Mauvaises fréquentations, "gastro" et plein d'essence... Redoine Faïd s'innocente au procès Fouquet

Redoine Faïd devant les assises de Paris, le 1er mars 2016.
Redoine Faïd devant les assises de Paris, le 1er mars 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

La cour d'assises de Paris a clos les interrogatoires des accusés par celui du célèbre braqueur multirécidiviste. Une longue audition qui n'a pas permis de cheminer vers une vérité judiciaire. 

Il est le dernier à avoir été entendu. Longuement. Redoine Faïd a eu le droit à une journée complète d'interrogatoire, mardi 5 avril, quand ses co-accusés ont eu quelques heures pour répondre aux questions de la cour d'assises de Paris. Il faut dire que le braqueur récidiviste est prolixe. Et même s'il n'est pas renvoyé pour le meurtre de la policière Aurélie Fouquet, le médiatique accusé est soupçonné d'être le cerveau du braquage avorté qui a viré en fusillade mortelle ce 20 mai 2010, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne).

Alors que ce procès fleuve entre dans sa cinquième semaine, le temps presse pour cheminer vers une vérité judiciaire. Les débats, qui reposent sur les maigres pièces d'un dossier tentaculaire, n'ont pas réellement permis de faire émerger de nouveaux éléments. La loi du silence règne dans le box. Redoine Faïd, rompu à l'exercice, le sait. Orateur et contradicteur de talent, le "doc", tel qu'il était surnommé dans les années 90, s'en est tenu à la version des faits qu'il avait exposée pendant l'instruction. Quitte à faire sourire la cour, interloquée par l'aplomb avec lequel il a défendu son scénario rocambolesque. 

"Je vais être ca-té-go-ri-que"

Le principal élément à charge qui pèse contre lui est une vidéo dans laquelle Redoine Faïd apparaît au volant d'une Renault Megane, en tête de ce qui ressemble à un convoi, le 19 mai, la veille des faits. Sur les images, analysées lundi, on voit l'accusé se garer dans une station essence Shell de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), descendre pour faire le plein et aller payer, avant de remonter dans le véhicule et quitter les lieux, suivi par deux fourgons blancs stationnés à proximité. Ces deux mêmes fourgons ont été utilisés le jour de la fusillade. 

"Comment ne vous êtes-vous pas aperçu que vous étiez suivi par ces deux Trafic ?", l'interroge le président Philippe Roux, dont le flegme tranche avec le verbe incisif de son interlocuteur. "Je vais être ca-té-go-ri-que, répond Redoine Faïd, joignant le geste à la parole. Je n'ai pas vu de camion."

Voici comment l'accusé justifie sa présence dans cette voiture ce jour-là, à cet endroit-là, dans un jargon mâtiné de références procédurales et judiciaires : alors que Rédoine Faïd est à "des années-lumière" de sa vie de braqueur depuis sa libération conditionnelle en 2009 - "j'avais une femme que j'aimais passionnément, un fils, un travail comme attaché commercial et des projets artistiques" - son frère Rachid se présente à la boîte d'intérim dans laquelle Redoine travaille en compagnie d'une personne "à l'esprit délinquantiel (sic)".  

"Qu'est ce que vous foutiez dans cette voiture?"

"On ne va pas se voiler la face. La personne dont vous parlez, c'est Olivier Tracoulat ?", interrompt le président. Redoine Faïd mime un "oui", sans aller plus loin, puisqu'il a "des réticences à parler pour les autres". Depuis le début du procès, le seul individu que les accusés consentent à impliquer indirectement, en le désignant par son surnom "Tony", est Olivier Tracoulat. Renvoyé pour le meurtre de la policière avec deux des neuf accusés (Rabia Hideur et Baba Douada), il est jugé par défaut. Et pour cause. Blessé pendant la fusillade, il est probablement mort. 

Rachid, donc, vient voir son frère Redoine à "deux ou trois reprises" en compagnie d'Olivier Tracoulat et d'un jeune, - dont Redoine Faïd dit connaître le grand frère, mais il tait son nom, pour ne pas "causer de problèmes" -. Le braqueur qui se dit repenti affirme les avoir fermement éconduits. Pas assez, sans doute, puisque le "jeune" vient le chercher jusque sur son lieu de footing à Courbevoie, le 19 mai 2010, pour une demande urgente. Redoine Faïd accepte de monter dans sa voiture. Mais le conducteur, qui "a l'air d'avoir une gastro", est pris de vomissements. L'accusé raconte comment il prend alors le volant, s'aperçoit qu'il n'y a plus d'essence, va faire le plein puis s'énerve en demandant à son mystérieux passager de le ramener chez lui. 

Sur les images de vidéosurveillance captées à la station Shell, aucun mouvement côté passager n'est détecté dans la Renault Megane. Lundi, un expert est venu témoigner à la barre pour conclure qu'il ne pouvait ni confirmer ni infirmer la présence d'un individu sur ce siège. Redoine Faïd, droit dans ses bottes, persiste et signe, assurant ne pas savoir pourquoi ces "mauvaises fréquentations" avaient besoin de ses services. "Sûrement pas pour me demander de participer aux faits, même pas en rêve." Ni pour jouer le rôle de "conseiller technique", comme le lui avaient suggéré les juges. Les avocats de la partie civile n'en croient rien. "On entend des mensonges du matin au soir depuis cinq semaines !", tempête l'un d'entre eux. Me Laurent-Franck Lienard prend le relais : "Qu'est-ce que vous foutiez dans cette voiture ?" D'autant que Redoine Faid, comme il le confesse à l'audience, n'a jamais passé le permis et pouvait voir sa libération conditionnelle révoquée pour ce simple délit. 

Franchement, vous ne jouez pas un peu avec nous ?Maître Laurent-Franck Liénarddevant la cour d'assises de Paris

"On n'échappe pas à son destin"

"J'aurais jamais dû monter dans cette Megane", reconnaît Redoine Faïd de façon ambigue, enchaînant : "J'ai flingué ma vie, j'ai divorcé, j'ai perdu mon fils, mon boulot, je suis en prison."

Je sors du palais de justice, plus jamais vous entendrez parler de moi. Je suis traumatisé.Rédoine Faïddevant la cour d'assises de Paris

Redoine Faïd maintient qu'il est monté dans cette voiture pour se "débarrasser" de ces visiteurs, lui qui sait pourtant "dire 'non'" et à qui "personne ne peut mettre la pression". L'accusé n'en est pas à une contradiction près. Il soutient que "quand on n'a rien à se reprocher, on s'explique tout de suite". Pourquoi avoir fui, alors, en 2011, lors de la vague d'arrestations dans l'affaire de Villiers-sur-Marne ? "J'étais présumé coupable, j'étais un assassin, le cerveau d'un braquage avorté", se justifie-t-il, haussant le ton. Pourquoi une nouvelle cavale en 2013, après l'évasion spectaculaire de la prison de Sequedin (Nord) ? Le "DPS" ("détenu particulièrement surveillé"), régulièrement placé à l'isolement, lâche : "La cocotte, elle était pleine, je suis quelqu'un épris de liberté."

Niant son rôle de dénominateur commun entre les accusés, rencontrés pour certains en détention, Redoine Faïd, poing droit sur la hanche, main gauche pointée vers la cour, répète à l'envi : "Je suis ca-té-go-ri-que, je n'ai rien à voir avec tout ça." Il insiste encore : "Je suis à des années-lumière de tout ça." Peu convaincue, l'avocate générale, Maryvonne Caillibotte, s'interroge sur le "rapport avec la vérité" de ce fan de cinéma, qui s'est mis en scène dans le livre du journaliste Jérôme Pierrat, Braqueur, des cités au grand banditisme. Dans une lettre écrite en 2009 à son "mentor", le réalisateur américain Michael Mann, lue par le président, Redoine Faïd cite en post-scriptum cette maxime d'Yitzhak Rabin, l'ex-Premier ministre israélien : "Quoi qu'on fasse, on n'échappe pas à son destin.

Le destin judiciaire de l'accusé, même s'il ne dépend pas de cette seule affaire, sera scellé le 13 avril. En marge de l'audience, les parties civiles ne se font guère d'illusion : "On ne condamne pas quelqu'un pour un plein d'essence." La mère d'Aurélie Fouquet s'en remet à l'intime conviction des jurés.