Au procès du meurtre d’Aurélie Fouquet, la loi du silence des accusés s'est heurtée à l'intime conviction des jurés

Redoine Faïd comparaît devant la cour d\'assises de Paris, le 1er mars 2016.
Redoine Faïd comparaît devant la cour d'assises de Paris, le 1er mars 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

De lourdes peines, entre un et 30 ans de prison, ont été prononcées contre les accusés. 

"L’issue d’un procès, on ne la connaît jamais." Cette phrase, prononcée par une experte-psychologue au cours du procès du meurtre de la policière Aurélie Fouquet, a pris tout son sens lors de l’énoncé du verdict dans la nuit du mercredi 13 avril. Alors que la cour d’assises de Paris avait renvoyé pendant sept semaines l’image d’un "hamster en train de pédaler dans sa roue", selon les mots même de l’avocate générale, la décision des jurés prouve que les débats leur ont permis d’acquérir l’intime conviction de la culpabilité de la quasi-totalité des neuf accusés.

Trois d’entre eux étaient renvoyés pour le meurtre de cette policière municipale tuée lors d’une fusillade après un braquage avorté le 20 mai 2010, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne). Deux ont été reconnus coupables de ce chef d’accusation. Jugé par défaut, Olivier Tracoulat, grand absent de ce procès et probablement mort car touché par une balle à la tête lors des faits, a écopé de 30 ans de prison, Daouda Baba de 20 ans. Le médiatique caïd Redoine Faïd, reconnu coupable d'association de malfaiteurs et de délits connexes, a été condamné à 18 ans de prison.

"Le code d'honneur, c’est joli, ça fait grand bandit"

La justice a ainsi désigné deux meurtriers. Les jurés ont endossé cette lourde tâche, car ni l'enquête, pauvre en preuves matérielles irréfutables, ni le procès, marqué par la loi du silence, n'ont permis de distribuer exactement les rôles et de comprendre le scénario qui s'est véritablement joué le jour des faits. L'avocate générale, Maryvonne Caillibotte, avait appelé les jurés à dépasser "les silences volontaires" des accusés, moquant l'omerta à l’œuvre dans le box : "Le code d'honneur, c’est joli, ça fait grand bandit." Tout au long des débats, les accusés ont alterné entre loi du silence, dénégations et explications rocambolesques. Une stratégie qui s’est retournée contre eux.

L\'avocate générale Maryvonne Caillibotte lors de son réquisitoire dans le procès du meurtre de la policière Aurélie Fouquet, devant la cour d\'assises de Paris le 11 avril 2016. 
L'avocate générale Maryvonne Caillibotte lors de son réquisitoire dans le procès du meurtre de la policière Aurélie Fouquet, devant la cour d'assises de Paris le 11 avril 2016.  (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

Ainsi en est-il de Daouda Baba, qui écope de la peine la plus lourde après Olivier Tracoulat. Comme pour les autres accusés, les 46 tomes de procédure ne font apparaître qu’un faisceau de présomptions contre lui : une trace ADN retrouvée sur une arme qui devait servir au braquage du fourgon blindé, l’identification d’une personne de couleur parmi les membres du commando par un témoin, des liens avec les protagonistes du dossier, et surtout des brûlures à l’avant-bras gauche, pouvant correspondre à des cicatrices laissées par la mise à feu du fourgon le jour de la fusillade.

Camion garni et voiture brûlée

Avec William Mosheh, condamné, lui, à dix ans de prison pour avoir joué un rôle de logisticien, Daouda Baba a livré une version peu crédible à la cour. Les deux hommes justifient ainsi la présence de leur ADN par la rencontre fortuite avec une camionnette remplie d'armes, d'argent et de drogue lors d'une balade à VTT. "Ce n'est plus un panier garni, c'est un camion garni !" plaisante, acerbe, Maryvonne Caillibotte. Quant à ses brûlures, il explique qu’elles datent du jour où il a incendié un véhicule volé en plein centre-ville de Creil, en journée, vers avril 2010. "Admettons que ce soit vrai, on va faire comme dans le sketch, aucun signalement de voiture brûlée n’a été fait à ces dates-là", rappelle l’avocate générale.

Jusqu’où peut-on aller comme ça ? Je ne parle même pas d’irrespect de la cour, je parle d’inconscience absolue !Maryvonne Caillibotte, avocate généraledevant la cour d'assises de Paris

L’attitude de Daouda Baba lors de son interrogatoire a achevé, semble-t-il, de le desservir. "Monsieur Moreau, je ne vous dois rien, regardez-moi dans les yeux", a-t-il lancé, très nerveux, au collègue d’Aurélie Fouquet assis sur les bancs des parties civiles. "Y a pas de mytho ici, jouez pas avec ma vie. Vous voulez me tuer, vous voulez gâcher ma vie", s’est-il encore écrié, provoquant une suspension d’audience.

Rabia Hideur (à gauche) et Daouda Baba, le 31 mars 2016 devant la cour d\'assises de Paris.
Rabia Hideur (à gauche) et Daouda Baba, le 31 mars 2016 devant la cour d'assises de Paris. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

"Des fables"

L’insolence de Redoine Faïd face aux questions des avocats des parties civiles n’a pas non plus bénéficié à l’accusé. "On a vu son vrai visage, pas celui de l’ex-braqueur qui parlait sur les plateaux de télé", glisse Elisabeth Fouquet, la mère de la victime, en marge de l’audience. Ce fan de cinéma, coauteur d’un livre avec le journaliste Jérôme Pierrat sur sa vie de caïd des cités, doit sa présence dans ce dossier à des images de vidéosurveillance tournées la veille de la fusillade. Il est identifié dans une voiture, à la tête de ce qui apparaît comme un convoi, composé des deux utilitaires blancs utilisés le 20 mai.

"Le petit train roule ensemble pendant une douzaine de kilomètres, avec le même agencement !" souligne l’avocate générale, balayant d’un revers de main la "fable" débitée par Redoine Faïd pour justifier sa présence dans cette voiture ce jour-là. Une histoire de "jeune" mandaté par Olivier Tracoulat pour venir le chercher en voiture mais pris soudain d’une "gastro", contraignant Redoine Faïd à prendre le volant…

Redoine Faïd devant les assises de Paris, le 1er mars 2016.
Redoine Faïd devant les assises de Paris, le 1er mars 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

Des versions plus rocambolesques les unes que les autres, et qui ont parfois secoué de rires l'assistance.

Ces alibis fantaisistes montrent qu’ils prennent les gens pour des idiots, qu’ils se pensent supérieurs à ceux qui les écoutent.Laurent-Franck Liénard, avocat de la famille Fouquetà francetv info

Face à ces "fables", l'avocate générale en a appelé au "bon sens" des jurés. Mais "le bon sens, ça me suffit pas", s'est insurgé lors de sa plaidoirie Christian Saint-Palais, l'avocat de Redoine Faïd. En vain, puisque son client a été reconnu coupable. Si les jurés n’ont pas suivi les réquisitions de l’avocate générale, qui réclamait 22 ans de prison, ils semblent avoir été convaincus par la thèse selon laquelle Redoine Faïd a joué le rôle du cerveau dans ce projet de braquage avorté.

Ils ont été plus cléments avec Malek Khider, le seul à avoir reconnu sa participation au projet. "Malek Khider, c’est en quelque sorte le bon élève de cette audience, même s’il a fixé lui-même une borne entre ce qu’il voulait bien dire et ne pas dire", a analysé Maryvonne Caillibotte. "Je n'ai rien à cacher, sauf les noms", avait lâché Malek Khider au début de son interrogatoire, refusant de parler, par peur des représailles.

Qu'on me tire dessus, rien à foutre, mais je veux pas qu'on touche à ma femme et mes enfants.Malek Khider devant la cour d'assises de Paris

Alors qu’il risquait la perpétuité et que l’avocate générale avait requis 25 ans de prison à son encontre, Malek Khider a été condamné à 15 ans de réclusion et acquitté pour un autre braquage raté commis à Gentilly (Val-de-Marne) en décembre 2009, joint à cette affaire.

L'élan de sincérité de Bisel

Quant à Rabia Hideur, il a été acquitté du meurtre d’Aurélie Fouquet, et n’a écopé que de dix ans de prison pour avoir pris part au projet de braquage de Villiers, bien moins que la peine de perpétuité encourue et les réquisitions (30 ans). La présence de son ADN sur une kalachnikov retrouvée dans le sac de sport de Malek Khider et sa reconnaissance "de profil" par un policier comme étant le passager du fourgon blanc n’ont pas convaincu les jurés de sa présence au sein du commando meurtrier. Peut-être parce que Rabia Hideur ne s’est pas enferré dans des justifications alambiquées, se contentant de nier son implication.

L’élan de sincérité de Jean-Claude Bisel semble lui aussi avoir payé. C’était un jeudi, à la fin du mois de mars. Un jour de ciel gris et froid. Dans un grand silence, Elisabeth Fouquet s’avance à la barre. C’est son moment. Enfin. Elle peut se souvenir de sa fille, raconter qui elle était, puis la douleur de l’avoir perdue. Sa souffrance est mise à nu. Dans le box, Jean-Claude Bisel se lève. Il essuie une larme au coin de son œil avec un mouchoir en papier plié. L’émotion est sincère, le moment rare.

Je pense que j'étais en présence du tireur ou d'un des tireurs. Je tenais à le dire.Jean-Claude Biseldevant la cour d'assises de Paris

Ces mots créent la surprise. C’est la première fois qu’un accusé en accable un autre. Car, derrière cette phrase, Jean-Claude Bisel désigne Olivier Tracoulat, ou "Tony", son surnom. Il risquait trois ans de prison pour avoir veillé et caché le blessé, il a été condamné à un an de prison pour recel de malfaiteur.

Un moment de vérité raté

Pour autant, la vérité que réclamait la famille Fouquet n’a pas éclaté. Jean-Claude Bisel n’en a pas dit plus. Face au silence des accusés, le président de la cour d'assises, Philippe Roux, a souvent renoncé à aller plus loin, ponctuant invariablement les échanges par un "bien, bien…". "On est passés à côté du moment de vérité", a regretté Laurent-Franck Liénard.

Après six ans d’enquête et sept semaines de procès, des zones d’ombre et des questions subsistent. Notamment sur le rôle joué par un dixième homme, l’autre grand absent de ce procès. Il s’agit de Fisal Faïd, qui a fui dès le lendemain des faits en Algérie, où il devrait être jugé. Il a laissé une trace ADN compromettante, sur le cadre explosif retrouvé sur les lieux de la fusillade. Le frère de Redoine Faïd, au passé judiciaire chargé, a aussi été reconnu par un témoin.

Fisal Faïd transpire tellement dans ce dossier.Maryvonne Caillibotte, avocate généraledevant la cour d'assises de Paris

Elisabeth Fouquet "reste frustrée de ne pas avoir le nom de l'assassin de sa fille, ni de réponses concernant Fisal Faïd". Souhaitant être associée au futur procès en Algérie de cet homme, actuellement détenu dans ce pays, elle se dit prête à poursuivre le combat judiciaire. Si ces longues semaines passées au palais ne lui auront apporté qu’une vérité judiciaire partielle, elles lui ont permis de se rapprocher de son autre fille, Sandra. La douleur les avait éloignées, le procès les a réunies. Elles sont prêtes, désormais, à affronter la suite, en Algérie et en France. Redoine Faïd et Daouda Baba ont annoncé, dès jeudi, leur intention de faire appel.