Législatives : pour ou contre Macron ? Dans la Somme, la campagne à gauche bouleversée par la présidentielle

François Ruffin, le réalisateur du documentaire césarisé \"Merci patron !\", est candidat dans la 1re circonscription de la Somme aux législatives 2017.
François Ruffin, le réalisateur du documentaire césarisé "Merci patron !", est candidat dans la 1re circonscription de la Somme aux législatives 2017. (SOPHIE BRUNN / FRANCEINFO)

Dans la 1re circonscription de la Somme, traditionnellement ancrée à gauche, la présidentielle a rebattu les cartes. Le PS, la France insoumise et En marche ! se disputent les électeurs, qui ont massivement voté pour Marine Le Pen il y a un mois.

C'est une circonscription ancrée à gauche, mais dans laquelle la présidentielle a bouleversé les rapports de force traditionnels. Du coup, à l'occasion des élections législatives, trois candidats principaux se disputent l'électorat de gauche : Pascale Boistard, la députée socialiste sortante, Nicolas Dumont, élu local socialiste passé à En marche ! et François Ruffin, qui a reçu le César du meilleur documentaire pour Merci patron ! et soutenu par la France insoumise.

Ils pensent tous les trois que le favori du premier tour est le candidat du FN, le comédien Franck de Lapersonne. Car à l'élection présidentielle, Marine Le Pen est arrivée nettement en tête au soir du 23 avril, avec presque 29% des voix. Alors chacun a sa stratégie pour tenter de se qualifier au second tour des élections législatives.

"On n'a pas tout bien fait, mais des choses ont avancé"

La député sortante est socialiste. Qui plus est, Pascale Boistard a été ministre de François Hollande. En temps normal, elle devrait faire figure de favorite. Mais aujourd'hui, ces caractéristiques ressemblent plutôt à des handicaps. Sur le marché d'Abbeville, elle croise encore quelques irréductibles défenseurs du PS, comme Othamane, un commerçant. "Les socialistes sont pour les ouvriers et les pauvres", assure-t-il. Mais celui-ci ajoute aussitôt : "Ce n'était pas le cas pendant ce quinquennat, c'est dommage." 

Pascale Boistard essaie de faire valoir son bilan. Tout en lui achetant quelques légumes, elle demande à un producteur s'il travaille avec sa femme. "Parce qu'en tant que ministre aux Droits des femmes, j'ai veillé à ce que ça s'améliore. On a un peu travaillé quand même, plaide-t-elle en souriant. On n'a pas tout bien fait, mais il y a des choses qui ont avancé." Une dame d'un certain âge approuve : "C'est vrai, il y a eu des avancées sur le plan social. Par exemple : pour aider les personnes âgées à leur domicile." Une action revendiquée par Pascale Boistard, qui s'est battue, en tant que secrétaire d'Etat, contre le département de la Somme qui voulait modifier le versement de l'allocation personnalisée d'autonomie (APA).

La candidate met aussi en avant la création de la première Zone de sécurité prioritaire (ZSP) de France à Amiens-Nord : "C'est symboliquement très important, les habitants des quartiers populaires ont droit à la sécurité." Ou la Commission d'enquête parlementaire sur Goodyear, usine qui a pourtant fermé. Si l'accueil n'est pas mauvais sur ce marché, la candidate assure pourtant ne pas "se faire d'illusion: "Il y a un contexte porteur pour les candidats de la majorité présidentielle".

"Il n'y a pas de fatalité au déclin"

Dans la circonscription où Emmanuel Macron a réuni 22,9% des électeurs au premier tour, le candidat de la majorité présidentielle s'appelle Nicolas Dumont. C'est le maire d'Abbeville, un socialiste aujourd'hui investi par La République en marche. Même ses adversaires saluent "un très bon maire". Il a réussi à attirer des entreprises qui ont créé plusieurs centaines d'emplois, dans une ville marquée par la fermeture de sa sucrerie en 2008. "Il n'y a pas de fatalité au déclin. Bien sûr qu'il y a des difficultés, mais il ne faut pas faire de promesse démagogique ni se complaire dans le désespoir."

L'utilité d'un élu, ce n'est pas seulement la revendication, c'est d'apporter des solutions pour permettre à un salarié de payer sa maison, sa voiture et nourrir ses enfants !Nicolas Dumont, candidat de La République en marcheà franceinfo

Nicolas Dumont arpente une réderie, le nom pour les braderies dans la Somme. Plusieurs dizaines de stands s'étalent sur le boulevard Vauban, où on trouve pêle-mêle des vêtements, des jeux pour enfants, de la vaisselle et des meubles. Le maire d'Abbeville salue des exposants, serre quelques mains, plaisante sur cette météo particulièrement inhabituelle. "Les affaires, ça marche ? Ou vous prenez juste le soleil ?" Dans sa campagne, il compte surtout sur la dynamique liée à l'élection du président et sur son ancrage local : "Je suis né ici, j'ai étudié ici, je travaille ici, je suis élu ici. Quoi qu'il arrive, je serai encore là demain. Les gens ont besoin d'un député utile qui connaît véritablement ce territoire, je n'ai pas besoin de m'inventer une grand-mère chez qui j'allais en vacances." Allusion à Franck de Lapersonne, le candidat FN parachuté dans la circonscription qui revendique des origines familiales picardes.

Nicolas Dumont (à droite), candidat de La République en marche, à la braderie d\'Abbeville (Somme), le 25 mai 2017
Nicolas Dumont (à droite), candidat de La République en marche, à la braderie d'Abbeville (Somme), le 25 mai 2017 (SOPHIE BRUNN / FRANCEINFO)

Au milieu des stands, Nicolas Dumont salue Nicole et sa sœur Jeanine, à l'abri sous un parasol. Toutes deux retraitées et sympathisantes PS, elles ont voté pour Emmanuel Macron cette année. Elles attendent maintenant la mise en œuvre de plusieurs propositions, notamment la suppression de la taxe d'habitation. a me coûte 1 300 euros par an, assure Jeanine. Je n'ai pas une retraite du tonnerre, alors c'est cher !" Jeanine a passé l'essentiel de sa vie professionnelle à travailler comme caissière au Monoprix de la ville. Elle pense aussi qu'il est temps de supprimer certains "privilèges" de la classe politique. "Ils sont députés pendant cinq ans et après ils ont droit à plus de 1 000 euros de retraite ! Ce n'est pas normal ! Sans compter qu'ils emploient qui ils veulent… et que tout ce qu'ils gagnent n'est pas imposable. Ils ne savent pas ce qu'est la vie des gens comme nous." Emmanuel Macron le sait-il, lui ? "Il faut essayer."

 "Le peuple à l'Assemblée" face au "président des riches"

Cette "dynamique nationale" dont bénéficient, partout en France, les candidats En marche !, François Ruffin aimerait bien l'inverser. Pour cela, le réalisateur du documentaire Merci patron !, soutenu par la France insoumise, arpente la circonscription depuis plus de trois mois. Ici, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en troisième position, juste derrière Emmanuel Macron. En cette fin d'après-midi, une dizaine de militants se préparent à faire du porte-à-porte à Vignacourt, petite commune aux maisons de brique rouge typiques du nord de la France, à une vingtaine de kilomètres d'Amiens. 

"Bonjour, je suis candidat aux législatives. Maintenant qu'on a mis un banquier à l'Elysée, il faut mettre le peuple à l'Assemblée, vous ne pensez pas ?, lance François Ruffin. Vous faites quoi dans la vie ?" Dans cette zone rurale, de nombreux habitants travaillent dans la sphère publique : au conseil départemental, régional, dans des écoles… Des situations qui permettent au candidat de déployer son argumentaire. Face à Emmanuel Macron, le "président des riches" qui entend libéraliser le droit du travail et supprimer des postes de fonctionnaires, il se pose en défenseur des petits salaires. Avec des exemples concrets pour chacun.

A une auxiliaire de puériculture, qui travaille dans une crèche d'Amiens, il assure vouloir faire de la lutte contre la précarité sa priorité, notamment pour les auxiliaires de vie ou les animateurs dans les écoles. La puéricultrice approuve : "J'ai été six ans remplaçante avant d'avoir mon poste ! Et notre cuisinier, ça fait trois ans qu'il attend d'être titulaire." A une retraitée qui s'inquiète de la hausse de la CSG promise par Emmanuel Macron, il présente l'addition. "On a calculé : avec 1 200 euros de retraite, ça va vous faire 240 euros de plus par an à payer."

François Ruffin, candidat soutenu par La France insoumise, fait du porte-à-porte à Vignacourt (Somme), le 24 mai 2017.
François Ruffin, candidat soutenu par La France insoumise, fait du porte-à-porte à Vignacourt (Somme), le 24 mai 2017. (SOPHIE BRUNN / FRANCEINFO)

A l'avant d'une voiture, deux jeunes gens discutent tranquillement. Lui travaille à la SNCF, elle est étudiante et voudrait s'occuper d'enfants ou de personnes handicapées. Mais pas dans le public : elle y a fait des stages et "c'est pas son truc". "Quand il y avait de l'argent, c'était autrement", lui explique Brigitte. François Ruffin renchérit : "On dit tout le temps : 'Où trouver l'argent ?' Mais le CICE qui a été fait par Hollande sur les conseils de Macron, et toutes les aides aux entreprises, c'est 110 milliards d'euros ! Les marges de manœuvre existent, c'est une question de choix.

Profitez de votre bulletin de vote. Souvent, les jeunes et les classes populaires sont ceux qui votent le moins, alors c'est comme si un vote de riche valait deux fois plus!François Ruffin, candidat soutenu par la France insoumiseà des électeurs

Mais tous ne sont pas réceptifs à ces arguments. Arnaud, casquette sur la tête et polo bleu, travaille depuis vingt-sept ans chez Procter et Gamble, dans l'usine d'Amiens que le candidat Macron a souvent citée en exemple parce qu'elle exporte 80% de sa production. Il avait déjà reçu le tract de François Ruffin à son travail : le candidat a multiplié les opérations devant les sorties d'usine ou d'hôpitaux pour s'adresser à une population jugée sensible à son programme.

Arnaud a longtemps partagé les convictions de François Ruffin : "Quand j'ai commencé à voter, c'était pour le PC, par tradition familiale." Il a grandi dans les quartiers nord d'Amiens, "très pauvres avec beaucoup de mixité sociale", et se souvient qu'enfant, le PC l'emmenait gratuitement à des fêtes et aidait ceux dans le besoin. Mais aujourd'hui, Arnaud confie qu'il "serait plutôt pour laisser sa chance à M. Macron. Les gens veulent que ça change et quand ça change, tout le monde est dans la rue." Un ancien communiste qui se désole de manifestations sociales à venir : décidément, l'effet de souffle macroniste est puissant.