"Il y aura de plus en plus d'incendies à cause du changement climatique" : le cri d'alerte de deux chercheurs

La plage de Bormes-les-Mimosas (Var), le 26 juillet 2017.
La plage de Bormes-les-Mimosas (Var), le 26 juillet 2017. (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Des milliers d'hectares brûlés et de personnes évacuées : les incendies qui frappent la France, touchée par une période de sécheresse, risquent de s'intensifier à l'avenir et de s'étendre à la planète entière. Le réchauffement climatique joue un rôle dans ce scénario catastrophe. Franceinfo vous explique pourquoi.

Les incendies qui sévissent dans le sud-est de la France sont-ils une conséquence du changement climatique ? La question se pose, alors que plus de 12 000 personnes sont évacuées à Bormes-les-Mimosas (Var) et qu'environ 7 000 hectares de végétation sont partis en fumée en France. Mais la réponse n'est pas si simple.

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"Le problème qu'on a toujours pour lier deux phénomènes, c'est qu'on ne peut le faire que de manière statistique, explique à franceinfo Hervé Le Treut, climatologue membre de l'Académie des sciences. Or, le réchauffement climatique est un des facteurs qui peuvent expliquer la multiplication des feux, mais ce n'est pas le seul : il y a aussi l'action humaine, la sécheresse parfois liée au réchauffement, la repousse des forêts...", énumère-t-il. Avant de résumer : "Le réchauffement climatique est une cause, même si ce n'est pas la seule."

Les incendies sont la conséquence d'"une combinaison de facteurs"

Plutôt que de parler de réchauffement climatique, Michel Vennetier, chercheur à l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), préfère parler de changement climatique. Deux mots différents, mais derrière, une même idée. "C'est le changement climatique, et pas seulement le réchauffement, qui contribue largement aux incendies et à leur propagation", estime Michel Vennetier, contacté par franceinfo. Pour lui aussi, les feux dévastateurs de ces derniers jours sont la conséquence d'une "combinaison de facteurs".

Il y a d'abord les années de sécheresse, qui se succèdent de plus en plus. Il y a aussi le changement du régime de pluie, qui se traduit par des averses moins fréquentes et plus intenses. Puis la canicule, qui, additionnée à la sécheresse, constitue des conditions de démarrage du feu. Les deux chercheurs pointent aussi du doigt le développement de friches sur les terres abandonnées par l'agriculture. "Dans les zones qui ne sont plus exploitées, par exemple celles cultivées autrefois avec soin par des paysans, la végétation repousse de manière non contrôlée et devient un combustible", explique Hervé Le Treut.

Ainsi, selon Michel Vennetier : "Les zones combustibles s'étendent vers la ville et dans la ville en même temps que les villes vont vers les zones combustibles." Pour le chercheur, la végétation des jardins d'agrément se transforme en combustible avec la sécheresse, d'autant plus lorsque des arrêtés avec des interdictions d'arroser sont pris. Michel Vennetier relève une particularité propre à la région Paca, qu'il étudie. "Il y a de plus en plus d'habitants et de nombreux touristes pendant l'été. Or plus il y a de personnes, plus il y a d'interfaces entre zones habitées et forêt, là où naissent la majorité des feux, mais aussi des personnes avec des mégots et d'imprudents, donc le risque augmente mécaniquement."

"La deuxième année consécutive de sécheresse extrême"

Ce "cocktail" et le vent violent expliquent la multiplication des incendies dans le Sud-Est cet été en particulier. Toutefois, pour Hervé Le Treut, on ne peut pas comparer l'ampleur des feux d'une année sur l'autre. Il faut plutôt regarder à l'échelle d'une décennie. "De 2003 à 2007 inclus, on a eu cinq années successives de sécheresse fortes. Cela ne s'était jamais produit depuis la création des annales météo, insiste Michel Vennetier. Cette année est la deuxième consécutive de sécheresse extrême, et les végétaux morts l'an dernier sont un combustible idéal cette année, ajoute-t-il. On sait déjà que c'est un phénomène qui s'est peu produit dans le passé."

Et la situation ne va pas s'améliorer avec l'augmentation du réchauffement climatique. Mais l'ampleur de ces incendies peut évoluer avec l'action humaine. "On est face à des risques accrus, parce que les gaz à effet de serre s'accumulent de manière largement irréversible dans l'atmosphère. Mais dans de nombreuses régions, on sait comment gérer les incendies", relève Hervé Le Treut, qui cite en exemple la forêt des Landes. Ailleurs dans le monde, on pense aussi à l'Australie ou à la Californie, des régions sèches de plus en plus touchées par les feux.

Le problème se pose plutôt dans les régions où il n'y a jamais eu d'incendie massif. Car dans les années qui arrivent, le nombre de zones sensibles va augmenter, selon plusieurs chercheurs, y compris ceux de Météo France. "Dans les zones qui ne sont pas préparées, les incendies pourraient faire beaucoup plus de dégâts", souligne Michel Vennetier.

"Les feux boréaux et tropicaux vont, eux, produire des quantités de gaz carbonique"

C'est là que le bât blesse. Les incendies, par exemple, risquent d'atteindre plus fréquemment les forêts boréales et tropicales. "Alors qu'un feu en Méditerranée ne produit pas beaucoup de CO2, car il consomme peu de biomasse et d'humus, les feux boréaux et certains feux tropicaux vont, eux, produire des quantités de gaz carbonique en brûlant de l'humus accumulé durant plusieurs années", affirme le chercheur de l'Irstea.

Michel Vennetier cite comme exemple les grands feux qui ont ravagé l'Indonésie à la fin des années 1990. Ces incendies "ont brûlé des arbres tropicaux à troncs relativement fins. Mais les forêts dévastées étaient aussi couvertes d'une tourbe riche en carbone, atteignant parfois 20 mètres d'épaisseur. Résultat : on estime que les feux indonésiens ont dégagé entre 0,81 et 2,57 gigatonnes de carbone – entre 13 et 40% des émissions annuelles mondiales de l'époque", écrivait Slate (lien en anglais) en 2007.

Ainsi, si pour le climatologue Hervé Le Treut, le feu n'est pas, à l'échelle locale, un facteur majeur d'augmentation des émissions de gaz à effet de serre, et plutôt une conséquence du réchauffement climatique qu'une cause. Mais il n'en va pas de même à l'échelle du globe. Pour Michel Vennetier, un "cercle vicieux" pourrait se développer dans le futur. "Il y aura de plus en plus d'incendies à cause du changement climatique et ils pourront eux-mêmes contribuer à augmenter les gaz à effets de serre", explique-t-il. Un scénario catastrophe pour la fin du siècle ? "Ce n'est pas très positif, mais c'est réaliste", répond le chercheur.

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