Qui est Joël Le Scouarnec, l'ancien chirurgien soupçonné de pédophilie et d'agressions sexuelles sur plus de 250 patients ?

L\'hôpital de Jonzac (Charente-Maritime), où a exercé Joël Le Scouarnec entre 2008 et 2017. 
L'hôpital de Jonzac (Charente-Maritime), où a exercé Joël Le Scouarnec entre 2008 et 2017.  (MAXPPP)

Au total, 184 personnes ont décidé de porter plainte contre ce médecin aujourd'hui âgé de 68 ans, incarcéré depuis 2017. Parmi elles, 181 étaient mineures au moment des faits.

Ce pourrait être l'une des plus importantes affaires de pédophilie en France. Joël Le Scouarnec, chirurgien digestif à la retraite, âgé de 68 ans, comparaîtra du 13 au 17 mars prochain à Saintes (Charente-Maritime), pour "viols et agressions sexuelles" sur quatre mineures – une enquête préliminaire est en cours pour les autres plaintes –, après avoir été dénoncé en 2017 par une enfant de 6 ans.

Mais l'homme est soupçonné d'avoir agressé au moins 250 patients, pour la plupart mineurs au moment des faits, a annoncé le procureur de la République de La Rochelle, le 18 novembre. Au total, 184 personnes ont décidé de déposer plainte contre cet ex-praticien qui a exercé pendant plus de trente ans, notamment en Bretagne, en Indre-et-Loire et en Charente-Maritime. Dimanche 24 novembre, plusieurs articles parus dans Le Parisien et Le Journal du dimanche retracent le parcours de Joël Le Scouarnec. Franceinfo dresse son portrait. 

Un chirurgien au-dessus de tout soupçon

Selon Le Journal du dimanche (accès abonnés), l'homme a grandi en région parisienne, "dans une famille catholique de trois enfants", avec une mère concierge et un père menuisier. Joël Le Scouarnec a passé une enfance et une adolescence paisibles, avant d'entrer en médecine et de se spécialiser en chirurgie viscérale. "Je ne comprends pas : l'éducation qu'on a reçue de nos parents, c'était la même pour tous les trois. On a passé une enfance merveilleuse", décrit son frère cadet, dans les colonnes de l'hebdomadaire.

Ce dernier, sous le choc des dernières révélations, assure n'avoir "jamais rien su, jamais rien vu, rien remarqué" dans le comportement de son frère, si ce n'est le fait qu'"il ne parlait jamais de sa vie privée". Chez certains collègues aussi, la stupéfaction est de mise. Car l'ex-chirurgien, qui a exercé dans de très nombreux établissements entre 1983 et 2017, n'a pas forcément attiré les soupçons. 

Interrogé par Le Parisien (accès abonnés), Daniel Le Bras, ex-médecin anesthésiste ayant fréquenté Joël Le Scouarnec à Quimperlé (Finistère), assure être "tombé de l'armoire". "C'était un bon chirurgien. Il avait ce qu'on appelle dans notre jargon la 'patte chirurgicale'. Il était précis et rapide dans ses gestes", détaille-t-il, en évoquant un homme "peu sociable" mais très professionnel. "Comme spécialiste de chirurgie viscérale, il s'occupait classiquement des opérations de la vésicule et de l'appendicite, par exemple, auprès de patients de tous âges." Ce qui l'amenait à être en contact, seul, avec des patients parfois sous anesthésie ou en phase de réveil. 

Il tenait des carnets sordides où il racontait les agressions

En menant des perquisitions au domicile de Joël Le Scouarnec à Jonzac (Charente-Maritime) en 2017, les enquêteurs ont découvert sous le plancher des images pédopornographiques, des poupées et des perruques. Mais également des carnets intimes pour le moins sordides, comprenant près de 200 noms d'enfants, et qui sont devenus le point de départ du second volet de l'enquête.

A l'intérieur, l'homme y relate, avec des détails insoutenables, les viols et les agressions sexuelles qu'il aurait fait subir à des centaines de patients, pour la plupart mineurs, pendant plusieurs années. Selon une source proche de l'enquête interrogée par l'AFP, les carnets répertorient les garçons d'un côté et les filles de l'autre, avec l'identité et parfois les coordonnées des victimes. 

A la juge qui l'interrogeait en janvier dernier, le chirurgien a d'ailleurs indiqué : "Je confirme que ce qui est écrit dans ces journaux intimes correspond pour partie à ce que j'ai fait réellement." "Si ces pages sont le récit de trente ans de pédophilie (...), ce serait l'un des plus gros dossiers de pédophilie en France", écrit La Charente libre, en expliquant que les enquêteurs ont parfois dû utiliser ces carnets pour retrouver les victimes potentielles. 

Il se décrit lui-même comme "un grand pervers"

Selon les expertises psychiatriques, dont des résumés sont parus dans Le ParisienJoël Le Scouarnec est "habité par un sentiment d'impunité et de toute-puissance", "il ne reconnaît pas l'autre comme un sujet, mais comme un objet sur lequel il cherche à avoir une emprise. Il prend un plaisir évident à détailler (son) parcours." 

Ce que ne semble pas contester l'intéressé lui-même. Dans des écrits que les enquêteurs ont découverts, l'ex-chirurgien se décrit ainsi comme "un grand pervers". "Je suis à la fois exhibitionniste, voyeur, sadique, masochiste, scatologique, fétichiste, pédophile. Et j'en suis très heureux", peut-on lire dans des carnets intimes que le JDD a pu consulter.

L'expertise psychologique avance aussi que celui que l'on surnomme "le chirurgien de Jonzac" ne ressent "aucune culpabilité envers ses victimes". Au contraire, "il estime leur procurer 'tendresse' et 'amour'", écrit Le Journal du dimanche, qui rapporte aussi sa passion pour les poupées, qu'il possède par dizaines et qui servaient à "remplacer une vraie petite fille lors d'un acte sexuel".

Il a été condamné en 2004 pour possession d'images pédopornographiques

Comment cet ancien médecin a-t-il réussi à sévir pendant autant d'années, en échappant à la justice ? C'est la question qui se pose désormais, car, comme le rapporte le JDDJoël Le Scouarnec était apparu sur les radars du FBI au début des années 2000, dans une vaste enquête visant à démanteler un réseau international de pédopornographie. Parmi les 10 000 personnes identifiées par la police fédérale américaine, figure en effet l'ancien chirurgien. Cette même année, l'homme écrit d'ailleurs : "Je vais être fiché comme pédophile. Je suis donc contraint à cesser mes activités sur internet. [...] Quand pourrai-je reprendre ?" 

Pourtant, lorsque les enquêteurs perquisitionnent son domicile en 2005, ils ne trouvent rien. Selon l'hebdomadaire, toutes les preuves se trouvent en réalité dans son bureau de l'hôpital de Lorient (Morbihan). Renvoyé devant le tribunal correctionnel de Vannes, en octobre 2005, Joël Le Scouarnec est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour possession d'images pédopornographiques. 

Après son procès, le chirurgien quitte Lorient pour Quimperlé (Finistère). Là, il réussit à s'inscrire à l'Ordre des médecins en dissimulant sa condamnation, rapporte le JDD. Plusieurs médecins alertent les autorités compétentes. En vain : l'homme n'est pas sanctionné et continue d'exercer. En 2008, il déménage finalement à Jonzac et prend un poste à l'hôpital de la ville. Jusqu'à ce qu'il soit dénoncé par sa voisine de 6 ans. 

Il sera jugé une première fois en mars, mais l'affaire s'annonce tentaculaire

Joël Le Scouarnec est finalement arrêté en 2017 après les déclarations de cette fillette, qui l'accuse d'agression sexuelle. Les auditions des gendarmes et l'examen gynécologique concluent que l'enfant a été violée. "Qu'elle ait réussi à parler, à dénoncer, c'est un exploit ! Sans elle, cet homme serait encore en liberté", souligne le père de l'enfant. 

L'enquête permet alors de faire émerger trois autres cas : celui des deux nièces du chirurgien et d'une autre fillette. C'est pour ces quatre cas que l'ancien médecin, qui nie tout viol, a été mis en examen, puis incarcéré à la maison d'arrêt de Saintes. Il sera jugé en mars 2020 pour "viols, agressions sexuelles et exhibition" sur ces quatre mineures. 

La deuxième affaire émane des récits trouvés dans les différents carnets au cours de la première enquête. Après la clôture du premier dossier, la justice a donc décidé d'ouvrir une procédure distincte afin de retrouver et d'entendre d'autres éventuelles victimes. Une enquête préliminaire est toujours en cours dans ce second volet, vertigineux, qui pourrait donc concerner plus de 250 victimes.

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