Monflanquin : le manuel du parfait manipulateur

Le clan Védrines à l\'ouverture du procès de leur gourou, le 24 septembre 2012 à Bordeaux. Au premier rang de g. à d., François, Guillemette, Ghislaine et Jean Marchand. Au second rang, Amaury, Guillaume, Christine, Philippe et Brigitte de Védrines.
Le clan Védrines à l'ouverture du procès de leur gourou, le 24 septembre 2012 à Bordeaux. Au premier rang de g. à d., François, Guillemette, Ghislaine et Jean Marchand. Au second rang, Amaury, Guillaume, Christine, Philippe et Brigitte de Védrines. (SALOME LEGRAND / FTVI)

Au fil des témoignages et des dépositions, la méthode employée par le gourou, Thierry Tilly, pour manipuler les "reclus de Monflanquin", se dessine. Inventaire.

PROCES DE MONFLANQUIN - Dans le box des accusés du procès des "reclus de Monflanquin", Thierry Tilly, le gourou, même polo noir, même raie sur le côté que la veille, persiste à nier tout ce qui lui est reproché. A savoir la manipulation mentale et la ruine de onze membres d'une même famille entre 2000 et 2009. Tout ce qu'il a fait vis-à-vis des Védrines, c'est "à leur demande", assure Thilly. Il n'empêche : auditions portées au dossier et témoignages recueillis au tribunal de Bordeaux, mardi 25 septembre, dessinent petit à petit l'arsenal des techniques utilisées par le gourou pour se faire une place de choix parmi eux. FTVi en fait l'inventaire. 

L\'arbre généalogique de la famille de Védrines, en gris, les onze personnes tombées sous l\'emprise de Thierry Tilly entre 2000 et 2009.
L'arbre généalogique de la famille de Védrines, en gris, les onze personnes tombées sous l'emprise de Thierry Tilly entre 2000 et 2009. (JEAN MARCHAND)

Le soutien psychologique

Dans la famille Védrines (voir généalogie ci-dessus), je demande la grand-mère Guillemette, la mère Ghislaine épouse Marchand, le fils François et le cousin Amaury. A la fin des années 1990, tous sont mal dans leurs baskets, pour une raison ou une autre.

La mère, d'abord, pilier de la famille, décrite par beaucoup comme "autoritaire", est affaiblie : le cap de la cinquantaine, un fils en échec scolaire, un défi professionnel à relever, des hauts et des bas dans son couple...

Le fils de celle-ci, François, aujourd'hui trentenaire blond, veste bleu marine en velours côtelé, chemise bleu clair, est en difficulté à l'école. Il ne s'entend plus avec son père, trop exigeant.

Son cousin Amaury, en proie à un problème d'addiction, consommateur quotidien de cannabis, est prêt à tout pour la reconnaissance parentale.

Enfin, la doyenne, 88 ans, qui a perdu son mari en 1995 puis sa fille aînée en 1997, emportée par une tumeur au cerveau, est extrêmement inquiète pour certains de ses petits-enfants.

Pour eux, Thierry Tilly se rend disponible, offre une épaule attentive, se pose en recours efficace. Et d'exploiter chaque faiblesse matérielle et psychologique. Un problème de trésorerie ? Il promet de trouver des subventions. Un moment de doute ? Il est à l'écoute pendant des heures, réconforte, "a toujours une réponse, regonfle le moral", dixit un collègue de Ghislaine Marchand, lui aussi épaulé un temps dans ses difficultés conjugales par Tilly. "Il a une réponse à tout et surtout répond ce que vous voulez entendre", confie la mère de famille à FTVi.

L'homme, qui assure avoir le bras long et ne cesse, même devant le tribunal de Bordeaux, de citer les célébrités les plus variées, de François Mitterrand au général Bigeard en passant par Brigitte Bardot et Alain Minc, ne compte pas ses heures. Il réconforte le fils, François, à qui il suggère une formation en alternance avec un stage dans l'école qu'il codirige avec la mère. Le jeune homme aime les romans d'espionnage ? Il l'emmène voir un James Bond et lui décrypte tous les ressorts d'un métier qu'il fait semblant de bien connaître.

Quant à Amaury, cheveux bruns coupés courts, petites lunettes discrètes et chemise blanche à fines rayures impeccable, il quitte l'école de commerce privée où il vit "un calvaire". Tilly lui suggère de se réfugier au château "pour le protéger" de la drogue, en attendant qu'il lui trouve une formation au Royaume-Uni. "Un proficiency" [un diplôme qui atteste d'un haut niveau d'anglais], crâne le prévenu, qui insiste sur le fait qu'il a "trouvé cette solution à la demande de la famille et dans le sens du père qui voulait l'éloigner de Bordeaux".

La promesse de gains d'argent


Qui n'est pas muni d'un triple diplôme en finance, immobilier et droit des sociétés peine à suivre les débats du procès. Car des investissements lucratifs sont au cœur de la manipulation des frères Védrines, Philippe, l'aîné, et Charles-Henri, le cadet. Via trois sociétés civiles immobilières, Thierry Tilly propose à la famille des intérêts de 10% par mois. "Même Madoff n'a jamais promis ça", grince un membre de la famille resté en dehors de l'histoire et rencontré par FTVi.

"M. Tilly s'est présenté à nous comme un gestionnaire de patrimoine, c'était son métier", a confié l'un des frères lors de l'enquête. "Comme leur père avait lui-même un gestionnaire de patrimoine pour gérer sa fortune, c'est donc tout naturellement qu'ils font confiance à Thierry Tilly", résume la présidente du tribunal. Une certitude : petit à petit, Philippe, cadre retraité de l'industrie pétrolière, et Charles-Henri, gynécologue obstétricien à Bordeaux, misent tout leur argent au profit de comptes en banque localisés en Belgique et gérés par Tilly.

Ce dernier reconnaît la majorité des mouvements financiers mais en propose une autre version : les Védrines organisaient leur évasion fiscale, et ça, il n'y est "pour rien", martèle-t-il à plusieurs reprises. Quant à la gestion des comptes, il faisait mieux qu'eux : "il fallait toujours passer derrière ces gens-là", lâche-t-il avec un mépris qui affleure chaque fois qu'il évoque les manipulés.

La peur 

Tilly utilise avantageusement la peur pour éloigner ses protégés de tous leurs proches moins crédules ou moins confiants. François, par exemple, serait menacé par son père, tout comme Ghislaine à qui il fait progressivement avaler que son mari a de multiples maîtresses. La bourgeoise respectable, dans son chandail marine à gros boutons dorés, acquiesce. Elle finit par avoir si peur de son mari qu'elle dort, à même le sol, dans l'école dont elle est la gérante.

Quant à Brigitte Martin, la compagne de Philippe de Védrines, c'est son ex-mari qu'elle doit craindre. Selon Tilly, il compte sur sa position de médecin dans une clinique réputée de Rouen pour la faire interner et s'accaparer ses biens. Partout, il instille le doute. Ainsi ce mail envoyé à Philippe au sujet de sa belle-fille : "Etes-vous seul devant votre écran ? Il y a de fortes présomptions d'inceste du Dr Martin [l'ex-mari de Brigitte] sur Caroline." Brigitte finit par déménager dans le Sud-Ouest. Aucun rapport, se défend Tilly, qui explique ce départ par la volonté de rejoindre son compagnon, retraité installé dans cette région. Même si le couple n'avait jamais évoqué la possibilité de s'y retrouver.

Le complot général


A tous, Tilly fournit progressivement un téléphone supposé être crypté, et dont ils refusent de donner le numéro à ceux de leurs enfants qui ne sont pas sous la coupe du gourou. Chez tous, il instille l'idée qu'un complot essentiellement franc-maçon, mais aussi des Rose-Croix ou même des homosexuels, menace leur famille et surtout leur patrimoine.

Il joue sur le sentiment, omniprésent dans la famille et souligné par la présidente du tribunal en début de procès, d'appartenir à une minorité. Une minorité religieuse, puisqu'ils sont protestants, et sociale, puisque propriétaires terriens aisés.  
A Philippe, qui vient d'acheter une propriété, il fait faire un tour de la demeure en lui montrant de prétendus signes maçonniques. Il lui fait remarquer des disparitions de fourchettes lors de passages d'amis, fourchettes qui réapparaissent lors d'invitation d'autres connaissances. "On finissait par prendre n'importe quelle bavure sur une signature pour les trois points", le signe de reconnaissance maçonnique, raconte Ghislaine de Védrines à FTVi.

Au passage, Tilly confie au clan qu'en plus de ses multiples casquettes, il travaille pour une organisation supragouvernementale qui a pour but de protéger un certain nombre de personnes, dont eux. "Mon cœur de métier, c'est de rassembler des éléments qui ne semblent pas être liés pour en faire un chemin conducteur", répond-il au tribunal qui s'interroge sur toutes ses activités. Et de prendre son rôle tant à cœur qu'il leur facture des honoraires et les fait se regrouper pour des "questions de sécurité" en leur château de Martel à Monflanquin. Ils y passeront, tous les onze, de longs mois complètement reclus.

Vous êtes à nouveau en ligne