RECIT. "Où est Steve ?" : comment les proches du jeune homme se sont mobilisés pendant plus d'un mois

Des jeunes devant une fresque rendant hommage à Steve Maia Caniço, près du quai Wilson à Nantes, le 30 juillet 2019, au lendemain de la découverte du corps du jeune homme.
Des jeunes devant une fresque rendant hommage à Steve Maia Caniço, près du quai Wilson à Nantes, le 30 juillet 2019, au lendemain de la découverte du corps du jeune homme. (ESTELLE RUIZ / AFP)

Le corps de Steve Maia Caniço a été retrouvé dans la Loire, lundi. Depuis sa disparition, le soir de la Fête de la musique, ses proches avaient fait de la question "où est Steve ?" un mot d'ordre pour peser sur les recherches et les enquêtes.

Dès le 22 juin, ses amis ont commencé à s'inquiéter. "Il était rare que Steve ne donne pas de nouvelles", confie Alex à Libération. Après plus d'un mois de recherches dont l'issue ne faisait plus guère de doutes, le corps de Steve Maia Caniço a été identifié mardi 30 juillet à Nantes. Il avait été repêché lundi dans la Loire à moins d'un kilomètre du quai Wilson, où il avait été vu pour la dernière fois, dans la nuit du 21 au 22 juin, soir de la Fête de la musique.

Dès le 23 juin, Alex, l'ami du jeune homme, contacte Morgane, qui appartient à un autre groupe de proches de Steve. Elle décide de poster un avis de recherche sur Facebook. Le soir, la mère de Steve fait une déclaration de disparition inquiétante auprès de la police. Commence alors un long mois de recherches et de mobilisation de ses proches et soutiens, entre incompréhension et défiance.

Le fleuve scruté de 9 heures à 23 heures 

Le lendemain de la disparition de Steve, ses amis se rassemblent tout près de l'endroit où il a disparu, à côté du "bunker", le seul bâtiment du quai Wilson. "On vient tous les jours, raconte alors Mathis à franceinfo. On se relaie de 9 heures à 23 heures pour surveiller le fleuve." Une semaine plus tard, ses amis décident de monter une tonnelle contre un hangar. Sur la route à proximité, certains conducteurs s'arrêtent et ouvrent même leur fenêtre pour crier le prénom de Steve Maia Caniço, raconte Libération.

Les proches et amis de Steve sur les rives de la Loire, le 29 juin 2019. 
Les proches et amis de Steve sur les rives de la Loire, le 29 juin 2019.  (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

Sur les murs du bâtiment, ses proches accrochent des photos du jeune homme de 24 ans, tout sourire. Sur une autre paroi du hangar, Clément, un graffeur propose de créer une fresque. "Là où il y a la musique, il n'y a pas de mal", peut-on lire en lettres orange et rondes. 

Un graffiti, près de l\'endroit où Steve a disparu le 21 juin 2019. 
Un graffiti, près de l'endroit où Steve a disparu le 21 juin 2019.  (J?R?MIE LUSSEAU / HANS LUCAS)

Une manifestation est organisée le 28 juin sur le lieu du drame, en soutien à la famille de Steve et aux personnes "atteintes par les violences". Le lendemain, une autre marche s'élance de la préfecture de Nantes, pour rejoindre le quai Wilson. Ils sont environ un millier à défiler derrière des pancartes où est écrit "où est Steve ?" Cette interrogation devient rapidement un hashtag, diffusé comme une traînée de poudre sur Twitter. De nombreux internautes l'utilisent pour interpeller les autorités sur la manière dont sont menées les recherches pour tenter de retrouver le jeune animateur périscolaire. 

Des manifestants défilent, le 29 juin 2019 à Nantes, avec une banderole \"où est Steve ?\", qui sera accrochée aux grilles de la préfecture le 3 juillet.
Des manifestants défilent, le 29 juin 2019 à Nantes, avec une banderole "où est Steve ?", qui sera accrochée aux grilles de la préfecture le 3 juillet. (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

Le 3 juillet, un deuxième front s'ouvre. Une plainte pour "mise en danger de la vie d'autrui" et "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique" est déposée au nom de 85 personnes. Toutes étaient présentes sur le quai Wilson, le soir de la Fête de la musique. Deux sont tombées à l'eau, elles aussi. Elles veulent des explications.

Reçues le même jour par la préfecture, les associations organisatrices de la soirée disent s'être heurtées à un mur. "On sentait comme du mépris. Ils n'ont eu aucun mot pour nous rassurer", expliquera plus tard Samuel Raymond, venu porter la parole du collectif Freeform. Sur les grilles du bâtiment, des amis de Steve ont accroché une banderole – "A jamais dans nos cœurs" – qui en dit long sur leur espoir de le revoir vivant. Sur leur colère, également : les mots "Justice pour Steve/Victime de la répression/On lâchera rien" accompagnent le message.

Pour ses amis, "le sentiment de se faire balader"

Le samedi suivant, le 6 juin, une nouvelle manifestation en hommage au jeune homme disparu réunit moins de monde, mais l'ambiance est plus virulente : quelques affrontements éclatent. Dans le cortège, raconte France Bleu, des "gilets jaunes" ont rejoint les jeunes. Les pancartes accusent la police de la mort de Steve, mais aussi de celle de Zineb Redouane, touchée par une grenade lacrymogène à Marseille en décembre, et d'Aboubacar Fofana, tué à Nantes par un tir de CRS un an plus tôt. L'affaire est devenue un symbole de la dénonciation des violences policières. Quand les forces de l'ordre bloquent le cortège, la foule lance "assassins, assassins", relate une journaliste d'Ouest-France.

Dans les jours qui suivent, l'affaire s'accélère sur le plan judiciaire. Le 10 juillet, le défenseur des droits s'autosaisit pour enquêter sur les conditions d'intervention de la police. Le 16, une autre enquête est confiée par la justice à l'IGPN, la "police des polices", après la plainte des participants à la soirée, et une troisième est ouverte à la suite d'une plainte de policiers qui disent avoir subi des violences.

Mais à Nantes, les proches du disparu n'ont toujours pas de nouvelles de Steve Maia Caniço, et leur amertume se fait sentir. "Les choses traînent, c'est louche", explique à franceinfo Mathis, qui a "le sentiment de se faire balader". Comme lui, beaucoup ne comprennent pas pourquoi les recherches prennent si longtemps, pourquoi la préfecture communique si peu, pourquoi rien ne semble avoir avancé.

La maire de Nantes écrit au ministre de l'Intérieur

Les politiques sont rares à avoir réagi et semblent ne pas vouloir ou ne pas savoir comment s'emparer de l'affaire. "C'est clair qu'il y a comme un silence dérangeant", concède le député insoumis Eric Coquerel. Un silence seulement brisé par la maire de Nantes, Johanna Rolland, qui, le 18 juillet, envoie un courrier au vitriol à Christophe Castaner. Elle y affirme notamment que la police a "fait un usage de la force qui apparaît disproportionné”, et demande à ce que les enquêtes "aboutissent extrêmement rapidement”. Le ministère de l'Intérieur la renverra vers le parquet. 

Dans la ville, alors que l'impatience se fait sentir, les tags continuent de fleurir pour entretenir le souvenir du disparu. Le mot d'ordre "où est Steve ?" essaime sur les quais de la Loire, mais aussi dans le reste de la ville. Dans le centre, sur la place Royale, des affiches portant cette interrogation lancinante sont venues recouvrir les fausses statues antiques installées là par la manifestation culturelle Le Voyage à Nantes. La première fois, elles ont été retirées, mais elles sont revenues, avec l'approbation de l'artiste et des organisateurs : "Stéphane Vigny a été contacté et a estimé que son œuvre étant là pour provoquer, il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'elle soit support de messages", expliquent ceux-ci. 

Les statues de l\'œuvre \"Reconstituer\", de l\'artiste contemporain Stéphane Vigny, recouvertes d\'affiches \"où est Steve ?\" sur la place Royale de Nantes, le 12 juillet 2019.
Les statues de l'œuvre "Reconstituer", de l'artiste contemporain Stéphane Vigny, recouvertes d'affiches "où est Steve ?" sur la place Royale de Nantes, le 12 juillet 2019. (LOIC VENANCE / AFP)

Le 20 juillet, des centaines de personnes se réunissent sur les quais de la Loire, et forment, en se tenant la main, cette même interrogation devenue un slogan repris dans toute la France. Une semaine plus tard, le visage souriant de Steve Maia Caniço apparaît tout près de là, sur une fresque qui dresse un parallèle entre l'intervention de police du 21 juin et les violences policières dénoncées par les "gilets jaunes".

"L'attente est indécente"

Pour certains proches, la durée des recherches devient difficilement supportable. "Les autorités n'ont clairement pas pris les mesures nécessaires et l'attente est indécente et ne laisse personne indifférent", estiment certains, qui annoncent sur une page Facebook l'organisation de recherches citoyennes pour retrouver le corps. Elles sont finalement annulées à la demande de la famille. Deux fois, les 23 et 25 juillet, des enquêteurs puis un promeneur croient apercevoir le corps du jeune homme, faisant naître des espoirs finalement déçus.

Un bateau de la police à proximité du lieu où a été découvert, à Nantes le 29 juillet 2019, un corps identifié le lendemain comme étant celui de Steve Maia Caniço.
Un bateau de la police à proximité du lieu où a été découvert, à Nantes le 29 juillet 2019, un corps identifié le lendemain comme étant celui de Steve Maia Caniço. (MAXPPP)

Et ce, jusqu'à la terrible découverte, confirmant la mort de Steve Maia Caniço. "Un soulagement parce qu'une sépulture va être possible" mais aussi "une terrible nouvelle et un énorme choc" pour ses parents, résume leur avocate. Les proches ont enfin une réponse à la question "où est Steve ?" Mais ne trouveront pas forcément l'apaisement : quelques heures plus tard, Edouard Philippe affirme qu'aucun lien ne peut être établi entre sa chute dans la Loire et l'intervention de la police, et interroge sur la possible responsabilité, notamment, des organisateurs de la soirée. Une réponse qui n'est sans doute pas celle que les proches de Steve attendaient. Sur la place Royale de Nantes, les statues portent désormais un brassard noir et l'eau de la fontaine a pris une teinte rouge sang.

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