Quelles séquelles pour les "reclus de Monflanquin" après dix ans de manipulation ?

Thierry Tilly, le manipulateur de la famille Védrines, dans les couloirs du tribunal correctionnel de Bordeaux (Gironde), le 24 septembre 2012.
Thierry Tilly, le manipulateur de la famille Védrines, dans les couloirs du tribunal correctionnel de Bordeaux (Gironde), le 24 septembre 2012. (FABIEN COTTERAU / MAXPPP )

Ils sont tous ruinés à des degrés différents, et ne pourront jamais tout à fait oublier les dix ans de manipulation qu'ils ont subis. Mais tous les Védrines ne se remettent pas de la même façon.

PROCES DE MONFLANQUIN – Tous n'ont pas vécu le même calvaire. Oui, Thierry Tilly a usé des mêmes mécanismes d'emprise sur eux. Mais ils n'avaient pas la même place dans le dispositif du "gourou", jugé depuis lundi 24 septembre par le tribunal correctionnel de Bordeaux. Il y a treize ans, les Védrines étaient une famille aisée, propriétaire d'un château dans le Lot-et-Garonne, mondaine et bien intégrée. Aujourd'hui, les anciens "reclus de Monflanquin" sont ruinés, blessés et ne remontent pas la pente de la même façon. FTVi revient sur les séquelles laissées par cette spectaculaire manipulation mentale.

Les piliers

Ce qu'ils faisaient Ils étaient les piliers de Thierry Tilly. Ghislaine Marchand est un caractère fort de la famille, une femme à poigne. Profitant d'une période troublée de sa vie, Tilly en fait "son cheval de Troie" au sein du reste du clan, puis le relais de ses ordres. Guillaume de Védrines, 22 ans quand il rencontre Tilly, est "en manque de reconnaissance", complexé d'avoir décroché une école de commerce à Marseille quand il visait plus prestigieux. Tilly vante ses compétences, lui confie des tâches en insistant sur le fait que sa famille a besoin de lui et en fait son véritable larbin. Leurs conditions de vie sont un peu moins pénibles que pour les autres.

Comment ils s'en sortent Plutôt bien en apparence. Ils s'expriment clairement, rationalisent et ont organisé leurs propos en démonstration. Ghislaine Marchand s'est remariée avec Jean et met en avant la reconstruction "réussie" de son foyer. Guillaume de Védrines, lui, veut en créer un. "J'ai tout récemment créé ma propre entreprise", explique le jeune homme, "très fier", qui fait presque une obsession de sa carrière professionnelle. "Je me suis reconstruit affectivement, j'ai des projets de vie", confie-t-il non sans ajouter "c'est très très dur".

Les mis de côté

Ce qu'ils faisaient S'il a fait de Ghislaine, leur mère, un point central de son organisation, Guillemette et François sont mis à part. Tilly leur confie très peu de missions. Ils s'occupent comme ils peuvent, en recopiant minutieusement des recettes piquées sur internet dans un carnet pour elle, en préparant d'hypothétiques études d'anglais à venir pour lui. Tilly isole même la jeune femme en l'envoyant, seule et sans ressources, à Bristol (Royaume-Uni), où elle se débrouille pour survivre.  

Comment ils s'en sortent Cahin-caha. Guillemette est restée à Bristol, et s'est mariée avec un homme rencontré dans le restaurant où elle travaillait depuis son arrivée en 2007. Ils ont deux enfants. François aussi est resté en Angleterre, à Oxford. Le jeune homme, épisodiquement secoué de tics nerveux, travaille dans la restauration rapide et tente de renouer les contacts avec ses amis d'avant au cours d'allers-retours en France durant ses vacances. 

Les dociles 

Ce qu'ils faisaient Pour Philippe, sa compagne Brigitte et son frère Charles-Henri, les jours se ressemblent. Oisifs la plupart du temps, ils vident leurs comptes en banque, vendent leurs biens et attendent que ça passe, persuadés d'avoir "fait des placements". Quant à Diane, la dernière du clan, Tilly ne commence à la manipuler qu'après sa majorité. Elle entame des études en Angleterre puis enchaîne les petits boulots, jusqu'à 80 heures par semaine, et s'occupe de sa grand-mère.   

Comment ils s'en sortent Doucement. Encore extrêmement fragile, Brigitte peine à témoigner à la barre, submergée par l'émotion. Philippe semble plus solide. Il a pu conserver sa maison grâce à sa première femme, qui avait divorcé et l'avait ainsi empêché de vendre. "Je tiens à dire que la porte de Talade est ouverte à tous", annonce-t-il en conclusion de son témoignage.

Charles-Henri, gynécologue obstétricien avant la manipulation, travaille au conseil général de Gironde comme médecin coordinateur de la protection maternelle et infantile, mais sa retraite sera amputée des six ans durant lesquels il a arrêté de travailler. Diane, 27 ans, vit avec ses parents dans un HLM de Bordeaux. Elle fait une licence de chimie et, comme ses frères, elle va entamer sa vie active avec de lourdes dettes en Angleterre. "Tu n'auras jamais d'amis, tu ne pourras jamais être mère", lui disait Tilly. Des angoisses qui l'envahissent encore régulièrement.

Les torturés

Ce qu'on leur a fait Chacun à son tour, Amaury et sa mère, Christine, sont victimes de la perversité de Thierry Tilly. Auprès de l'adolescent mal dans sa peau, le manipulateur se place dans la position de thérapeute. Il exploite sa foi et lui ordonne d'expier ses péchés via une "mission" : garder jour et nuit un hypothétique bureau de sa fondation à Londres et en profiter pour s'exorciser par l'écriture. Amaury y reste neuf mois, dort par terre, mange une fois par jour, se lave dans les toilettes du couloir. "Je suis presque devenu fou", raconte-t-il.

Sa mère passera une dizaine de jours assise sur une chaise sans avoir le droit de s'appuyer au dossier. Elle n'a pas le droit d'aller aux toilettes, mange et boit peu, et est empêchée de dormir. Tilly la frappe, la "menace de ne plus jamais revoir ses enfants ou de l'envoyer dans un bordel pour Noirs". Il souhaite qu'elle retrouve les clés d'un trésor, une soi-disant "transmission familiale". Des clés dont il a inventé l'existence, mais auxquelles Christine a fini par croire.

Comment ils s'en sortent Difficilement. Christine souffre essentiellement de séquelles physiques – elle porte deux prothèses de hanches. Mais aussi financières. "Elle n'a plus rien, rien, même pas une petite cuillère", résume son amie d'enfance. Du coup, Christine, la soixantaine, travaille "aux 32 heures" dans un établissement pour enfants en difficulté scolaire. Son fils Amaury est encore plus mal. Encore sous traitement médicamenteux, il est très régulièrement suivi par un psychiatre. Sous statut de travailleur handicapé, il va entamer une année en alternance pour terminer les études de commerce qu'il a reprises. "Je ne me sens pas du tout prêt à vivre ma vie", chuchote le jeune trentenaire, très affecté. Quelques minutes après son témoignage, il s'effondre dans les bras de sa mère et de sa sœur dans les couloirs du tribunal.

"Tilly nous a volé dix ans de notre vie, pendant dix ans on n'a pas vécu, on a survécu", ont expliqué, un à un, les membres de la famille Védrines dans la salle d'audience, souvent plombée par la force des témoignages. 

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