phénomène extérieur, de la "sorcellerie" pratiquée, entre autres, par des tantes sénégalaises. "Je m’adosse par défaut à cette explication-là. J’étais agie par quelque chose. Si je n'avais pas voulu 'Ada', je ne l’aurais pas portée neuf mois, je ne l’aurais pas gardée 15 mois, je l’aurais déposée devant une église. Il y avait mille et une occasions" de s’en séparer, plaide-t-elle, cédant enfin à l’émotion.

Elle accouche seule

Comme le soulignait la présidente de l'association La Voix de l’enfant auprès de francetv info, "cette affaire présente toutes les caractéristiques du déni de grossesse". Mais elle ne s’est pas terminée par un néonaticide. Peut-être parce que le père était au courant de cette naissance à venir. Peut-être, aussi, parce que la mise au monde de cet enfant s’est bien passée, malgré les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée.

Le 9 août 2012, Fabienne Kabou est seule à l’atelier de Michel Lafon, à Saint-Mandé (Val-de-Marne). "J’ai eu une peur panique de la tuer à ce moment-là par une maladresse, formule-t-elle de façon ambiguë. Mais je ne sais pas, j’y suis arrivée." L’accusée laisse un instant son intellect de côté pour revivre, pudiquement, ces quelques heures.

Tout au long des contractions, je lui parle, j’écoute de la musique. Je réussis à l’expulser tout doucement.Fabienne Kaboudevant la cour d'assises du Pas-de-Calais

"Je suis fascinée par cette petite chose. Elle était endormie. Elle n’a pas crié ou à peine. Il se dégageait une sérénité d’elle et elle en imposait", poursuit Fabienne Kabou, évoquant un moment d'"émerveillement" et de "partage". Selon elle, il est 4h44 et c’est la "Saint-Amour". L’arrivée de Michel Lafon, parti en Auvergne au chevet de son frère malade, vient troubler "cet état de béatitude". "Il m'a dit : 'Tu es sûre qu’elle est de moi ?' Je lui ai dit 'Ne t'inquiète pas, elle est à moi'", cingle l’accusée, reprenant des accents de reproche.

Dès les premiers mois d’Adélaïde, il est question de la confier un an à sa grand-mère maternelle, qui vit au Sénégal, afin que Fabienne Kabou termine sa prétendue thèse de philosophie et décroche un poste d'enseignante. En réalité, la grand-mère est en Espagne et ignore l’existence de sa petite-fille. Dans la perspective de ce départ sans cesse repoussé, très peu d’effets sont achetés pour l’enfant, "un transat", "des vêtements" et "tout ce qui est nécessaire à sa toilette". Ada dort dans le lit parental.

"J'étais pressée par quelque chose"

La petite Adélaïde ne sort pas de l’atelier jusqu’à ses six mois. Puis l’enfant grandit et se met à "courir partout". Son père l'emmène au parc tous les matins. La présidente du tribunal tente de faire expliquer son projet funeste à l'accusée. "Face à ce départ au Sénégal qui n’est pas possible, face à un enfant qui grandit dans un atelier non adapté, face à sa socialisation, qui devient nécessaire, n’avez-vous pas été au pied du mur ?" interroge Claire Le Bonnois. Fabienne Kabou acquiesce puis rejette cette hypothèse : "J'étais pressée par quelque chose, poussée, incitée. Je n’avais pas le choix, la date était fixée, c’était ce jour-là et pas un autre."

"Je n’avais pas l’intention de tuer ma fille", affirme-t-elle pourtant. Mais tout, dans le dossier, dit le contraire. A Michel Lafon, elle donne des informations très précises sur le départ d’Adélaïde au Sénégal. Elle indique qu’elle sera inscrite sur le passeport de sa grand-mère, que cette dernière lui a acheté des vêtements à Dubaï, fournit l’adresse détaillée du lieu de rendez-vous à Paris. "Vous êtes très organisée. Et après, vous reprochez à cet homme d’avoir eu confiance en vous", s’emporte l’avocat général. Depuis le début du procès, Luc Frémiot s'est donné pour mission de bousculer cette accusée au langage châtié, qui sourit, rit même à l’évocation de certains détails.

Vous dites que vous n’aviez pas l’intention de tuer votre fille alors que dès le départ vous avez nié son existence !Luc Frémiot, avocat généraldevant la cour d'assises du Pas-de-Calais

"Vous êtes autocentrée, vous ne parlez que de vous", poursuit l’avocat général, fustigeant cette femme qui a "condamné cet enfant à l’anonymat absolu", faisant porter le chapeau à un homme avec lequel elle s’est installée par "commodité affective". Et le représentant de l’accusation de brosser le portrait d’une femme manipulatrice et vénale qui se retranche derrière des histoires de sorcellerie. Luc Frémiot ne croit manifestement pas à son délire.

Cynisme à la barre

Les experts, eux, ont estimé que son discernement n’était pas aboli au moment des faits mais très largement altéré. "Vous êtes-vous posée la question de votre santé mentale ?" demande Fabienne Roy-Nansion à sa cliente. "C’est quelque chose que je n’admets pas mais je ne suis pas fermée à cette idée", répond Fabienne Kabou, avant de corriger : "Je ne me sens pas malade." Son détachement est pourtant un signe éloquent de sa personnalité clivée, qui use du langage pour mettre une distance entre elle et les faits. Telle une statue hiératique dans le box, Fabienne Kabou argumente de façon distanciée. Un expert décrit un "aménagement défensif remarquable". Un enquêteur, à la barre, dépeint une "personne angélique qui lui a menti de manière magistrale, naturelle et fluide".

Certaines phrases déplacées, lâchées avec arrogance à l’audience, laissent tout de même percevoir un cynisme symptomatique. "On ne jette pas le bébé avec l’eau du bain", ose-t-elle dire lundi, à l'ouverture de son procès. "Quand on y pense, on ne pourrait même pas en rire", lâche-t-elle le lendemain mardi. Devant le juge d’instruction, elle avait lancé : "J’aurais pu congeler mon bébé, c’était à la mode." "Vous mesurez l’impact de ces phrases ?" l’interroge la présidente Claire Le Bonnois. "Si j'écoute tout ce qu'on dit, je ne m'en sors plus", répond l’accusée.

"Je la fais dormir, je la dépose sur la plage"

C’est ce même décalage qui fait frémir la cour lorsque Fabienne Kabou raconte comment elle a passé du temps à "s’amuser et jouer avec sa fille dans la chambre d’hôtel" avant d’aller la noyer sur la plage de Berck. Le récit qui suit est livré sans une larme : "Je descends, je sais que la marée est montante. Je la berce, je lui donne le sein, je la fais dormir, je la pose sur la plage. Devant sa non réaction, son silence, je m’enfuis." "Est-ce que vous avez vu la mer venir sur votre fille ?" relance la présidente. Fabienne Kabou hésite, se contredit. "J’ai compris à mes bottes enfoncées dans l’eau", lâche-t-elle finalement.

C’est sans ciller qu’elle regarde ensuite les photos projetées à l’audience du corps de sa petite fille sur le sable, emmitouflé dans une doudoune, allongé sur le dos, un bras en équerre. Michel Lafon baisse la tête, et se bouche les oreilles à l’évocation des conditions de la mort de son enfant. Chez l’accusée, c’est un autre souvenir qui fait monter les larmes : celui des massages qu’elle prodiguait chaque matin à son bébé. "Après, c’était la tétée, le rot et à cet âge-là, on n’est jamais loin d’une sieste", murmure-t-elle dans un sanglot.