"Dégagisme", fin du clivage gauche-droite, abstention… Les six enseignements d'une année électorale pas comme les autres

Des partisans d\'Emmanuel Macron célèbrent sa victoire à la présidentielle, sur l\'esplanade du Louvre, le 7 mai 2017. 
Des partisans d'Emmanuel Macron célèbrent sa victoire à la présidentielle, sur l'esplanade du Louvre, le 7 mai 2017.  (HAMILTON / REA)

Après une séquence électorale qui s'est conclue dimanche avec le second tour des législatives, franceinfo fait le bilan d'une année pleine de surprises et de rebondissements.

Souvenez-vous, l'été dernier : la campagne "blast" (explosive) de Nicolas Sarkozy devait tout emporter sur son chemin, Alain Juppé caracolait en tête des enquêtes d'opinion, François Hollande croyait encore en ses chances de se représenter… Mais "rien ne se passe jamais comme prévu", avait théorisé le président socialiste en 2011. C'était compter sans les primaires qui ont fait émerger des outsiders, François Fillon et Benoît Hamon. Le rouleau compresseur Emmanuel Macron n'était pas encore en marche. Et le vent de "dégagisme" qui a soufflé sur le paysage politique français ne s'était pas encore levé.

Au lendemain du second tour des élections législatives, franceinfo revient sur les six enseignements d'une année électorale qui a tout chamboulé.

1Les primaires deviennent des machines à perdre

François Fillon et Benoît Hamon se saluent, sur le plateau du \"Grand débat\" de TF1, le 20 mars 2017. 
François Fillon et Benoît Hamon se saluent, sur le plateau du "Grand débat" de TF1, le 20 mars 2017.  (ELIOT BLONDEL / REA / ABACA)

Le Parti socialiste et Les Républicains organiseront-ils encore des primaires ouvertes dans cinq ans ? Cette nouveauté de la vie politique française, instaurée en 2011 par le PS, semblait s'inscrire dans les pratiques. Mais elle est remise en cause par la défaite au premier tour de la présidentielle des deux partis qui en avaient organisé. "La primaire, première et dernière (…). Comment continuer avec un système qui aboutit à ce que les deux grands courants d'opinion de la Ve République soient aussi balayés dès le premier tour ?" s'est exclamé Brice Hortefeux, lieutenant de Nicolas Sarkozy, en avril, sur Europe 1.

Un sentiment qui semble partagé à gauche, surtout après le piteux score de Benoît Hamon, vainqueur de la primaire PS, à la présidentielle (6,3%). "Les primaires représentent un véritable échec pour la Ve République et pour cette élection", aurait même lancé François Hollande en mars, selon L'Opinion.

Dans un long entretien accordé à franceinfo en janvier, Bernard Lamizet, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Lyon, détaillait les défauts de ce mode de désignation : importation américaine inadaptée au multipartisme français, accentuation de la personnalisation de la politique, affaiblissement des partis et du militantisme, monopolisation de l'espace public et médiatique, confusion, lassitude des électeurs… "Ce n'est pas à quelqu'un qui ne s'intéresse à la vie d'un parti qu'une fois tous les cinq ans de peser sur l'orientation électorale de ce parti, estime-t-il. Si les partis politiques veulent un avenir, il faudrait arrêter [les primaires]."

2Le "dégagisme" emporte tout sur son passage

Jean-Christophe Cambadélis, après l\'annonce de sa démission de la direction du Parti socialiste, au soir du second tour des élections législatives, le 18 juin 2017. 
Jean-Christophe Cambadélis, après l'annonce de sa démission de la direction du Parti socialiste, au soir du second tour des élections législatives, le 18 juin 2017.  (NICOLAS TAVERNIER / REA)

Les défaites de Nicolas Sarkozy et Alain Juppé à la primaire de la droite, le renoncement de François Hollande, l'échec de Manuel Valls à la primaire du PS, François Fillon éliminé dès le premier tour de la présidentielle… De grandes figures de la politique française ont été balayées lors de cette année électorale. Et les élections législatives ont confirmé ce renouvellement inédit sous la Ve République : sur les 577 députés de la précédente législature, il ne reste que 142 élus. Ce phénomène porte désormais un nom : le "dégagisme". Un terme apparu en 2011, lors des révolutions du printemps arabe.

Le "dégagisme" n'est désormais "plus seulement un mot d'ordre, mais une pratique", constate Sandra Laugier, professeure de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, auteure de Le Principe démocratie (La Découverte, 2014), interrogée par franceinfo. Pour la philosophe Myriam Revault d'Allonnes, spécialiste de la représentation politique, il y a un "un phénomène de rejet de l'ancien, du traditionnel". Comment expliquer cette tendance ? "Il y avait une très grande lassitude, un rejet très profond de la classe politique qui ne semblait pas du tout apporter de réponses aux différentes situations sur les inégalités ou la sécurité qui dominaient l'actualité", poursuit Sandra Laugier.

Cette volonté de renouvellement n'est toutefois pas un blanc-seing pour les nouveaux élus. "Ce n'est pas parce que quelque chose est nouveau, ou perçu comme nouveau, qu'il va résoudre les problèmes. Quand la volonté de 'dégagisme' s'exprime au profit de nouveaux mouvements, il y a une attente", prévient Myriam Revault d'Allonnes.

3Emmanuel Macron marche sur la présidentielle

Emmanuel Macron, après son vote au Touquet, le 18 juin 2017. 
Emmanuel Macron, après son vote au Touquet, le 18 juin 2017.  (ROMAIN GAILLARD/REA / REA)

Le 30 août 2016, Emmanuel Macron vient de démissionner du gouvernement. L'ancien ministre de l'Economie ne l'a pas encore annoncé, mais tout porte à croire qu'il sera candidat à la présidentielle. Politiques, médias et observateurs ne sont pas convaincus par cet outsider. A tel point que franceinfo explique à l'époque "pourquoi les chances de succès de Macron sont microscopiques". En marche ! n'est pas un mouvement comparable à un parti politique, ce n'est pas (encore) une machine de guerre dotée de militants et de moyens financiers. Par ailleurs, tout le monde a en tête les tentatives ratées d'autres candidats, populaires dans l'opinion, mais sans structure politique solide (Jean Lecanuet en 1965, Michel Rocard en 1969…).

Mais le candidat Macron trace sa route et déjoue les pronostics. Il est aussi aidé par le contexte. Plombé par les affaires, François Fillon rate une élection que l'on disait imperdable pour la droite. François Hollande est dans l'incapacité de se représenter, le PS se choisit le frondeur Benoît Hamon pour la présidentielle et finit en miettes, avec 6,3%. Emmanuel Macron se retrouve ainsi face à Marine Le Pen. Lors du débat de l'entre-deux-tours, face à la patronne du FN, le candidat d'En marche ! montre sa solidité et sa crédibilité. Celui qui était encore inconnu en 2014 est donc élu le 7 mai avec 66,1% des voix.

Le scénario se reproduit à l'occasion des législatives, et la petite musique selon laquelle Emmanuel Macron n'aura pas de majorité s'installe. Après un premier tour marqué par la vague LREM, le ton change. Certaines projections donnent plus de 400 sièges pour la majorité présidentielle. Elle n'obtiendra "que" 308 députés. De quoi bénéficier de la majorité absolue sans avoir besoin du MoDem, allié encombrant qui fait l'objet d'une enquête préliminaire. Mission accomplie, donc, pour le chef de l'Etat, qui a désormais les coudées franches pour imposer sa politique.

4Le clivage droite-gauche vole en éclats

Marielle de Sarnez, Emmanuel Macron, Edouard Philippe et Jean-Yves Le Drian, à la sortie de l\'Elysée, le 23 mai 2017. 
Marielle de Sarnez, Emmanuel Macron, Edouard Philippe et Jean-Yves Le Drian, à la sortie de l'Elysée, le 23 mai 2017.  (ETIENNE LAURENT / AFP)

Le PS et LR ont été éliminés dès le premier tour de la présidentielle. Et ces deux partis, qui se partageaient le pouvoir depuis soixante ans, ont connu une débâcle lors des élections législatives. Emmanuel Macron – qui se revendique de droite et de gauche – et La République en marche ont donc réussi à atomiser (au moins temporairement) le clivage droite-gauche. "C'est la fin des deux grands partis de gouvernement, et c'est aussi la fin du clivage droite-gauche" qui était le cadre de la vie politique française depuis la Révolution, analyse Gérard Grunberg, politologue et spécialiste de la gauche.

Pour autant, "cela ne signifie pas qu'il n'y a plus des gens de gauche et des gens de droite", précise le spécialiste. Aujourd'hui, à droite comme à gauche, on se divise et on se positionne sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la politique du président de la République. Des élus PS et des élus LR peuvent la soutenir, quand Jean-Luc Mélenchon ou Nicolas Dupont-Aignan s'y opposent sur une ligne protectionniste et souverainiste. Le macronisme remplace donc le clivage droite-gauche. Pour combien de temps ? "On ne le sait pas", concède Gérard Grunberg.

5L'Assemblée se renouvelle comme jamais

L\'hémicycle de l\'Assemblée nationale. 
L'hémicycle de l'Assemblée nationale.  (PHOTO12 / GILLES TARGAT / AFP)

C'est inédit. Mardi 27 juin, 425 nouveaux députés feront leur entrée à l'Assemblée nationale. Cela représente 75% de l'Hémicycle, un chiffre historique. En 1958, au début de la Ve République, 310 novices avaient été élus. Ce renouvellement s'explique par l'entrée en vigueur de la loi sur le non-cumul des mandats – qui a poussé certains députés à ne pas se représenter pour privilégier leur mairie – et par la victoire de La République en marche, un parti qui n'existait pas il y a un an.

Si l'on regarde dans le détail, on constate qu'il n'y a jamais eu autant de femmes à l'Assemblée nationale, avec 224 députées (soit 38,8% des élus). Le nombre de cadres grimpe de 134 à 180, mais ils sont désormais plutôt issus du privé (59% en 2017 contre 39% en 2012) que du public. Les professions libérales passent de 74 à 103 députés, les enseignants de 47 à 61, les employés de 8 à 21 et les agriculteurs de 9 à 13. Il y aura 41 chefs d'entreprise au Palais-Bourbon contre 19 auparavant. Le nombre de retraités a fondu de plus de moitié, de 106 à 41 élus, alors que 29 permanents politiques ont été élus, contre 60 il y a cinq ans. A noter, enfin, l'élection d'un étudiant et d'un ouvrier, deux catégories qui n'étaient pas représentées durant la précédente législature.

Quelles seront les conséquences politiques de ce renouvellement ? "Il ne faut pas se laisser avoir par la communication politique (...). On va avoir un renouvellement des visages, mais des parcours, un peu moins. On a une Assemblée très élitiste", a relevé lundi 19 juin, sur franceinfo, le sociologue Etienne Ollion, coauteur du livre Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France. Il note, par exemple, la présence de collaborateurs parlementaires ou ministériels – "la voie royale vers l'Assemblée" – parmi les députés étiquetés "société civile" de La République en marche.

6L'abstention atteint des sommets

Un bureau de vote vide, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), le 11 juin 2016. 
Un bureau de vote vide, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), le 11 juin 2016.  (MICHAEL LUMBROSO/REA / REA)

Durant cette année politique riche en nouveautés, on trouve une constante : l'abstention. Au premier tour de la présidentielle, 22,23% des électeurs ne se sont pas déplacés, un record depuis 2002. Pour retrouver une abstention comparable aux 25,44% du second tour, il faut remonter encore plus loin, à 1969, quand deux candidats de droite s'étaient disputé l'Elysée. Quant aux législatives, il n'y a tout simplement pas de précédent. Le record a été battu au premier tour (51,2%), puis une nouvelle fois une semaine plus tard (57,36%). Seules les élections européennes, avec un record de 59,37% en 2009, mobilisent moins.

Pour le politologue Bruno Cautrès, cette abstention n'est pas à prendre à la légère. "Le président et son gouvernement doivent prendre en compte le fait qu'une bonne partie de l'électorat ne partage pas leur programme, estime ce chercheur du Cevipof. Ce socle électoral étroit aux législatives fragilise la vague Macron de la présidentielle et donne un coup de frein à sa dynamique irrépressible enclenchée depuis plusieurs mois."

La philosophe Myriam Revault d'Allonnes estime pour sa part que l'abstention "n'est plus seulement un signe de désintérêt pour la politique, elle a aussi une signification d'ordre protestataire". Selon elle, le seul moyen de lutter contre cette abstention est de rendre son rôle de "véritable contre-pouvoir" à l"Assemblée nationale et de "développer l'activité citoyenne", comme les conseils citoyens ou les consultations populaires au Canada. "C'est une crise extrêmement profonde et on ne s'en sortira pas sans avoir réfléchi à ce qui, dans le système présidentiel, entrave la capacité des citoyens à se sentir représentés et à agir", estime-t-elle.