RECIT FRANCEINFO. Affaires, défections, concerts de casseroles... Comment Fillon a raté une campagne imperdable

François Fillon reconnaît sa défaite au premier tour de l\'élection présidentielle, le 23 avril 2017, à son QG de campagne.
François Fillon reconnaît sa défaite au premier tour de l'élection présidentielle, le 23 avril 2017, à son QG de campagne. (MAXPPP)

Mal engagée depuis le mois de janvier, la candidature de François Fillon a coulé sous le torrent de révélations liées à l'affaire Penelope.

Un chemin de croix. L'échec de François Fillon, éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle, marque la fin d'une campagne ratée de bout en bout. Depuis sa victoire surprise à la primaire, fin novembre, le candidat des Républicains a sombré, décrédibilisé par les affaires, pour terminer troisième du scrutin, avec seulement 19,9% des voix, selon des résultats partiels sur 97% des bureaux de vote, largement derrière Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

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"Le vainqueur de la primaire aura de grandes chances de devenir le prochain président de la République", se réjouissait pourtant à l'automne 2016 Thierry Solère, l'organisateur de cette consultation inédite à droite. Six mois plus tard, la défaite n'en est que plus amère pour un camp qui imaginait cette élection comme imperdable. L'épilogue d'une campagne où rien n'aura fonctionné, des errements initiaux au naufrage final.

La réforme de la Sécu fait tousser sa campagne

Personne n'attendait vraiment François Fillon. Ce n'est qu'après sa victoire éclatante face à Alain Juppé que son programme très libéral est examiné à la loupe. Et notamment son projet de réforme de la Sécurité sociale, à l'origine du premier accroc de taille dans sa campagne. Pour lui, l'Assurance maladie ne devrait s'occuper que des maladies graves, le reste devant échoir aux mutuelles.

Les soins du quotidien seront-ils tous déremboursés ? L'équipe de François Fillon ne parvient pas à être pédagogue sur le sujet. Les rhumes seront-ils toujours pris en charge ? "Ça dépend quel rhume !", répond très maladroitement Jérôme Chartier, bras droit du candidat, interrogé dans la matinale de France Inter. La réprobation est générale. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, ironise dans un tweet cinglant.

Dès le lendemain, la mesure contestée est discrètement retirée du site internet de François Fillon. Début janvier, le candidat reconnaît sa responsabilité dans cette mauvaise séquence. "On n'a pas été bons", dit-il, interviewé sur BFMTV. Mais les doutes sont loin de se dissiper. Courant février, la présentation du volet santé de son programme ne permet toujours pas de saisir exactement les contours de cette réforme, devenue le symbole d'un programme incompris.

Une armée mexicaine, source de contradictions

Ces ratés sur la Sécurité sociale sont révélateurs d'un flottement plus général dans le début de la campagne de François Fillon. Tout au long du mois de janvier, alors que les médias sont focalisés sur la primaire à gauche, l'ancien Premier ministre, encore grandissime favori de l'élection présidentielle, peine à occuper le terrain. Inaudible, il passe son temps à régler des querelles de personnes, distribuant des postes et dessinant des organigrammes pour satisfaire juppéistes, lemairistes et sarkozystes, qui s'estiment mis sur la touche.

L\'organigramme de l\'équipe de François Fillon, fin 2016.
L'organigramme de l'équipe de François Fillon, fin 2016. (FRANCOIS FILLON)

Conséquence : ses équipes pléthoriques perdent en cohérence. Ses trop nombreux porte-parole n'accordent pas leurs violons. Leurs interventions, trop imprécises, provoquent de nombreux couacs. Le 6 janvier, pendant que Gérald Darmanin affirme sur une radio que les fonctionnaires qui travailleront 39 heures seront payés 39 heures, Eric Woerth le contredit sur une autre antenne en assurant qu'ils ne seront payés que 37 heures. "Généralement, le candidat exprime une position et ses porte-parole font les perroquets en la répétant. Mais ce n'est pas le cas avec Fillon", observe un proche, cité par Le Monde.

François Fillon, lui, reste de marbre. Cet adepte d'une parole rare ne veut pas brusquer les choses avant le temps fort prévu le 29 janvier, son premier grand meeting à la porte de Versailles, à Paris.

Les ravages de l'affaire Penelope

Quatre jours avant le grand rendez-vous, Le Canard enchaîné lâche une bombe. L'hebdomadaire révèle que Penelope Fillon a été rémunérée pendant des années dans le plus grand secret comme assistante parlementaire de son mari, et qu'elle a bénéficié d'un emploi à la Revue des deux mondes, propriété de Marc Ladreit de Lacharrière, un proche de François Fillon. Le tout sans avoir, selon le journal, fourni de travail effectif.

La une du \"Canard enchaîné\", daté du 25 janvier 2017.
La une du "Canard enchaîné", daté du 25 janvier 2017. ("LE CANARD ENCHAINE")

La riposte du camp Fillon tire à hue et à dia. Certains lieutenants affirment avoir croisé régulièrement Penelope Fillon à l'Assemblée nationale, quand d'autres expliquent au contraire qu'elle travaillait en circonscription, à Sablé-sur-Sarthe. Croyant déminer d'autres révélations à venir, François Fillon dévoile au "20 heures" de TF1 qu'il a aussi embauché ses enfants, "avocats", "pour des missions précises". Une énorme maladresse : la presse démontre très rapidement que Charles et Marie Fillon n'étaient qu'étudiants en droit lorsqu'ils ont travaillé pour leur père.

Toutes les explications fournies par François Fillon finissent à un moment ou l'autre par se retourner contre lui. L'enquête préliminaire ouverte très rapidement par le parquet national financier est menée tambour battant. Dès le lendemain du meeting de la porte de Versailles, le couple Fillon est entendu par les enquêteurs. Une semaine après les premières révélations, Le Canard enchaîné en remet une couche, et chiffre à près d'un million d'euros les sommes indûment perçues par Penelope Fillon. Pour ne rien arranger, "Envoyé spécial" exhume une vidéo de 2007 dans laquelle l'épouse de François Fillon confie n'avoir "jamais été son assistante". Même à droite, on commence sérieusement à douter. L'hypothèse d'un "plan B" traverse tous les esprits.

"Un suicide collectif" pour une partie de la droite

Le couperet tombe le 1er mars. Les avocats de François Fillon reçoivent une convocation à des fins de mise en examen pour le 15 mars. Le camp Fillon sombre dans la panique. Au Salon de l’agriculture, toute la presse attend le candidat. Mais il n'arrivera jamais. Sur place, son service de presse apprend l'annulation de sa venue en même temps que les journalistes. A la radio, le fidèle Jérôme Chartier découvre la nouvelle en direct.

Très vite, François Fillon prend la décision de maintenir sa candidature, au mépris de ce qu'il avait déclaré au déclenchement de l'affaire – "Il n'y a qu'une seule chose qui m'empêcherait d'être candidat, c'est d'être mis en examen". Son obstination choque jusque dans son propre camp. Bruno Le Maire, alors représentant de François Fillon pour les affaires européennes et internationales, dénonce le non-respect de la "parole donnée" et claque la porte.

François Fillon parle d'assassinat. Aujourd'hui, je le dis avec des mots durs, j'assiste plutôt à un suicide collectif.Arnaud Robinet, député LRà franceinfo

Lemairistes, juppéistes, centristes, et aussi quelques sarkozystes lâchent à leur tour François Fillon. Au total, Libération dénombre jusqu'à 306 "lâcheurs". Parmi eux figurent le directeur de campagne de François Fillon, Patrick Stefanini, et ses deux adjoints, Sébastien Lecornu et Vincent Le Roux. "Quel gâchis, dénonce Alain Juppé. Son système de défense fondé sur la dénonciation d'un prétendu complot et d'une volonté d'assassinat politique l'ont conduit dans une impasse." Le navire prend l'eau de toutes parts.

"Fillon, rends l'argent !"

Plus un jour ne se passe sans que François Fillon ne soit confronté à l'hostilité du terrain. Le 9 février, devant le Palais des congrès de Poitiers, où il tient un meeting, le candidat est accueilli par un concert de casseroles. "Fillon, escroc, rends l'argent !" scandent les manifestants en tapant sur leurs gamelles. Qu'il se rende à Compiègne, à Tourcoing, à Nîmes, à Athis-Mons ou à Troyes, les images sont partout les mêmes.

Dans les médias, il dénonce un "climat de quasi-guerre civile" et "accuse solennellement le Premier ministre et le gouvernement de ne pas assurer les conditions d'un exercice serein de la démocratie". Devant tant de défiance, François Fillon doit se planquer, éviter les bains de foule, utiliser des portes dérobées… Fin mars, lassé de ces accueils bruyants, il doit même changer de train à la dernière minute pour éviter un groupe de manifestants qui l'attendaient en gare du Croisic.

Maintenant, pour chacun de ses déplacements, on en est même à repérer toutes les issues de secours possibles, au cas où ça tournerait mal.Un membre de l'équipe de campagneau "Parisien"

Au-delà de ces séquences catastrophiques pour son image, François Fillon ne parvient à imprimer aucun thème de campagne qui puisse faire oublier les affaires. Sa proposition d'abaisser l'âge de la majorité pénale à 16 ans, mi-février, retient brièvement l'attention, sans plus. Son mode de défense, fondé sur la dénonciation d'un "cabinet noir", ne l'aide pas à développer d'autres sujets. Plus que jamais, on ne parle que des affaires.

L'affaire des costumes, le coup de grâce

Revigoré par le rassemblement réussi du Trocadéro, François Fillon doit faire face à une nouvelle tuile. Le 12 mars, Le JDD révèle qu'un mécène lui a offert deux costumes de luxe pour un montant de 13 000 euros. Aussitôt, la justice s'empare de ce nouveau volet et élargit son enquête. Le feuilleton est dévastateur. D'abord parce qu'il apparaît que les costumes ont été retirés les 9 et 10 février, soit après le déclenchement de l'affaire Penelope. Le candidat n'a-t-il donc pas retenu la leçon ?

Après quelques jours, on apprend que le généreux donateur n'est autre que Robert Bourgi, une vieille figure de la "Françafrique" à la réputation sulfureuse. François Fillon a beau regretter "une erreur" et assurer qu'il a "rendu les costumes", le mal est fait. "Alors que ça allait mieux sur le terrain, l'affaire a fait tout retomber, déplore un responsable local de la campagne dans L'Opinion. Sur les marchés, les militants qui tractent n'entendent plus que 'les costumes, les costumes'."

A une semaine du premier tour, de nouvelles confidences de Robert Bourgi finissent de plomber François Fillon et sa conseillère en communication.

J'ai menti pendant une semaine à la demande de M. Fillon, sur les conseils d'Anne Méaux. C'est ridicule d'avoir menti, tôt ou tard ça devait se savoir.Robert Bourgià franceinfo

Un candidat devenu un punching-ball en direct

Après une prestation discrète mais honorable lors du débat entre les cinq grands candidats sur TF1 le 20 mars, où il a été épargné par les questions sur les affaires, François Fillon vit un moment très délicat à l'occasion de "L'Emission politique", le 23 mars sur France 2. Son duel avec l'écrivaine Christine Angot restera comme un moment aussi inédit qu'embarrassant. Le candidat vient de comparer son cas à celui de l'ancien Premier ministre socialiste Pierre Bérégovoy, qui s'est suicidé en 1993. La romancière cogne : "Le coup de Bérégovoy que vous nous avez fait tout à l’heure, ça ne passe pas, Monsieur. Est-ce que vous nous faites un chantage au suicide ?" François Fillon est sonné.

Un peu plus tôt dans l'émission, François Fillon avait cru frapper un grand coup en accusant le président de la République d'avoir mis en place un "cabinet noir" à l'Elysée. Des allégations formulées sur la foi du contenu du livre Bienvenue Place Beauvau, écrit par trois journalistes du Canard enchaîné. Peine perdue : quelques minutes plus tard, l'un des auteurs le contredit sur franceinfo : "On n'a jamais écrit ça, déclare Didier Hassoux. La seule personne qui croit qu'il y a un cabinet noir à l'Élysée, c'est François Fillon. Il y croit tellement que le 24 juin 2014, (...) il est allé voir Jean-Pierre Jouyet, qui est le numéro 2 de l'Elysée, pour lui demander d'activer ce cabinet noir. Ce cabinet noir n'existe pas."  

Deux semaines plus tard, François Fillon se prend à nouveau en pleine face le boulet des affaires. Cette fois, c'est Philippe Poutou qui porte l'estocade lors du débat à onze sur BFMTV et CNews.

Fillon, plus on fouille, plus on sent la corruption, plus on sent la triche. Ce sont des bonshommes qui nous expliquent qu'il faut la rigueur, l'austérité, alors qu'eux-mêmes piquent dans les caisses publiques !Philippe Poutou, candidat du NPAlors du débat télévisé à onze

Un parti découragé

Même si, peu à peu, des personnalités qui avaient lâché François Fillon reviennent au bercail, l'unité est brisée au sein de la droite. Dans les meetings du candidat, plusieurs figures des Républicains sont huées par les militants. C'est notamment le cas de Christian Estrosi, sifflé chez lui, à Nice. L'ancien maire de la ville, président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, avait eu l'outrecuidance, quelques jours plus tôt, de réserver à Emmanuel Macron un "accueil républicain"Hors micro, les responsables LR se lâchent sur celui qui porte leurs couleurs.

Je n'ai jamais vu une campagne pareille. S'il gagne, on pourra dire qu'il a été touché par la grâce. Mais pour l'instant, il nous emmène droit dans le mur… Un député, en marge du meeting de Lille, cinq jours avant le voteà franceinfo

En toute fin de campagne, François Fillon cherche à donner une ultime image d'unité. Mais la grande photo de famille n'aura pas lieu. Nicolas Sarkozy le reçoit à son domicile et poste une vidéo de soutien sur les réseaux sociaux. Alain Juppé s'affiche à ses côtés, à l'occasion d'une visite dans les locaux de la start-up Deezer. Mais ces réconciliations de façade ne convainquent personne : les visages sont crispés, les sourires forcés, et les formules toutes faites. L'avant-goût d'une défaite que tout le monde avait vu venir depuis des semaines.

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