Crash dans les Alpes : peut-on parler de suicide ?

Andreas Lubitz, le 13 septembre 2009, lors du marathon d\'Hambourg (Allemagne).
Andreas Lubitz, le 13 septembre 2009, lors du marathon d'Hambourg (Allemagne). (REUTERS)

Pour mieux comprendre les motivations du copilote de l'Airbus, francetv info a demandé l'éclairage de Gérard Rossinelli, président de l'Association nationale des psychiatres experts judiciaires.

La question se pose depuis les premiers éléments révélés par l'analyse de la boîte noire de l'Airbus A320 de Germanwings : pourquoi Andreas Lubitz a-t-il délibérément projeté son avion sur les flancs du massif des Trois-Evêchés ? Peut-on parler de suicide dans un tel cas, alors que 149 autres personnes ont perdu la vie ? 

Ce qui semble d'ores et déjà établi, c'est que le jeune homme de 28 ans avait souffert d'une grave dépression en 2009, et qu'il a caché qu'il faisait l'objet d'un arrêt maladie le jour de l'accident. 

Pour tenter de comprendre les motivations du copilote, francetv info a interrogé Gérard Rossinelli, président de l'Association nationale des psychiatres experts judiciaires (Anpej).

Francetv info : Est-il possible d'affirmer que le geste d'Andreas Lubitz est un suicide ? 

Gérard Rossinelli : On peut en effet logiquement le penser grâce à ce que l'on sait jusqu'à présent. Mais pour bien comprendre ce qui a pu se passer dans la tête d'Andreas Lubitz, il va falloir attendre d'en savoir plus sur son état durant les heures et les jours qui ont précédé le crash, et reprendre l'histoire de cet homme. Il y a forcément une dimension délirante dans son comportement, ou alors il s'agit d'un pervers total capable de se dire "je vais mourir et détruire les autres". Mais je ne crois pas à cette dernière possibilité.

Comment peut-on alors expliquer son comportement ? 

On peut penser qu'il souffrait de troubles bipolaires, c'est-à-dire des troubles de l'humeur, qui peuvent se traduire de deux manières : un accès mélancolique ou une bouffée délirante. Dans le premier cas, et dans sa forme la plus grave, la personne est complètement repliée sur elle-même, bloquée dans sa douleur. Mais, même traité médicalement, le malade peut avoir suffisamment de force pour garder sa douleur morale et vouloir être soulagé, tout en restant dans un état délirant, et finalement passer à l'acte. 

La bouffée délirante intervient subitement, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Andreas Lubitz peut alors avoir été victime d'hallucinations visuelles ou auditives, par exemple une voix qui lui aurait ordonné de faire s'écraser l'avion.

Le terme de "suicide altruiste" a été évoqué, est-ce le cas ? 

On pourrait en effet être dans ce cas de figure. Il a très bien pu vouloir entraîner dans sa mort les passagers et les membres d'équipage, en pensant les libérer. On a déjà vu cela. Par exemple, une mère mélancolique subissant une énorme douleur morale et qui tue son fils avant de se suicider, pour ne pas qu'il souffre.

On peut très bien imaginer également qu'il ait été complètement prisonnier de sa douleur, et qu'il ait fait totalement abstraction du reste du monde. On est dans un comportement complètement délirant, et je crains que l'on ne parvienne jamais à connaître ses véritables motivations.

Son geste était-il prémédité ou soudain ? 

La préméditation est possible, mais encore une fois, il faudrait savoir ce qui lui est arrivé pendant les heures précédant le crash. En rentrant ce jour-là dans l'appareil, il pouvait parfaitement déjà avoir prévu de "se libérer", lui et les passagers. 

Un élément déclencheur a pu accélérer les choses, comme une déception amoureuse. Dans ce cas, cela a sans doute aggravé son état dépressif et confirmé à ses yeux qu'il ne valait rien, qu'il n'était rien et qu'il ne méritait pas de vivre.

Comment a-t-il pu cacher ses troubles jusqu'à ce mardi 24 mars ? 

Il suffit d'avoir un bon contact avec la réalité professionnelle. On peut être totalement compétent, mais avoir au fond de soi une souffrance morale. S'il était bipolaire, on peut très bien penser qu'il suivait un traitement tout en continuant à travailler, mais cachait son état à son employeur. 

Ce ne serait pas une première. Il y a une trentaine d'années, un ami qui était médecin généraliste de garde a été appelé à l'aéroport d'Orly. Il est revenu blême de son intervention. Il m'a alors expliqué avoir soigné un pilote de ligne pour une crise d'épilepsie. L'homme, pour garder son emploi, n'avait pas déclaré sa maladie.

Il n'y a pas de recherche systématique de ce genre de problème durant le recrutement. Il faudrait faire passer des entretiens psychologiques cliniques généralisés pour des milliers de pilotes. C'est inconcevable. Je ne crois pas que l'on puisse arriver au risque zéro. En revanche, obliger les pilotes à être toujours deux dans le cockpit me semble une bonne solution.

En France, près de trois millions de personnes sont dépressives. Pourtant, elles ne passent pas toutes à l'acte ?

Tout comme les malades mentaux ne deviennent pas tous des meurtriers, tous les dépressifs ne se suicident pas. C'est une infime minorité. Quelqu'un souffrant de troubles bipolaires graves, et qui a déjà eu des comportements suspects, sera surveillé. Mais concernant ce copilote, il n'y a, pour le moment, aucun antécédent médico-légal connu, ou en tout cas diffusé. Il ne faut pas non plus oublier que ce crash est le produit d'un dramatique concours de circonstances : un copilote fragile psychologiquement et seul aux manettes. Cette tragédie n'était pas prévisible.

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