"Jungle" de Calais : la justice se donne du temps sur l'évacuation

(425 enfants et adolescents dorment dans cette partie sud du camp qui doit être rasée © RF / Gaele Joly)

La "jungle" de Calais dans laquelle vivent 300 enfants n' pas été évacuée mardi soir par la préfecture du Pas-de-Calais. L'Etat devrait attendre la décision du tribunal administratif qui se penche sur le dossier.

Les associations sur place, soutenues par la Défenseure des enfants, le clament : on ne peut pas procéder au démantèlement de la "jungle" comme l’Etat le prévoit. 425 enfants et adolescents dorment dans cette partie sud du camp qui doit être rasée, et notamment les 300 mineurs isolés qui, sans leur famille, sont livrés à eux-mêmes.

Les enfants angoissés à l'idée de quitter le camp

Tous les jours après l’école, les enfants se retrouvent chez Lise, leur maman à tous comme ils le disent eux-mêmes. Venue d’Angleterre, elle a monté le centre pour femmes et enfants, au milieu de la boue, entre l’église et le théâtre. Un jeune adolescent vient chercher un peu de réconfort. Dans son anglais hésitant, ce jeune afghan tente de raconter son histoire : "J'ai quitté mes parents en Afghanistan pour rejoindre mon oncle en Angleterre, afin de pouvoir étudier. " Avec l’aide du traducteur, on comprend que le jeune homme a voyagé seul avec des passeurs.

Depuis l’annonce de l’évacuation de la "jungle", les enfants sont angoissés. "Ils ont du mal à en parler mais ils sont très agités ces jours-ci" remarque Lise qui s’occupe d’eux depuis six mois. Pour elle aussi, ce n’est pas facile. "On a des enfants qui sont très inquiets, effrayés, stressés. Vous savez, il y a des enfants qui vivent chez moi depuis cinq mois, je les ai vus changer, leur comportement a évolué. Ils sont plus calmes, plus sereins, parce qu’on leur a donné ce dont ils avaient besoin. Mais voilà que ça recommence à nouveau, les enfants n’arrivent plus à gérer, ils n’arrivent pas à affronter ça."

"L'Etat est irresponsable et devrait être condamné internationalement pour ce qu'il fait ici"
— Marianne Humbersot, chef de mission du centre pour enfants dans la "jungle" de Calais

Tandis qu’un ado s’accroche à son cou, au centre juridique pas très loin, d’autres jeunes font la queue pour savoir ce qui les attend une fois la "jungle" rasée. "Pas grand-chose !" , s’emporte Marianne Humbersot, chef de mission de ce centre, qui côtoie les enfants tous les jours. "Ils nous demandent : qu’est-ce que l’on va faire, qu’est-ce qui va advenir de nous, où va-t-on aller ? Il n’y a aucune solution proposée par l’Etat aujourd’hui" s'exclame-t-elle.

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"Il y a 44 enfants dans le camp de l’Etat pour le moment, qui sont dans une structure qui n’est pas agréée pour recevoir des mineurs, encore moins des mineurs isolés étrangers. Cela veut dire que ces enfants dorment tous les soirs avec des hommes, et qu’ils prennent leur douche au même endroit que ces hommes-là. Voilà la solution de l’Etat. Je suis au-delà de la colère et de l’impuissance. L’Etat est irresponsable et devrait être condamné internationalement pour ce qu’il est en train de faire ici. Ce qu’il se passe ici est une responsabilité commune de toute la population française qui a élu ces personnes et supporte leur politique."*

Les enfants, premières victimes potentielles des trafics

Ici, personne ne sait ce que vont devenir ces enfants. A ce jour, aucun mineur n’a été autorisé à rejoindre sa famille en Angleterre, comme le permettent pourtant les accords de Dublin 3. Pour Raymond Blet, avocat honoraire à la permanence juridique de la "jungle", ces enfants vont être jetés en pâture aux différents trafics. "Ça va être à nouveau la dispersion, 70 mineurs qui vont partir alors que ce sont des personnes vulnérables. Les risques, ce sont les passeurs, la prostitution, tout ce que l’on connait des mineurs qui sont à la rue. Ce sont à terme des bombes au niveau de la potentialité de délinquance, alors que ce sont des gamins gentils comme tout, qui sont traumatisés"…

La solution : des "maisons de migrants" agréées

Pourtant, les associations réclament depuis des années la mise en place de maisons de migrants, comme l'explique Marianne Humbersot, chef de mission du centre d'accueil pour enfants de Calais. "La solution est de créer des maisons agréées, avec des éducateurs spécialisées, où tout le monde peut vivre ensemble avec les associations, avec les acteurs locaux. Il n’y a rien à réinventer, tout est déjà dans le Droit, il faut juste mettre en place."

Dernier espoir, la venue ce matin de la juge du Tribunal administratif de Lille, qui doit trancher sur l’urgence ou non d’évacuer. Elle peut encore tout interrompre, l’audience est prévue à 14 heures ce mardi après-midi. La décision, elle, ne sera pas rendue aujourd'hui.  Mais on sait déjà que la jungle ne sera pas évacuée ce mardi soir à 20h comme cela avait été annoncé. L'Etat a promis d'attendre la décision du juge pour agir. 

  

  

Que vont devenir les enfants de la "jungle" ? Reportage de Gaele Joly
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