"Air Cocaïne" : que reproche la justice française aux pilotes ?

Pascal Fauret (G.) et Bruno Odos, lors de leur procès à Saint-Domingue (République dominicaine), le 27 mars 2013.
Pascal Fauret (G.) et Bruno Odos, lors de leur procès à Saint-Domingue (République dominicaine), le 27 mars 2013. (ERIKA SANTELICES / AFP)

Pascal Fauret et Bruno Odos vont devoir répondre à la justice française, qui les a mis en examen pour "importation de stupéfiants en bande organisée et association de malfaiteurs" en 2013.

Leur évasion rocambolesque a fait la une toute la semaine. Rentrés en France depuis samedi 24 octobre, les deux pilotes poursuivis en République dominicaine dans l'affaire "Air Cocaïne" continuent de clamer leur innocence. Ils vont maintenant devoir répondre aux questions de la justice française. Car, parallèlement au dossier géré par Saint-Domingue, l'affaire fait l'objet d'une vaste enquête en France. Que contient le dossier ? Eléments de réponse. 

Comment a débuté l'histoire ?

L'affaire remonte à la nuit du 19 au 20 mars 2013, quand la police dominicaine intercepte sur le tarmac de l'aéroport de Punta Cana un Falcon 50 avec 26 valises contenant 680 kilos de cocaïne à son bord. L'avion devait décoller pour Saint-Tropez. A bord se trouvent quatre Français : les deux pilotes, Pascal Fauret et Bruno Odos, l’apporteur d'affaires Alain Castany, et enfin l’unique passager, Nicolas Pisapia. 

Le 14 août 2015, les pilotes sont condamnés par le tribunal de Saint-Domingue, avec les deux autres Français restés en République dominicaine, à vingt ans de prison. Quatre Dominicains écopent de cinq à dix ans de prison. Depuis le début de l'affaire, les quatre Français n'ont cessé de clamer leur innocence, plaidant qu'ils ne savaient pas que de la drogue se trouvait à bord de l'avion.

Qu'y a-t-il dans le volet français de l'affaire ?

Une information judiciaire a été ouverte pour "importation de stupéfiants en bande organisée et association de malfaiteurs", dès mars 2013. Mais le vol du 19 mars n'est pas le seul à intéresser la justice française. La juge d'instruction de Marseille chargée du dossier, Christine Saunier-Ruellan, enquête sur une dizaine de vols transatlantiques suspects, réalisés par la société SNTHS, avec des départs de Punta Cana ou Quito (Equateur) et à destination de la Belgique ou de la France. 

Une dizaine de personnes ont été mises en examen par la magistrate. Parmi elles, les deux pilotes Pascal Fauret et Bruno Odos, ainsi que les deux Français restés en Républicaine dominicaine. 

Que reproche-t-on aux pilotes ?

La justice française enquête pour savoir si Pascal Fauret et Bruno Odos avaient connaissance de la cargaison du jet privé qu'ils pilotaient. Les journalistes Jérôme Pierrat et Marc Leplongeon ont enquêté sur l'affaire et publient L'affaire Air cocaïne. Mafia et jets privés (Editions du Seuil). Leur thèse : "Les deux pilotes ont trouvé ces vols bizarres mais ils n'ont pas poussé plus loin la curiosité, explique Jérôme Pierrat à francetv info. Selon moi, ils ne savaient pas qu'il y avait de la cocaïne, ou autre chose d'ailleurs, dans les valises. J'en suis intimement persuadé : ils ne sont pas complices de ce trafic." En Républicaine dominicaine, le procureur les a au contraire présentés, lors du procès, comme les têtes pensantes de tout le trafic. 

Pour les deux journalistes, les pilotes auraient pu agir "avec une certaine légèreté", "péché par négligence" dans le but de conserver leur emploi. "Une société comme ça n'avait pas de vol transatlantique et elle n'avait pas un carnet de commandes rempli. Un vol comme ça, ça représente 100 000 euros, c'est un mois de chiffre d'affaires pour la société, c'est un mois de salaire pour tout le monde." Le coauteur de l'enquête ajoute que Pascal Fauret et Bruno Odos sont d'"anciens militaires à la retraite" qui peuvent parfois éprouver des difficultés à retrouver un emploi : "Dans ce cas-là, on peut être plus enclin à fermer les yeux quand on a quelques doutes", avance-t-il. 

Quels éléments comporte le dossier ?

Dans l'ouvrage de Jérôme Pierrat et Marc Leplongeon, on apprend par exemple l'existence d'un SMS que  Pascal Fauret aurait envoyé à son employeur, la société SNTHS, fin janvier 2013 : "Vu ce midi avec Alain Castany. Le vol (déjà payé) attendra la réouverture de la Môle prévue vers le 15 février. Le conditionnement du chargement a été revu à une dimension plus pratique, son acheminement 'plus classique', et une liste de passagers 'plus vacances'. Nature du chargement confirmée, provenance : m’en parler ! Je rentre chez moi commander la piscine."

"Rien de louche, seulement la preuve qu'ils se posaient des questions", affirme Jérôme Pierrat. Quid de la piscine ? "La piscine a été commandée six mois avant leur arrestation, explique à francetv info l'avocat des deux pilotes, Jean Reinhart. "'Tu vas pouvoir t'acheter une piscine' était simplement une blague récurrente entre eux pour se signifier qu'ils avaient du boulot. Il ne faut pas y porter plus d'attention, la facture a été fournie à la juge", assure l'avocat.

Il existe également une recherche sur Google "trafic de stupéfiants" et "Equateur" dans l'historique d'un des téléphones des pilotes : "Encore une preuve qu'ils se posaient des questions", estime Jérôme Pierrat. Leur avocat refuse de "qualifier ces éléments". Toutefois, il précise : "Ils sont innocents, mais comme dans un accident de voiture, il y a parfois de la malchance, de l'inattention et de la naïveté." 

Qui sont les autres personnes visées par l'enquête ?

Dans cette affaire, deux responsables de la société de location d'avions SNTHS sont également mis en examen. De même qu'un douanier français basé dans le Var. Un seul des mis en examen se trouve actuellement en détention provisoire. Il s'agit de Franck Colin, un habitué de la jet-set de la Côte d'Azur soupçonné d'avoir organisé le trafic pour le compte de trafiquants espagnols.

Dans leur livre, Jérôme Pierrat et Marc Leplongeon affirment que Franck Colin est l'affréteur du jet. Ce playboy français, qui était installé en Roumanie, est également soupçonné de blanchiment d’argent à grande échelle.

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