"Elle est en train de créer la surprise" : comment Rachida Dati a redonné espoir à une droite parisienne en ruines avant les municipales

Rachida Dati, candidate LR à la mairie de Paris, présente ses vœux à la presse, le 18 janvier 2020.
Rachida Dati, candidate LR à la mairie de Paris, présente ses vœux à la presse, le 18 janvier 2020. (ELKO HIRSCH / HANS LUCAS / AFP / BAPTISTE BOYER ET PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

En hausse dans les sondages, la maire du 7e arrondissement prend l'ascendant sur Benjamin Griveaux et talonne Anne Hidalgo. Mais la stratégie de l'ancienne ministre pourrait handicaper la droite au second tour.

"Ceux qui ont dit du mal de Rachida doivent commencer à le regretter !" Ce vieux grognard de la droite parisienne, qui ne porte pas la maire du 7e arrondissement dans son cœur, serait-il en train de se laisser séduire par la campagne de Rachida Dati ? A la faveur de deux sondages encourageants, la cote de l'ancienne ministre de la Justice, qui brigue le fauteuil de maire de Paris aux prochaines élections municipales, remonte en flèche. Les courbes de Rachida Dati et Benjamin Griveaux se sont même inversées, redonnant le sourire à une droite parisienne en déprime chronique. Le candidat LREM, qui n'est plus crédité que de 16%, accuse quatre points de retard sur sa rivale (20%), propulsée en deuxième position à seulement trois points de la maire sortante, Anne Hidalgo (23%), selon un sondage Odoxa pour Le Figaro publié le 26 janvier.

"Notre victoire n'est plus un rêve lointain. Rachida Dati est en train de créer la surprise de cette élection", s'enthousiasme la patronne des Républicains de la capitale, Agnès Evren, une proche de la candidate. Lundi 27 janvier, un demi-millier de militants se sont pressés, enthousiastes, au siège de LR, à la cérémonie de vœux offerte par la fédération de Paris. Ils ont assisté à la présentation des 17 têtes de listes estampillées "Dati pour Paris" dans les arrondissements, en présence de la candidate et du président du parti. "Cette remontée, c'est Rachida qui l'a faite sur son équation personnelle", s'est exclamé à cette occasion un Christian Jacob dithyrambique.

Maintenant qu'un match se dessine avec Anne Hidalgo, on va faire comprendre aux électeurs que le vote utile, c'est celui de Rachida Dati.Nelly Garnier, directrice de campagneà franceinfo

Après deux ans de déconvenues électorales, Les Républicains savourent l'embellie, même si celle-ci reste modeste. "On s'est pris de telles raclées que ça ne fait pas de mal de se faire un peu de bien !" glisse à franceinfo un élu qui reste pourtant sceptique sur les chances de Rachida Dati. Car la maire du 7e revient de loin, très loin.

Une candidature mal accueillie

Lorsqu'elle se lance dans l'aventure, il y a pile un an, dans une interview au Parisien, l'accueil est plutôt frais. Clivante, individualiste, habituée des esclandres en tout genre, Rachida Dati n'a jamais fait l'unanimité dans ses propres rangs. Sans compter son amitié, de notoriété publique, avec Anne Hidalgo. A longueur d'articles de presse, les élus de la droite parisienne se répandent en gentillesses, sous couvert d'anonymat. "A Paris, elle n'a jamais rassemblé personne. Elle ne travaille avec personne et ne s'est pas constitué une équipe. Je ne crois pas une seconde à la réalité de sa candidature et je ne la souhaite surtout pas", tacle l'un d'eux dans Libération.

Pour beaucoup, Rachida Dati n'a nullement l'intention de s'investir dans la campagne municipale. Sa candidature n'aurait d'autre but que de faire monter les enchères en vue des élections européennes de mai afin d'obtenir une place éligible sur la liste LR de François-Xavier Bellamy. La suite leur donnera tort : un mois plus tard, l'eurodéputée sortante annonce, contre toute attente, renoncer au Parlement de Strasbourg. "La politique, ce sont des choix parmi ses combats. Et aujourd'hui, mon choix, c'est Paris", explique-t-elle au Figaro. Et Rachida Dati prévient : elle portera une candidature de droite sans céder aux sirènes macronistes. 

Je ne crois pas que Paris soit sociologiquement défavorable à la droite et au changement, comme certains le laissent entendre. La droite peut gagner sur ses idées sans renier ce qu'elle est ou masquer son appartenance politique.Rachida Datiau "Figaro", en mars 2019

Dans cette période où la droite lutte encore pour sa survie, la voie suivie par Dati semble suicidaire. Le 26 mai, le résultat des élections européennes éclate à la figure des barons parisiens : LR ne pèse plus que 10,18% dans la capitale. Pire, la droite est laminée par La République en marche dans ses fiefs de l'ouest parisien. Pour beaucoup, une victoire contre Anne Hidalgo passera nécessairement par une alliance locale avec le parti présidentiel. Nombre d'élus verraient d'un bon œil une candidature de Pierre-Yves Bournazel, ex-LR passé chez Agir, le mouvement de droite modérée Macron-compatible. Les mêmes espèrent aussi qu'Edouard Philippe se lancera dans la course, en vain. La présidente du groupe LR au Conseil de Paris et maire du 5e arrondissement, Florence Berthout, claque la porte du parti et rejoint Benjamin Griveaux.

Une campagne axée sur la vie quotidienne

La voie qui mène Rachida Dati vers l'investiture se précise donc de semaine en semaine. Parmi les LR qui n'ont pas déserté, on ne se bouscule pas au portillon pour partir au casse-pipe électoral. Seuls deux concurrents – le maire du 6e, Jean-Pierre Lecoq, et la chiraquienne Marie-Claire Carrère-Gée – se positionnent aussi, sans lui faire d'ombre.

Rachida Dati, elle, trace sa route, met à profit sa notoriété et multiplie les déplacements de terrain, dans le Marais ou le Nord-Est, ces arrondissements de conquête où le vote LR est réduit à la portion congrue. L'accueil est plutôt bon. A la mairie du très chic 7e, qu'elle dirige depuis douze ans, cette sarkozyste de choc longtemps raillée pour son style bling-bling a appris à s'occuper du quotidien de ses habitants. "Les gens du 7e la jugent réactive et efficace. Les commerçants trouvent toujours auprès d'elle une réponse à leurs problèmes", observe un poids lourd de la droite parisienne.

La vie quotidienne des Parisiens, c'est précisément ce sur quoi Rachida Dati a décidé d'axer sa campagne. Propreté, sécurité et circulation sont les maîtres mots de son projet. Des fondamentaux qui parlent à une certaine frange de la population excédée par la politique d'Anne Hidalgo. Ses concurrents le reconnaissent eux-mêmes : la candidate ne ménage pas sa peine pour convaincre, et rencontre un certain succès.

A une période où certains pensaient qu'il n'y avait même pas besoin d'un candidat LR, elle a réussi à donner confiance à des gens dans cette période où beaucoup avaient des états d'âme. Chapeau bas !Marie-Claire Carrère-Géeà franceinfo

Dans son aventure municipale, Rachida Dati reste plutôt seule. A ses côtés, on retrouve Emmanuelle Dauvergne, sa conseillère de toujours, et Nelly Garnier, ancienne communicante chez Havas puis directrice des études à LR, qui a théorisé dans une note "le malaise urbain", ce désenchantement qui toucherait les élites des métropoles. 

Une boxeuse qui sait se faire respecter

En octobre, elle reçoit toutefois un soutien aussi important que surprenant : celui de Claude Goasguen, jusqu'alors favorable à une alliance avec LREM. Les deux avaient pourtant failli en venir aux mains, fin 2018, lors d'un déjeuner entre élus LR. "Tu n'es pas en mesure d'être maire de Paris, tu ne vas pas faire la loi ici, tu n'es pas en Seine-Saint-Denis. Ne ramène pas dans la capitale tes mœurs du 9-3", lui avait lancé le député du 16e arrondissement, selon des propos rapportés par Le Canard enchaîné"Tu te prends pour quoi pour me parler sur ce ton ? Tu t'y crois autorisé parce que j'ai refusé de coucher avec toi ?" lui aurait-elle rétorqué. "Je n'étais pas un ami de Rachida Dati, nous étions en conflit depuis longtemps mais c'était la seule qui avait une personnalité parmi les candidats", explique-t-il aujourd'hui à franceinfo.

La désignation de l'ancienne ministre à la quasi-unanimité, en novembre, par la commission nationale d'investiture des Républicains, n'a pas suffi à convaincre tous les récalcitrants du bien-fondé de sa candidature. Bien qu'investi par LR, Geoffroy Boulard, maire sortant du 17e et candidat à sa réélection, a ainsi choisi de faire campagne sur son propre nom, refusant dans un premier temps de s'afficher clairement sous la bannière Dati. Il a finalement dû lui faire allégeance pour éviter qu'elle ne lui envoie un concurrent dans les pattes.

Directe et sans fard, Rachida Dati, qui pratique la boxe aussi bien en salle qu'en politique, sait se faire respecter. Malgré leurs différends, Claude Goasguen loue le caractère "bien trempé" de cette femme "qui ne lâche rien et qui s'est solidifiée avec le temps".

Elle est très franche. Elle va vous tester, vous mettre une droite, et si vous ne répondez pas, c'est fini. Mais j'ai compris comment elle fonctionne. Une fois que vous avez gagné sa confiance, ça roule.Geoffroy Boulard, maire LR du 17e arrondissementà franceinfo

Ni les négociations en coulisses ni les coups de pression n'ont en revanche convaincu le puissant maire du 15e arrondissement, Philippe Goujon, de se ranger derrière la candidate officielle. Résultat : il sera concurrencé sur ses terres le 15 mars par la présidente de la fédération LR, Agnès Evren, à la tête d'une liste estampillée Dati. "Je n'ai rien contre Rachida Dati, mais j'ai une divergence stratégique avec le parti", explique celui qui règne depuis 2008 sur l'arrondissement le plus peuplé de la capitale, indispensable à la droite pour gagner Paris. L'élu critique cette "stratégie du drapeau", qui consiste à porter le logo LR comme un étendard. "Cela permet de se compter, mais cela ne permet pas de gagner. C'est complètement inadapté", regrette-t-il.

L'impasse du second tour

Avec ses 20% d'intentions de vote au premier tour, Rachida Dati reste toutefois loin de pouvoir prétendre à la victoire. "En 2014, NKM avait fait 35% et elle avait perdu dans les grandes largeurs", rappelle Jean-Pierre Lecoq, maire sortant du 6e arrondissement. Dans ces conditions, quid du second tour ? Pour espérer battre Anne Hidalgo, des alliances seront indispensables. Mais avec qui ? "On fera du cas par cas, en fonction des situations locales", élude Agnès Evren. En réalité, bien peu de solutions s'offrent à Rachida Dati : un pacte avec Cédric Villani ou EELV apparaîtrait contre-nature, tout comme un arrangement avec Benjamin Griveaux. "Vous pensez sérieusement que le parti du président Macron va s'allier avec LR, qui est le fer de lance de l'opposition de droite ?" insiste Philippe Goujon.

Au sein du parti macroniste, on soupçonne d'ailleurs Rachida Dati de ne pas réellement vouloir gagner la ville. Plutôt que de "battre Hidalgo", il s'agirait surtout de mettre hors d'état de nuire LREM. "Son seul intérêt, c'est de conserver les bastions de la droite à Paris et de faire perdurer l'ancien système. Elle est dans une complicité objective avec Hidalgo", estime le marcheur Julien Bargeton, responsable du projet dans l'équipe Griveaux. Dans son propre parti, explique Le Parisien, certains lui prêtent la volonté de viser un poste de sénatrice en 2023.

Des accusations niées en bloc au sein du camp Dati, où l'on préfère mesurer le chemin parcouru en un an et la dynamique à venir. "La politique, ce n'est pas que de l'arithmétique ! On nous répétait que Griveaux serait naturellement le prochain maire de Paris, puis que Hidalgo serait réélue sans difficulté, souligne Agnès Evren. La réalité, c'est que tous les pronostics, toutes les certitudes sont ridiculisées. Le vent tourne en notre faveur et rien n'est joué d'avance."

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