Erreurs judiciaires : "Le jour où j’ai été arrêté"

Marc Machin, le 7 octobre 2008 à Paris, lors d\'une conférence de presse au cabinet de son avocat, Louis Balling. 
Marc Machin, le 7 octobre 2008 à Paris, lors d'une conférence de presse au cabinet de son avocat, Louis Balling.  (JOEL SAGET / AFP)

Alors que le procès en révision de Marc Machin s’ouvre, francetv info rapporte les témoignages de plusieurs victimes d’erreurs judiciaires. Aujourd'hui, le moment de leur interpellation.

Dans son cas, la justice a persisté dans l’erreur pendant près de sept ans. Pour d'autres, cela a duré plus longtemps encore. Alors que le procès en révision de Marc Machin, condamné à tort pour le meurtre de Marie-Agnès Bedot sur le pont de Neuilly en 2001, s’est ouvert lundi 17 décembre, francetv info a recueilli les témoignages de plusieurs victimes d’erreurs judiciaires. Chaque jour jusqu’à samedi, elles racontent une étape importante de leur parcours, de l'arrestation à la reconnaissance de leur innocence.  

Une vie laissée en plan

"La rumeur courait dans la ville. Je savais qu’ils allaient venir." Abderrahim El-Jabri n’a pas été surpris quand les gendarmes de Lunel (Hérault) l'ont interpellé ce 20 avril 1998, cinq mois après le meurtre d’un dealer de 22 ans tué de 108 coups de couteau. A l’époque, tout l’accuse, lui et son ami Kader Azzimani : un témoin affirme avoir vu les deux hommes, aujourd’hui en route vers l’acquittement, sur la scène de crime et ils reconnaissent avoir fourni 5 kilos de cannabis à la victime quelques heures avant sa mort. "Je savais que j’étais grillé, tout le monde nous accusait", confie Abderrahim El-Jabri à francetv info. Pour autant, ils ne tentent pas de s’enfuir, loin de s’imaginer ce qui les attend.

De manière générale, les victimes d’erreurs judiciaires interrogées par francetv info ont pensé en toute bonne foi que leur interpellation resterait un incident de parcours. Avec le recul, elle a fait basculer leur vie. Si Abderrahim El-Jabri et Kader Azzimani savent qu’ils vont avoir affaire aux stups pour leur trafic, ils ne se figurent pas qu’ils vont devoir laisser leur vie en plan pendant plus de dix ans, abandonnant un projet de mariage pour Abderrahim El-Jabri, une femme et un enfant pour Kader Azzimani.

Marc Machin, loin d’être un enfant de chœur au moment de son arrestation, n’a pas non plus pressenti le cauchemar à venir. Le jeune homme, alors âgé de 19 ans, était chez son père, à Paris, à jouer aux jeux vidéos avec son petit frère et un copain quand les policiers de la brigade criminelle sont venus le chercher en décembre 2001. Malgré son casier judiciaire bien rempli (vols, violences avec armes, deux agressions sexuelles...), il est loin d’imaginer qu'on le soupçonne cette fois d’homicide, celui, à l’arme blanche, de Marie-Agnès Bedot sur le pont de Neuilly quelques jours plus tôt. Quand il est "débarqué" au 36 quai des Orfèvres à Paris, l’inquiétude grandit.

Un profil idéal ?

C’est "l'hébétude". Roland Agret ne comprend pas non plus pourquoi les policiers viennent l’arrêter en novembre 1970 après les meurtres de son patron, un garagiste, et de son assistant, à Nîmes (Gard). Il devine vite, pourtant, que les enquêteurs ont un mobile en or : le "jeune frimeur", comme il décrit l'homme qu'il était à l’époque, s’est enfui quelques semaines plus tôt avec la femme de son patron. Pour les policiers, cela ne fait pas de doute, il a voulu se débarrasser du mari gênant.  

Il n’en faut pas toujours autant pour faire un bon coupable. Patrick Dils est un adolescent renfermé âgé de 16 ans, philatéliste à ses heures et atteint d’une légère claudication quand les corps de deux enfants sauvagement tués à coups de pierre sont retrouvés à Montigny-lès-Metz (Moselle) en septembre 1986. Une lettre anonyme amène les enquêteurs à soupçonner l'adolescent. Il est arrêté deux premières fois, l'une dans la rue et l'autre sur son lieu de travail, avant d'être relâché faute d'éléments. Mais Patrick Dils se souvient surtout de la troisième interpellation, en avril 1987. Un nouveau témoignage fait coller son emploi du temps et l’horaire des meurtres. "Même lors d’un banal contrôle d’identité, on peut se sentir mal à l’aise. Alors pour un double meurtre...", raconte-t-il aujourd’hui à francetv info. 

Le regard des proches

A cette époque, Patrick Dils a autre chose sur la conscience, comme le rappelle la revue Alibi. Il redoute "d’être accusé de fouiller dans les poubelles des maisons et des entreprises, le long de la ligne de chemin de fer. Il avait l’habitude de récupérer les enveloppes jetées aux ordures pour compléter sa collection de timbres." D’où, selon la revue, son attitude étrange et contradictoire au cours de sa garde à vue.

Dans ces moments-là, les proches manquent. "On se retrouve tout seul face à un système, on n’a personne pour être épaulé, on est complètement démuni", ajoute Patrick Dils. Les enquêteurs ne sont jamais venus l'arrêter chez ses parents.

Cependant, l’inquiétude lue dans les yeux des membres de la famille peut également être difficile à vivre pour l'interpellé. Quand il voit débarquer chez lui trois collègues, le père de Marc Machin, lui-même policier, demande à son fils : "T’as fait des conneries ?" Ce dernier jure - sur la tombe de sa grand-mère tant chérie - que non, il n’a rien fait de grave. Sûr de lui, le jeune homme lance même cette phrase à son cadet depuis la rue : "T’inquiète ! Demain, je suis de retour à la maison !" Il ne remettra les pieds dans l’appartement parisien qu'après sept années derrière les barreaux.

"Nous avons été embastillés"

Alain Marécaux, l’un des 13 acquittés de l’affaire Outreau, aurait sans doute préféré être seul au moment de son interpellation un soir de novembre 2001. Sa femme et ses trois enfants sont là quand les policiers débarquent chez lui. "Nous [les acquittés de l'affaire] avons été embastillés non pas par une lettre du roi mais par une lettre de Fabrice Burgaud [le juge d’instruction], lançait-il dans France-Soir en février 2011. Lorsque j'ai été arrêté, j'avais l'impression de revenir soixante ans en arrière, que la Gestapo venait chez moi." Le film inspiré du cas de l'huissier de justice, Présumé coupable, sorti en 2011, laisse imaginer la violence de la scène.




Le 14 novembre 2011, dix ans jour pour jour après son interpellation, Alain Marécaux a cessé de parler publiquement de l’affaire Outreau. Mais il y pense "tous les jours de [sa] vie".

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