RECIT. Municipales à Marseille : comment Michèle Rubirola est devenue maire au terme d'une folle journée

Michèle Rubirola reçoit les félicitations de Jean-Claude Gaudin après son élection comme maire de Marseille, le 4 juillet 2020.
Michèle Rubirola reçoit les félicitations de Jean-Claude Gaudin après son élection comme maire de Marseille, le 4 juillet 2020. (CLEMENT MAHOUDEAU / AFP)

Bains de foule, esclandres, conciliabules et suspensions de séance ont rythmé cette séance, samedi, qui a vu la gauche reprendre la deuxième ville de France, après 25 ans de règne de Jean-Claude Gaudin.

Le suspense aura été total jusqu'au bout. Après des élections municipales au verdict incertain et une intense semaine de tractations, la candidate de la gauche, Michèle Rubirola, est devenue la première femme maire de Marseille, samedi 4 juillet. Emue et soulagée au terme d'une séance du conseil municipal tendue, la nouvelle édile a commencé son discours par une citation lourde de sens : "Marseille appartient à qui vient du large", écrivait Blaise Cendrars. "Je ne sais pas si le Printemps marseillais vient du large, mais je sais qu'il vient de loin", a poursuivi Michèle Rubirola.

Il y a encore six mois, la gauche, perdue dans ses querelles internes, paraissait loin de pouvoir l'emporter. Samedi, c'est d'ailleurs au prix d'une union de dernière minute avec l'ancienne socialiste Samia Ghali que Michèle Rubirola a pu finalement s'asseoir dans le fauteuil de maire de la deuxième ville de France. Retour sur cette folle journée qui a mis les nerfs de tous les protagonistes à rude épreuve.

9 heures : les huées et les vivats de la foule

Les partisans du Printemps marseillais se sont donné rendez-vous devant l'entrée de l'hémicycle Bargemon, ce bunker qui abrite le conseil municipal de Marseille, à quelques pas de l'hôtel de ville et du Vieux-Port. Les conseillers municipaux arrivent un par un. Ceux de la mandature sortante sont conspués. Michèle Rubirola, elle, reçoit des acclamations.

Pour ces sympathisants, hors de question que la gauche se fasse voler sa victoire (même relative) du 28 juin. Mais les tractations de la semaine l'ont montré : une victoire de la droite n'est pas à exclure, puisque personne ne sait ce que Samia Ghali et ses sept colistiers feront de leurs votes. Ni l'attitude qu'observeront les neuf élus du Rassemblement national.

9h30 : Guy Teissier fait l'appel... et cède la place

Les rangs de l'hémicycle sont bien garnis. Personne ne manque à l'appel pour cette journée historique. Jean-Claude Gaudin ne faisant plus partie du conseil municipal, c'est au doyen d'âge, Guy Teissier, qu'il revient de présider cette séance inaugurale. Une situation cocasse, puisque le député n'est autre que le candidat désigné par la droite pour le poste de maire, après le retrait de Martine Vassal. Entre-temps, on a aussi appris que le second prétendant LR, Lionel Royer-Perreaut, rentrait finalement dans le rang, ayant obtenu l'assurance qu'aucun accord avec le RN n'avait été passé. A gauche, on reste sur ses gardes.

Au micro, Guy Teissier égrène les noms des 101 élus, en écorche quelques-uns au passage, puis annonce qu'en raison de sa qualité de candidat, il transmet la présidence de séance à la vice-doyenne. Rien ne l'y obligeait juridiquement. Mais c'est désormais Marguerite Pasquini, l'une des huit élues du camp Ghali, qui se colle à la tâche. Anodin ? Pas si sûr, au vu de la tournure des événements.

10 heures : le leader du RN fait un esclandre

Le premier incident de séance intervient rapidement. Le leader du Rassemblement national et maire sortant battu dans le 7e secteur, Stéphane Ravier, veut prendre la parole pour expliquer les raisons de sa candidature. Refus de la présidente de séance, qui rappelle que l'élection du maire ne doit pas faire l'objet de débats, selon la loi. "Eh bien nous ne présenterons pas de candidats, nous ne participerons pas au vote ! Nous quittons cet hémicycle et nous laissons les magouilleurs, les marchands de tapis entre eux !", éructe Stéphane Ravier.

Sur les bancs de la gauche, c'est le soulagement : au moins, les voix du RN ne permettront pas de faire élire Guy Teissier, comme le soupçonnaient certains. Mais le retrait des élus RN augmente encore un peu plus le poids des voix de Samia Ghali. La sénatrice est plus que jamais la faiseuse de roi de l'élection. Sans les élus RN, il n'y a plus 101 votants, mais seulement 92. La majorité absolue, à atteindre pour être élu, n'est plus de 51 voix mais de 47. 

Dans une certaine confusion, la présidente de séance accorde une suspension réclamée par Samia Ghali... quelques secondes après l'avoir refusée à un élu d'un autre bord. Ambiance dans l'hémicycle.

10h50 : trois candidats font le plein des voix

La séance reprend et le premier tour peut enfin se tenir. Trois candidats se déclarent : Michèle Rubirola, Guy Teissier et Samia Ghali. Signe que les discussions entre les équipes du Printemps marseillais et celles de l'ancienne socialiste, qui se sont poursuivies jusqu'au vendredi soir, et même ce samedi matin, n'ont toujours pas débouché sur un accord.

Les élus défilent un par un pour glisser leur bulletin dans l'urne. Quelques minutes plus tard, le dépouillement livre son verdict : Rubirola 42 voix, Teissier 41, Ghali 8, et un vote blanc. Chaque camp a fait le plein des voix, ou presque. Un vote manque à l'appel pour Samia Ghali qui aurait dû enregistrer neuf suffrages, après avoir reçu la veille le soutien de Lisette Narducci, une transfuge des listes du dissident de droite Bruno Gilles.

Peu importe : personne n'ayant obtenu la majorité absolue, un deuxième tour doit être organisé. Une nouvelle suspension de séance, réclamée par la gauche et Samia Ghali, est acceptée. "Un quart d'heure, vingt minutes, je ne sais pas... Le plus vite vous revenez, mieux c'est !", lance Marguerite Pasquini.

11 heures : d'interminables conciliabules

A peine la suspension de séance prononcée, les principaux acteurs de la tragi-comédie s'engouffrent dans les couloirs adjacents, à la recherche d'une pièce pour négocier loin des adversaires et des oreilles indiscrètes de la presse. Michèle Rubirola, elle, préfère faire un détour par l'extérieur, histoire de saluer ses soutiens qui donnent de la voix depuis des heures.

Mais les conciliabules s'éternisent. Cela fait bientôt deux heures que la séance a été suspendue, et les conseillers de gauche ne sont toujours pas revenus. Les élus LR, eux, font les cent pas dans l'hémicycle, exaspérés par la tournure des événements. Même les élus RN se sont réinstallés, fatigués d'attendre. Et s'ils décidaient finalement de voter pour le second tour ? Stéphane Ravier prend un malin plaisir à laisser planer le doute.

A 13 heures, la présidente de séance bat le rappel de toutes les troupes. Furieux d'assister impuissant à ces négociations entre la gauche et le camp Ghali, Guy Teissier tonne : "La démocratie, ce n'est pas l'anarchie ! Tout cela ressemble plus à une assemblée marginale d'un parti d'extrême gauche qu'à une assemblée délibérante." Le candidat de la droite conseille à Marguerite Pasquini, s'il devait y avoir d'autres suspensions de séance, d'en fixer la durée à l'avance.

Dans la foulée, une nouvelle suspension est décidée pour une heure. Autant pour se remplir l'estomac que pour poursuivre les négociations. Au finish.

14h15 : Samia Ghali apporte son soutien à Michèle Rubirola

Cette fois, c'est sûr, les élus sont censés revenir dans l'hémicycle pour procéder au deuxième tour de scrutin. Mais à l'extérieur, les caméras sont braquées sur Samia Ghali, qui a une déclaration à faire. "J'ai pris la décision de ne pas diviser les Marseillais et de leur permettre d'avoir Michèle Rubirola comme maire. C'est pour cela que je vais retirer ma candidature", annonce-t-elle avec un grand sourire.

Le deuxième tour va enfin pouvoir avoir lieu. Michèle Rubirola et Guy Teissier ne sont plus que deux sur la ligne de départ. Comme lors du premier tour, les élus RN ne participent pas et seuls 92 conseillers sur 101 mettront un bulletin dans l'urne. Il suffira donc à Michèle Rubirola de récolter 47 voix pour être élue.

15 heures : Michèle Rubirola officiellement élue

"Michèle Rubirola", "Guy Teissier", "Michèle Rubirola"... Chacun compte les voix à mesure que les bulletins sont dépouillés. Quand le 47e bulletin Rubirola est annoncé, les bancs de la gauche exultent. Les cris de victoire redoublent d'intensité quand la candidate du Printemps marseillais obtient sa 51e et ultime voix, contre 41 à Guy Teissier.

Ce score signifie qu'aucune voix ne lui a manqué. Les huit élus du camp Ghali, ainsi que Lisette Narducci, ont voté pour elle, et les tractations avec la sénatrice socialiste n'ont pas causé de défection au sein du Printemps marseillais.

Jean-Claude Gaudin, qui a suivi l'élection toute la journée depuis son bureau, fait irruption dans l'hémicycle. L'heure est venue pour lui de remettre l'écharpe de maire, après 25 ans à la tête de la ville. "On se fait la bise ?", demande Rubirola à Gaudin, qui accepte. Tant pis pour les gestes barrières. "Toutes mes félicitations madame, bonne chance !", lui glisse l'homme politique entré pour la première fois au conseil municipal en 1965.

Dans son premier discours de maire, Michèle Rubirola dira avoir "une pensée sincère pour monsieur Jean-Claude Gaudin qui a donné une grande partie de sa vie à cette belle fonction et qui restera dans la mémoire de cette ville". La nouvelle édile rend aussi un hommage appuyé à Benoît Payan, le socialiste qui a su s'effacer de la course au fauteuil de maire pour ne pas mettre à mal l'alliance des forces de gauche, ainsi qu'à Samia Ghali et ses colistiers "qui ont permis de constituer une majorité qui va nous permettre de gouverner la ville".

"Le clanisme, le népotisme, le clientélisme ont vécu", lance quelques minutes plus tard Michèle Rubirola, promettant "une ville plus verte, plus juste et plus démocratique". Dehors, la foule de sympathisants de gauche s'époumone pour féliciter leur maire, qui prend bientôt un nouveau bain de foule.

Au même moment, une caméra saisit l'instant où Jean-Claude Gaudin sort pour la dernière fois de sa mairie. Des "Michèle ! Michèle !" résonnent dans le quartier. Le maire sortant, lui, s'engouffre dans une voiture. Dans l'indifférence générale.

18 heures : Samia Ghali ne sera pas première adjointe

L'excitation est un peu retombée autour de Bargemon. La fin de la journée est consacrée à l'élection des trente adjoints. Une seule liste, celle de Michèle Rubirola, est présentée. C'est Benoît Payan, le socialiste, qui hérite du poste de premier adjoint. Samia Ghali, qui avait fait de sa nomination comme première adjointe une condition de son soutien à Michèle Rubirola, ne sera que deuxième adjointe. L'ancienne socialiste a-t-elle revu ses ambitions à la baisse, ou obtenu d'autres garanties en échange de son ralliement ? Les détails n'ont, pour le moment, pas filtré.

Pour Michèle Rubirola, le plus dur commence, à la tête d'une majorité très fragile qui ne tient qu'à une voix. La nouvelle maire entrera dans le vif du sujet lors du prochain conseil municipal, le 10 juillet.

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