Révolution verte ou "écodogmatisme" : six ans après leur victoire surprise aux municipales, quel bilan pour les écologistes à Grenoble ?

Le maire EELV de Grenoble, Eric Piolle, participe à une animation à vélo sur une place de la ville, le 6 septembre 2018.
Le maire EELV de Grenoble, Eric Piolle, participe à une animation à vélo sur une place de la ville, le 6 septembre 2018. (MAXPPP)

Eric Piolle, unique maire écologiste d'une grande ville en France, briguera un second mandat à la tête de la ville en 2020. Nous nous sommes penchés sur ses réalisations.

"Nous sommes des pionniers. Nous avons inventé quelque chose de nouveau !" Quand les résultats des élections municipales à Grenoble tombent, dans la soirée du 30 mars 2014, Eric Piolle exulte. A la tête d'une alliance entre EELV, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon et des mouvements citoyens locaux, cet ancien cadre dirigeant de Hewlett-Packard va devenir le premier maire écologiste de l'histoire dans une ville de cette taille. Et renvoyer dans l'opposition les socialistes, qui présidaient aux destinées de Grenoble et de ses 160 000 habitants depuis dix-neuf ans.

Il y a cinq ans et demi, la victoire inattendue des écologistes grenoblois avait suscité d'énormes attentes dans cette ville de l'Isère souvent pointée du doigt pour ses pics de pollution ou ses problèmes d'insécurité. Un mandat plus tard, Eric Piolle a choisi de rempiler, et sera donc candidat aux élections municipales du 15 mars 2020. "Je vais porter une envie collective, un enthousiasme", a-t-il déclaré à Libération mi-septembre. Mais à Grenoble, la "transformation" promise par Eric Piolle lors de son arrivée aux manettes fait débat : bien engagée pour certains, insuffisante pour d'autres, ou néfaste pour les opposants les plus virulents.

A l'heure d'évoquer son bilan, la municipalité sortante rappelle la mesure choc, prise en début de mandat, de supprimer la publicité dans les rues. "On a retiré 320 panneaux en 2015. Ça a été ultra-contesté, mais aujourd'hui, plus personne ne veut revenir là-dessus", fait valoir l'entourage du maire, qui se targue d'avoir remporté une "victoire culturelle".

"Les gens voient vraiment la différence"

Autre réussite selon l'équipe Piolle : "l'embellissement" du centre-ville, avec une extension de la zone piétonne, une limitation de la vitesse de la circulation automobile à 30 km/h et la création de nombreuses pistes cyclables. Un point "très positif" pour l'association ADTC-Se déplacer autrement, qui milite pour le développement de modes doux alternatifs à la voiture. "Les gens qui n'ont pas mis les pieds à Grenoble depuis quatre ou cinq ans voient vraiment la différence", se félicite son secrétaire, Emmanuel Colin de Verdière, regrettant toutefois un manque d'ambition concernant les nouveaux projets de transports en commun.

Selon l'Insee, 15,2% des actifs grenoblois utilisent leur vélo pour se rendre au travail, ce qui place la capitale des Alpes au deuxième rang national, juste derrière Strasbourg (16%) et loin devant Bordeaux, troisième (11,8%). Une performance qui doit peut-être au volontarisme du maire, qui se déplace lui-même à bicyclette chaque jour, mais aussi à la topographie de la ville, entourée de montagnes mais parfaitement plate.

En plein centre-ville, de grands axes très empruntés ont carrément été fermés aux voitures, et transformés en véritables "autoroutes à vélo". 

Si les cyclistes applaudissent, les commerçants et les riverains, réunis au sein du collectif Grenoble à cœur, n'ont pas été convaincus. "Aucune bagnole ne s'est transformée en vélo !" lance un de ses membres, pour qui la circulation automobile s'est reportée sur d'autres artères, devenues congestionnées. Selon une étude annuelle réalisée par Tom-Tom, Grenoble est ainsi devenue en 2018 la cinquième ville la plus embouteillée en France, avec 39 minutes de temps perdu par jour.

A droite, l'ancien maire RPR Alain Carignon, qui tente un come-back électoral osé, est l'un des principaux pourfendeurs du maire sortant. Eric Piolle "est un maire écodogmatique alors que nous voulons, aujourd'hui, un maire écoresponsable", tacle celui qui dirigea la ville de 1983 à 1995 avant une condamnation à une peine de prison ferme pour corruption, et une longue traversée du désert.

Pas de quoi entamer la détermination de la majorité municipale, fière de son bilan, qui a édité dès la fin de l'été un document résumant les principales réalisations depuis 2014. Eric Piolle promet de poursuivre, en cas de réélection, les chantiers inachevés comme la généralisation des repas bio dans les cantines scolaires, la plantation de 15 000 arbres ou encore l'objectif de produire 100% des besoins des ménages grenoblois en électricité verte d'ici 2022. "A l'échelon municipal, on sent qu'on peut changer de façon concrète notre mobilité, notre alimentation, notre santé", déclare-t-il dans une interview au Dauphiné libéré, se targuant de se placer "dans le sens de l'histoire".

En 2014, la question était : 'Est-ce qu'on continue avec la logique de bipartisme gauche-droite ?'. (...) Maintenant c'est : 'Est-ce qu'on veut continuer, accélérer ? Ou bien rentrer dans le rang et repartir dans les modèles qui nous sont imposés ?'Eric Piolle, maire de Grenobleau "Dauphiné libéré"

Pour convaincre, Eric Piolle devra tout de même donner des garanties sur sa capacité à respecter ses engagements en matière de démocratie participative. Pendant la campagne de 2014, il promettait ainsi de "coconstruire" les projets avec les habitants, et la possibilité de déclencher une votation citoyenne pour contrecarrer une décision municipale. "Tout ça, c'est du blabla", balaie le collectif Grenoble à cœur, échaudé par la manière dont ont été décidés les travaux du centre-ville. "Oui, il y a eu une concertation avec 3 000 personnes qui se sont exprimées, mais dans les faits, seulement une centaine d'avis ont été pris en compte !"

"La concertation, l'échec principal de Piolle"

Les votations citoyennes, elles, ont tourné au fiasco. La seule qui ait été organisée, pour annuler en 2016 une augmentation des tarifs du stationnement, a mobilisé moins de 7 000 personnes. Une participation bien trop faible qui n'a pas permis de valider le résultat de cette demande, pourtant approuvée par près de 70% des votants. Et en 2018, le dispositif de votation citoyenne a de toute façon été annulé par la justice administrative, à la demande du préfet.

"La concertation, c'est l'échec principal de Piolle", juge le conseiller municipal Guy Tuscher, exclu de la majorité municipale pour n'avoir pas voté le budget 2017. En cause, un plan d'économies de 14 millions d'euros prévoyant – entre autres – la fermeture de trois bibliothèques de quartier. Une municipalité de gauche qui s'attaque aux services publics ? L'affaire a provoqué une vraie levée de boucliers. "Dans les milieux militants, beaucoup de gens avaient voté pour Piolle, souligne Guy Tuscher. Vous imaginez la déception ?"

Attendu au tournant sur la sécurité et l'économie

La présence, en mars 2020, d'une liste de gauche rassemblant des déçus de la méthode Piolle n'est pas exclue. Mais c'est surtout de La République en marche que vient le principal danger pour l'équipe sortante. Aux dernières élections européennes, le parti présidentiel (23,96%) a devancé EELV (22,36%) à Grenoble. Les deux blocs tenteront chacun de récupérer l'énorme réserve de voix que représente l'ex-électorat socialiste.

Pour le député LREM (et ex-PS) Olivier Véran, la politique d'Eric Piolle aurait mis à mal l'attractivité et le dynamisme économique de la ville. "Grenoble a toujours été une ville d'innovation scientifique, avec un temps d'avance au service de l'emploi, mais aujourd'hui, la municipalité ne soutient plus cet écosystème", reproche-t-il.

Comment un maire qui prône la décroissance peut-il créer du développement et de la richesse ?Olivier Véran, député LREM de l'Isèreà franceinfo

"Le rôle de la puissance publique n'est pas de faire des chèques aux géants industriels du territoire", rétorque-t-on dans l'entourage d'Eric Piolle, qui assume "une économie du retour au réel", favorisant emplois de proximité, filières d'avenir et circuits courts.

Mais le sujet le plus chaud de la campagne pourrait bien être celui de la sécurité. Chacun a encore en mémoire la sortie choc du procureur de Grenoble, en 2017 : "De toute ma carrière, je n'ai jamais vu une ville qui était aussi pourrie et gangrenée par le trafic de drogue. C'est bien simple, il y a des points de revente quasiment partout." Parfois surnommée le "Chicago français", Grenoble traîne une sale réputation que le mandat d'Eric Piolle n'a pas réussi à faire mentir. Début 2018, la candidature de Grenoble pour obtenir son classement en Zone de reconquête républicaine (ZRR) n'avait pas été retenue par le gouvernement. Une décision en forme de sanction pour un maire trop laxiste aux yeux du pouvoir ?

Après le meurtre au couteau d'un jeune homme devant une discothèque, à l'été 2018, la députée Emilie Chalas, depuis désignée candidate de LREM aux municipales, avait vilipendé l'"incompréhensible déni" du maire sur le front de la lutte contre la délinquance. Deux mois plus tard, Eric Piolle recevait la visite salvatrice de Gérard Collomb, alors ministre de l'Intérieur, venu annoncer l'accession de Grenoble au statut de ZRR, et des renforts policiers – 67 au total dans l'agglomération, sur deux ans. Une victoire tardive pour Piolle, qui à elle seule ne suffira pas à faire taire les critiques.

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