Législatives : pourquoi, malgré ses huit sièges, le FN est passé très loin de son objectif initial

La présidente du FN, Marine Le Pen, lors d\'une conférence de presse à Lens (Pas-de-Calais), le 30 mai 2017.
La présidente du FN, Marine Le Pen, lors d'une conférence de presse à Lens (Pas-de-Calais), le 30 mai 2017. (MAXPPP)

Le parti de Marine Le Pen décroche huit sièges, selon notre projection Ipsos/Sopra Steria. Il y a un mois, le FN envisageait "une entrée massive de députés partiotes" à l'Assemblée.

C'était il y a un peu plus d'un mois. Dans un entretien au Figaro, le 14 mai, Nicolas Bay, qui a dirigé la campagne du FN pour les législatives, l'affirmait haut et fort : "Le 7 mai, Marine Le Pen a franchi la barre de 50% des voix dans 45 circonscriptions, dans lesquelles nous espérons l'emporter. Dans près de 70 autres, nous avons obtenu entre 45% et 50%. Là aussi, les perspectives de victoire existent. (...) Ces scores laissent entrevoir une entrée massive des députés patriotes en juin."

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Cet objectif est loin d'avoir été rempli. Avec 8 députés élus, dimanche 18 juin, au soir du second tour des élections législatives, selon notre estimation Ipsos/Sopra Steria*, le FN fait certes mieux que ce que les résultats du premier tour lui promettaient. Mais impossible, dans ces conditions, de constituer un groupe à l'Assemblée nationale, indispensable pour se faire entendre dans l'Hémicycle, le seuil minimum requis pour cela étant fixé à 15 députés. Franceinfo revient sur cette contre-performance qui ouvre une période d'incertitude au FN.

Le Front national a raté sa campagne

C'est l'un des éléments essentiels de ce recul dans les urnes. Affaiblie par un score décevant au second tour de la présidentielle, Marine Le Pen n'a pas su remobiliser ses troupes pour les législatives. "On voit que ce qui a été un échec pour elle a pesé sur la campagne des législatives", observe le chercheur au CNRS et à l'université de Nice-Sophia Antipolis, Gilles Ivaldi.

Le Front national n'a pas su faire passer le message : la lutte continue. La campagne des législatives n'a pas été de nature à maintenir le souffle de la présidentielle.Emmanuel Rivière, directeur du pôle politique de Kantar Sofresà franceinfo

La présidente du FN a elle-même longtemps hésité à se présenter dans le Pas-de-Calais. Décrite par sa propre mère, dans les colonnes du Parisiencomme "crevée" et en ayant "trop fait" durant la présidentielle, Marine Le Pen reste d'abord silencieuse pendant plus de dix jours. "Oui Marine est fatiguée", confirme dans Le Figaro l'un de ses proches, Bernard Monot. Ce n'est finalement que le 18 mai qu'elle annonce sa candidature à Hénin-Beaumont. "Je n'imaginais pas ne pas être à la tête de mes troupes dans une bataille que je considère comme fondamentale", justifie-t-elle. Pourtant, la présidente frontiste remplit a minima sa promesse d'être la cheffe de guerre frontiste dans la campagne des législatives : elle restreint ses apparitions médiatiques, ne se déplace que pour soutenir des candidats FN dans son fief des Hauts-de-France et ne tient qu'un seul meeting de campagne, le 8 juin à Calais.

Outre le peu d'implication personnelle de Marine Le Pen, le FN doit affronter de sérieuses divisions internes. "La campagne anti-FN s'est aussi jouée en interne. Elle a été menée par Marion Maréchal-Le Pen qui s'en est allée, la nièce rejouant ce que la fille avait fait avec son père, et il y a aussi Florian Philippot qui a créé son mouvement, Les Patriotes, ce qui a ajouté à la confusion", souligne le politologue et sociologue Erwan Lecœur. Dans l'entre-deux-tours, les premières critiques se sont aussi fait entendre. "J'ai été le premier à regretter que certains aient fait entendre des voix discordantes au sein du parti au lieu de se concentrer sur la campagne des législatives", a déclaré au Parisien Nicolas Bay, chef de file pour les législatives. Une phrase qui cible directement Florian Philippot.

Les huit sièges glanés ce dimanche soir ne parviennent pas à dissimuler cette campagne ratée. "Nous ne devons pas crier victoire parce que le Front national a pris un sacré coup dans la tête", a ainsi réagi Gilbert Collard, réélu de justesse dans le Gard. Avant le premier tour, un membre du FN, sous couvert d'anonymat, anticipait déjà la défaite dans Le Monde : "Si on avait bien fait les choses, on en aurait 80-90."

Les législatives confirment la dynamique de la présidentielle

Le fonctionnement de nos institutions explique aussi, en partie, l'échec du Front national. "Depuis le changement du calendrier électoral, les législatives, qui suivent la présidentielle, tendent à confirmer le choix fait en mai. Les électeurs qui ont voté pour des candidats qui n'ont pas remporté le poste suprême se mobilisent moins pour les législatives", note le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste du FN. Selon une étude de l'institut Ifop réalisée le 12 juin, 55% des électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle ne se sont pas rendus aux urnes lors du premier tour. 

"Une fois la présidentielle passée, l'électorat FN se démobilise plus facilement qu'un autre électorat en raison de sa composition sociologique : ce sont des catégories moins diplômées et moins intéressées par la politique, décrypte le sondeur Emmanuel Rivière. Ils sont aussi déçus par la présidentielle. Marine Le Pen avait conquis un certain nombre d'électeurs, mais la gestion de l'après-défaite a démobilisé." Une analyse partagée par certains cadres du FN.

Il y a eu une démobilisation très forte des électeurs, notamment des jeunes et des classes populaires qui votent pour nous.Jean-Lin Lacapelle, secrétaire national aux fédérations et à l'implantation au FNà franceinfo

Autre point à prendre en compte : les élections législatives ne sont traditionnellement pas favorables au parti créé par Jean-Marie Le Pen. "Le FN fait toujours moins bien aux législatives qu'à l'élection présidentielle : il perd généralement entre trois et quatre points. En 2012, Marine Le Pen avait fait 18% tandis qu'aux législatives, son parti avait fait 14%", souligne ainsi le chercheur au CNRS et à l'université de Nice-Sophia Antipolis, Gilles Ivaldi.

577 candidats FN, ce n'est pas 577 Marine Le Pen : ils n'ont ni la même aisance ni la même notoriété qu'elle.Stéphane Zumsteeg, directeur du département Politique et opinion d'Ipsosà franceinfo

Le mode de scrutin continue de bloquer le FN

L'absence de proportionnelle, réclamée à corps et à cri par le FN, est un autre frein très important aux prétentions électorales du parti de Marine Le Pen. "Il est proprement scandaleux qu'un mouvement comme le nôtre, qui avait obtenu 7,6 millions d'électeurs au premier tour de la présidentielle et encore 3 millions au premier tour des législatives ne puisse obtenir un groupe à l'Assemblée nationale, a réagi la présidente du FN, dimanche soir, lors d'une allocution. Je le redemande ce soir : il est désormais vital pour notre démocratie d'instaurer la proportionnelle aux élections législatives et aux autres élections."

"Le fait que Marine Le Pen ait devancé Emmanuel Macron dans 45 circonscriptions laissait entendre qu'il y avait un espoir, mais le mode de scrutin est très défavorable au FN. En 2012, malgré des scores nettement supérieurs aux autres partis, ils n'ont réussi à avoir que deux députés", rappelle le sondeur Emmanuel Rivière. 

Car le parti d'extrême droite ne dispose pas d'allié solide pour conclure des accords, contrairement aux autres mouvements. "Ils n'ont pas d'accord avec d'autres partis et ont même rompu la seule alliance qu'ils avaient réussi à nouer, avec le parti de Nicolas Dupont-Aignan", observe Emmanuel Rivière. 

Ils n'ont pas d'alliés, très peu de réserves de voix, font face à une forme d'hostilité qui persiste et à une quasi-impossibilité de gagner des duels.Emmanuel Rivière, directeur du pôle politique de Kantar Sofresà franceinfo

Autre problème : le Front national n'a pas pu profiter de triangulaires cette année, puisqu'il n'y en a eu qu'une seule au second tour, dans l'Aube. Or, les duels "sont très défavorables au FN", car le parti n'a pas de réserves de voix, rappelle Emmanuel Rivière. En 2012, les deux seuls députés frontistes, Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard, avaient d'ailleurs été élus grâce à des triangulaires.

Emmanuel Macron a volé le créneau du renouvellement

Dernier élément à prendre en compte : Emmanuel Macron a manifestement réussi à contrecarrer le discours du FN en adoptant un positionnement relativement similaire sur le clivage gauche-droite. "Sa posture ni droite-ni gauche a attiré. Le macronisme a résolu le problème de la politique française en apportant une réponse différente de celle que le FN voulait apporter, explique Erwan Lecœur. Emmanuel Macron a profité du désaveu de la gauche et de la droite. Il a fait un hold-up symbolique et politique en allant plus vite et plus fort que Marine Le Pen ne l'avait jamais rêvé." Une stratégie payante, qui a forcément eu un impact sur les législatives. 

Les frontistes sont fâchés : ils ont l'impression de s'être fait voler le discours qu'ils martelaient depuis plus de trente ans.Erwan Lecœur, politologue spécialiste du FNà franceinfo

"Le Front national a essayé de désigner Emmanuel Macron comme l'héritier de l''UMPS', mais le comportement des électeurs montre le contraire. Ils voient En marche ! comme un moyen de dépasser les caciques du système, de renouveler la classe politique", abonde le sondeur Emmanuel Rivière. Les candidats de La République en marche "ne portent pas le poids politique de ces trente dernières années". Conséquence : le Front national est privé de l'un de ses principaux arguments.

Une analyse qui se vérifie sur le terrain. En témoigne ce couple de retraités de Vitrolles, qui confiait à franceinfo vouloir voter La République en marche dimanche 18 juin, après avoir voté Marine Le Pen à la présidentielle. "J'approuve Macron. C'est un gestionnaire qui veut se débarrasser du clivage gauche/droite", expliquait Gérard. Déçu par Marine Le Pen et sa prestation lors du débat d'entre-deux-tours, ce dernier était affirmatif : "Pour moi, le FN, c'est fini". 

* Estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, Le Point, France 24 et LCP-AN.