Avec Merah, "on a affaire à un cas de psychiatrie"

Mohamed Merah dans une vidéo diffusée par France 2 en mars.
Mohamed Merah dans une vidéo diffusée par France 2 en mars. (FRANCE 2 / AFP)

L'ancien espion Alain Chouet ne croit pas que le tueur au scooter ait agi sur ordre d'Al-Qaïda. Pour lui, c'était un meurtrier solitaire.

AFFAIRE MERAH - Alain Chouet est un ancien chef du service de renseignement de sécurité à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Il a récemment publié un livre d'entretien avec le journaliste Jean Guisnel : Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers (Ed. La découverte). Il revient pour FTVi sur Mohamed Merah et la mouvance islamique radicale.

FTVi : Mohamed Merah a agi seul. Est-ce la raison pour laquelle la Direction centrale du renseignement intérieur n'a pas pu l'arrêter ?

Alain Chouet : Des gens à problèmes et à surveiller tout particulièrement, en France, du fait de leur passé, de leurs activités, de leurs déclarations, etc., il y en a mille, à la louche. Une surveillance 24 h sur 24, entre les RTT, les vacances, les 35 heures, ça nécessite en permanence une équipe d'une quinzaine de personnes. Si vous avez 1 000 personnes à surveiller, ça nécessite donc 15 000 personnes. La DCRI, c’est 4 000 agents. Ce n’est donc pas possible de surveiller tout le monde.

A-t-on affaire à un nouveau type de terroriste ?

On a plutôt affaire à un cas classique de psychiatrie. Les ressorts de son action me paraissent relever davantage du psychiatrique que d’une menace politique terroriste internationale. Vous voyez bien le comportement du bonhomme : on a clairement affaire à quelque chose de l’ordre du trouble bipolaire. Lui, il puise dans sa culture et ses origines pour alimenter ses fantasmes et son délire psychiatrique. Comme d’autres : on l’a vu avec Anders Breivik [le terroriste d'extrême droite], qui puise dans son stock norvégien. 

Pourtant, il a évoqué, avant sa mort, ses voyages à l'étranger où il aurait croisé un groupe jihadiste...

Moi, j’ai des doutes là-dessus. Je ne suis pas flic et je suis à la retraite. Mais parmi ses séjours à l’étranger, il y en a un qui a duré trois jours, après quoi il s’est fait jeter dehors. Puis il y en a un deuxième où il a fait une hépatite et a été rapatrié pour raisons sanitaires. Alors, tout ça n'a pas dû lui donner beaucoup d'occasions de nouer des contacts ou de se former à l’étranger... D'ailleurs, aucune formation particulière n'est nécessaire pour tirer à la kalachnikov.

A-t-il reçu des instructions ? Si oui, par qui, pourquoi, comment ? Personne n'a répondu à ces questions. Pour moi, on reste dans une initiative individuelle. Lui, après, il essaie d'inscrire son comportement dans quelque chose qui a une rationalité pour lui.

Il a pourtant revendiqué son appartenance à Al-Qaïda...

D’abord, les actions perpétrées à Toulouse et à Montauban n'ont pas été menées par Al-Qaïda, mais par monsieur Mohamed Merah à titre individuel. Vous ne pouvez pas empêcher un dingue de revendiquer un acte au nom de qui que ce soit. Al-Qaïda, c’est quoi ? C’est où ? C’est qui ? Comment cette mouvance donne-t-elle ses ordres ? Qu’il y ait un organisme mythique dont n’importe quel frappadingue se réclame, oui. Mais aujourd’hui, moi, Al-Qaïda, je ne sais pas qui c’est, où c’est, ni comment ça fonctionne.

Dans ce cas, comment faut-il nommer tous ces groupes terroristes islamiques, la mouvance islamique radicale ?

La mouvance islamique radicale est extrêmement divisée, elle a des problème régionaux à peu près dans chaque pays. Entre le Nigeria [où agit la secte Boko Haram], le Mali [où se trouve Aqmi, Al-Qaïda au Maghreb islamique] le Pakistan [où opèrent des groupes locaux dans les zones tribales], et l'Indonésie [terrain d'action de l'organisation Jemaah Islamiyah], vous avez à chaque fois une situation différente.

La mouvance islamique radicale s’exprime de façon localisée et sur des sujets particuliers, sur des thèmes particuliers, dans des contextes particuliers et vous ne pouvez pas la traiter comme un ensemble. Vous ne pouvez pas faire fonctionner les gens de Boko Haram avec la Jemaah Islamiyah d’Indonésie. Ils n’ont rien en commun, ils ne se connaissent pas, chacun se réclame de l’islam dans son contexte particulier. L’intérêt de Boko Haram, c’est de s'approprier des richesses en hydrocarbure du Nigeria. Ils attaquent les Igbos [ethnie largement christianisée] et les gens du sud du Nigeria. Ce qui se passe au nord du Mali, ils n’en ont rien à faire. 

Il se passe, avec ces groupes-là, ce qui s’était passé avec les groupes de l’euroterrorisme dans les années 1970. C’est-à-dire : "toi tu as des armes et moi je n’en ai pas. Mais moi j’ai de l'argent et toi tu n’en a pas, alors je te rachète des armes. Ou bien, je te prêtes mon appart". Les intérêts ne sont pas les mêmes, les pays ne sont pas les mêmes.

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