"Les informations ne sont ni complètes, ni sincères !" : après l’incendie de l’usine Lubrizol, les habitants manifestent face à la préfecture

Un manifestant à Rouen, le 1er octobre 2019.
Un manifestant à Rouen, le 1er octobre 2019. (LOU BENOIST / AFP)

La liste des 5 253 tonnes de produits chimiques qui ont brûlé dans l'incendie a été publiée par la préfecture. Pas de quoi convaincre les 2 000 habitants rassemblés à Rouen mardi soir.

La nuit est tombée à Rouen. Il est 20 heures, mardi 1er octobre, quand la préfecture de Seine-Maritime ouvre une mince brèche face à la contestation des habitants. Une délégation de dix personnes – représentants de syndicats, d'ONG ou de riverains – traverse un large barrage de policiers casqués et armés. Elles vont enfin rencontrer celui qui est au centre de l'attention et de l'incompréhension depuis six jours, le préfet du département. Sur la table : l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre, et ses conséquences environnementales et sanitaires.

De l'autre côté du barrage, ils sont près de 2 000 à être descendus dans la rue malgré la pluie, pour un premier rassemblement d'ampleur dans le centre-ville de Rouen depuis la catastrophe industrielle. "Lubrizol coupable, l'Etat complice", scandent les manifestants. Dans les rangs, des professeurs, des éleveurs, des militants ou de simples riverains qui ne trouvent pas les réponses à leurs questions dans les diverses communications de la préfecture.

Pourtant, l'éxecutif avait semblé prendre la mesure de la demande de transparence. Un peu plus tôt dans l'après-midi, Edouard Philippe avait promis à l'Assemblée nationale la publication de la liste tant attendue des produits chimiques partis en fumée. A 17h30, le préfet s'exécutait en donnant de premières données et quelques résultats d'analyses. Mais après une petite semaine d'échanges chaotiques, la rue n'entend plus et la méfiance a gagné la majorité.

"On attend toujours des réponses à nos questions"

"Les autorités ont fait preuve d’un grand amateurisme, dénonce Jean-Baptiste Chalvet, professeur d’EPS au collège Fernand-Léger de Petit-Quevilly (Seine-Maritime). Notre établissement est situé à 600 mètres du site de Lubrizol et il n’a pas été officiellement fermé jeudi et vendredi. Comment voulez-vous que l'on fasse faire du sport aux gamins dans ces conditions ?" Face aux doutes et aux craintes, le professeur et une grande partie de ses collègues ont même décidé d'exercer leur droit de retrait lundi et mardi.

D'autres n'ont pas eu le choix. Ils ont dû continuer leur activité, malgré le flou. "Les abeilles sont en train de récolter des miels sur le lierre et sur les jachères. Mais on attend toujours des réponses à nos questions, on voudrait savoir ce qu’il y avait dans les fûts", explique Jean Marie Ledoux, apiculteur, venu en tenue de travail. Depuis le 26 septembre, son miel est consigné, jusqu'à obtention de garanties sanitaires.

"Ma maison est dévastée"

Le sentiment d'abandon domine aussi chez certains riverains. "Ma maison est dévastée. On a essayé de nettoyer, mais on ne sait même pas comment faire", explique Paola en montrant une photo de sa terrasse, noircie par la pluie de suie. "Nos maires ne sont pas venus, on n’a pas eu une aide. Ne serait-ce qu’une présence, ce serait indispensable, pour montrer qu’on ne nous laisse pas à l'abandon", implore-t-elle les larmes aux yeux, visiblement à bout.

Comme elle, ils sont nombreux à être venus des campagnes environnantes, où le sentiment de solitude face aux événements est encore plus fort. Un sexagénaire a même ramené une bouteille d'eau de pluie noire. "Il n’y a pas que Rouen et son agglomération. Le pays de Bray aussi a été touché, s'indigne Marie Benoit, habitante de Beaubec, l'une des 112 communes du département concernées par un arrêté sanitaire. Le nuage est passé. La pluie était noire et les vaches ont bu de l’eau noire. On est catastrophés. Il y a une telle non-information qu’on se demande si on nous cache des choses."

La confiance n'est pas revenue

A quelques mètres d'elle, l'eurodéputé (Place publique) Raphaël Glucksmann s'est mêlé à la foule des anonymes, sans se faire remarquer. Il disserte sur ce qui a bien pu faire sortir autant de gens dans la rue : "Il y a un problème en France. L’administration pense que partager de l’information va générer de la panique. En réalité, c’est l’inverse."

Malgré la proximité, peu de manifestants semblent au courant des nouveaux éléments fournis un peu plus tôt par la préfecture concernant le sinistre. La liste des 5 253 tonnes de produits chimiques qui ont brûlé dans l'incendie a ainsi été publiée. Quelques militants ont tout de même pris la peine de lire ces dernières nouvelles. C'est le cas de Guillaume Blavette, membre de l'association France Nature Environnement. Mais le résultat ne le satisfait pas : "Les informations ne sont ni complètes, ni sincères !" La confiance est encore loin d'être revenue.

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