Incendies en Gironde : pour les sylviculteurs, une vie qui part en fumée

Patrick Maurin et Jean-Michel Landureau ont perdu plusieurs centaines d\'hectares de forêt entre l\'incendie de 2009 et celui de 2015.
Patrick Maurin et Jean-Michel Landureau ont perdu plusieurs centaines d'hectares de forêt entre l'incendie de 2009 et celui de 2015. (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO)

Quatre-vingt-dix pour cent de la forêt d'Aquitaine appartient à des propriétaires privés. La grande majorité n'est pas assurée et doit repartir à zéro lors d'un incendie.

L'atmosphère est lourde. Le vent chaud soulève le sable gris encore brûlant des flammes à peine éteintes du week-end. Il y a deux jours, un incendie a ravagé près de 25 hectares de forêt landaise, à Naujac-sur-Mer, près de Lacanau. "J'ai perdu 16 hectares, et 4,5 autres que j'étais sur le point d'acheter", se désole Patrick Maurin, sylviculteur médocain de 60 ans.

La silhouette robuste et le visage grave, l'homme observe les rangées de pins maritimes noircies par la fumée. Des pins maritimes courbés, les branches sans feuilles, rongées par le feu. A quelques encablures de là, un camion rouge de pompiers parcourt les allées à la recherche de "fumerons" à éteindre, ces points de fumée signaux d'éventuels nouveaux départs de feu. "Sept mille euros volatilisés en quelques heures, que je ne reverrai jamais", soupire Patrick Maurin. "Enfin, on commence à avoir l'habitude..."

Uu fumeron dans la forêt de Naujac-sur-Mer. 
Uu fumeron dans la forêt de Naujac-sur-Mer.  (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO)

"Aucun sylviculteur ne peut plus vivre de son métier"

Depuis 2010, l'Aquitaine a dû affronter de nombreux feux de forêts. L'un des plus marquants reste celui d'août 2012 à Lacanau. Cette fois-là, 650 hectares avaient été réduits en cendres, et nécessité deux jours d'intervention. "Tout ça à cause d'une vulgaire cigarette", se rappelle le forestier.

On ne le répète pas assez, mais, le plus grand danger de la forêt, c'est l'homme.Patrick Maurin, sylviculteur en Gironde

Comme à chaque fois lors d'un incendie, c'est aux forestiers de prendre la relève des pompiers après leur départ. "On doit veiller à ce que le feu ne reprenne pas, faire des rondes et réparer la forêt. Tout ça sans subventions, sans aides financières. Juste à nos frais."

Etre sylviculteur en Gironde est devenu un métier où l'on travaille à perte. A force de tempêtes – 1999, puis 2009 – et d'incendies, la profession s'est beaucoup paupérisée, et "aucun sylviculteur ne peut plus vivre de son métier", assure Patrick Maurin, aussi président de la DFCI, l'association Défense des forêts contre l'incendie, qui tente de prévenir les feux. "On ne peut jamais quantifier exactement ce que l'on perd lors d'un incendie. La forêt demande beaucoup de patience, de minutie et d'exigence, pour une rentabilité qui n'arrive vraiment que tous les cinquante ans ! Mais, lors d'un incendie, c'est toute une vie que l'on doit reconstruire."

"Depuis cinq ans, je n'ai quasiment pas de revenus"

A l'opposé de l'agriculture, où une récolte saisonnière garantit des revenus réguliers, le pin maritime qui pousse en Aquitaine ne peut évidemment pas être coupé chaque année pour être vendu. Un pin met cinquante ans pour arriver à maturité, l'âge où sa valeur est maximale. Le rôle du forestier est alors "de gérer et d'entretenir la forêt pour les générations futures", et pour s'assurer un revenu minimal.

Sur chaque parcelle de forêt, on plante au départ environ 1 500 pins. Au fil des années, on coupe certains arbres pour donner plus d'espace de croissance à d'autres, on les vend, puis on replante. A la fin d'un cycle, il ne reste que 200 à 250 arbres cinquantenaires. "Ce sont les plus intéressants et les plus beaux, ils servent à faire de la menuiserie, de la boiserie. Lorsqu'on les coupe avant cet âge, ils sont utilisés pour faire des palettes, ou pour chauffer les maisons", explique Patrick Maurin. Evidemment, les sylviculteurs n'attendent pas cinquante ans pour vendre leurs parcelles : "Cela fait plus d'un siècle et demi que cela fonctionne comme ça. Lorsqu'on achète une parcelle, il y a déjà des pins de tout âge". Problème : lors d'un incendie, tout ce système est complètement remis à plat.

Patrick Maurin a perdu 16 hectares de forêt lors de l\'incendie de Naujac-sur-Mer le 25 juillet 2015.
Patrick Maurin a perdu 16 hectares de forêt lors de l'incendie de Naujac-sur-Mer le 25 juillet 2015. (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO)

Pour faire face à ces catastrophes, Patrick Maurin a pris une assurance "tempête et incendie" en début d'année. Elle lui coûte 1 000 euros par an, mais couvre chacun de ses hectares, en cas de sinistre, à hauteur de 800 euros. "C'est une petite assurance. A l'achat, chaque hectare coûte environ 1 000 euros. Je l'ai surtout prise, car la forêt ne me rapporte rien depuis cinq ans, je n'ai quasiment pas de revenus, et elle me permet de bénéficier d'un abattement fiscal sur mes impôts, confie le professionnel. C'est pour ça que les plus gros sylviculteurs ne peuvent pas se permettre d'avoir une assurance. Elle leur coûterait trop cher par rapport au maigre profit que rapporte la forêt."

"Aucun incendie ne nous fera partir"

A une dizaine de kilomètres de Naujac-sur-Mer, à Hourtin, Jean-Michel Landureau, 87 ans, fait partie de ces "gros sylviculteurs". En 2012, celui qui est considéré comme le deuxième forestier le plus important du Médoc a vu plus de 103 de ses hectares partir en fumée en une seule nuit. "Je n'étais pas chez moi cette nuit-là, j'étais en vacances dans les Pyrénées. C'est un voisin qui m'a appris la nouvelle. Quand je suis revenu, il n'y avait plus aucun arbre sur mes terrains. Tout était désert, encore enfumé. Il faut avoir le moral pour voir ça..." Sans assurance, impossible de savoir combien il a perdu exactement lors de ce sinistre. "On ne peut pas calculer cela, vu que les pins avaient des âges différents, qu'on ne sait pas lesquels on aurait coupé... Je sais juste que, depuis 2012, je dois gagner autour de 4 000 euros par an avec la forêt."

Il faut dire que la patience est de mise avant qu'elle ne soit de nouveau exploitable : "Après un incendie, il faut tout raser, nettoyer les sols, enlever les pins qui sont tombés, traiter pour éviter que les insectes ne viennent manger les pins survivants, et puis labourer pour pouvoir replanter...", détaille l'octogénaire. Résultat, le professionnel a dû attendre près de trois ans et demi avant de replanter. "Deux hectares le mois dernier, c'est tout."

Un pied de pin maritime planté il y a un mois par Jean-Michel Landureau.
Un pied de pin maritime planté il y a un mois par Jean-Michel Landureau. (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO)

Conséquence, la grande majorité des sylviculteurs exercent un autre métier. A 87 ans, Jean-Michel Landureau est toujours vigneron. Quant à Patrick Maurin, il tient une petite scierie et importe du bois. Pourquoi continuer dans de telles conditions ? "Parce qu'on est médocains, qu'on aime notre forêt et que notre essence est ici", répond Jean-Michel Landureau. Aucun incendie ne nous fera partir."