"Railcoop ira où la SNCF ne va plus" : le pari osé de la coopérative qui veut remettre la ligne Lyon-Bordeaux sur les rails

Arrêt SNCF en gare de Montluçon dans l\'Allier, le 26 mai 2015.
Arrêt SNCF en gare de Montluçon dans l'Allier, le 26 mai 2015. (SALESSE FLORIAN / MAXPPP)

Cette entreprise implantée dans le Lot compte ressusciter d'ici deux ans un trajet laissé à l'abandon par la SNCF depuis 2012. La future ligne desservirait notamment Roanne, Montluçon, Guéret, Limoges, Périgueux et Libourne.

Une gageure ? Implantée à Cajarc, dans le Lot, la coopérative Railcoop veut ressusciter la ligne directe Bordeaux-Lyon, abandonnée depuis près d'une décennie par la SNCF. Et ce, dès 2022. Dans la foulée, elle entend instaurer d'autres liaisons ferroviaires transverses, sans détour par Paris. Avec un double objectif : faire progresser la part du train par rapport à celle de la voiture et vivifier des bassins à faible densité de population dans le Massif central, dont le confinement a montré le pouvoir d'attractivité.

L'idée est portée par une fratrie. Ingénieur de formation, selon son profil Linkedin, Nicolas Debaisieux, 40 ans, aujourd'hui directeur général de Railcoop, a travaillé sur les questions d'environnement pour le ministère de l'Ecologie. Diplômée de Sciences Po, sa soeur Alexandra, 41 ans, directrice générale déléguée, est spécialiste des financements européens. Si le projet se doit d'être viable, "la rentabilité n'est pas l'objectif premier", explique-t-elle en substance à franceinfo.

D'où la forme d'une "coopérative" prise par Railcoop (et plus précisément d'une société coopérative d'intérêt collectif, qui oblige à réinvestir 57,5% des bénéfices dans l'entreprise). Alors que le rail s'ouvre à la concurrence en France, tous deux ont choisi de se lancer sur les trajets délaissés par la SNCF et les autres géants du secteur. Leur pari a-t-il des chances de réussir ?

Des futurs voyageurs déjà convaincus

Dès 2021, Railcoop compte d'abord se faire la main avec une ligne de fret entre Figeac (Lot) et Toulouse (Haute-Garonne). "On transportera par rail des gravats ou du matériel métallique, explique Alexandra Debaisieux. On ne fera pas l'économie totale de la route, mais on cherche un modèle coopératif avec les collectivités locales..." Alléchante, la promesse d'irriguer, par le fret et par le trafic de voyageurs, des territoires largement ruraux a déjà séduit, dans les régions concernées, les 1 200 premiers sociétaires de Railcoop. Qui sont ces "associés" ? Essentiellement des personnes physiques ayant apporté 330 000 euros de capital social.

Les 1 200 sociétaires de Railcoop, c'est M. et Mme Tout-le-monde. Ils s'engagent parce qu'ils habitent à proximité, ou parce qu'ils sont convaincus par l'aspect écologique du projet, sachant que 85% de la clientèle du Bordeaux-Lyon viendrait de la route.Nicolas Debaisieuxà franceinfo

Alexandra Debaisieux aimerait désormais élargir ce cercle d'associés en ralliant au projet "des collectivités territoriales ou des entreprises de restauration, de tourisme" du Sud-Ouest ou du Massif central. Certaines communes ou associations sont déjà conquises, comme le syndicat ferroviaire du Livradois-Forez, qui anime des petites lignes permettant notamment aux touristes de se rendre à la splendide abbaye gothique de la Chaise-Dieu. Contacté par franceinfo, son représentant, Guillaume Sournac, se réjouit d'un possible nouvel afflux de visiteurs amené par cette future ligne Bordeaux-Lyon. Et souligne que la ligne comble ainsi une carence du service public : "Railcoop va où la SNCF ne va plus."

Un trajet de 6h47 à partir de 38 euros 

Mais Railcoop est surtout attendue avec le lancement de la liaison directe Bordeaux-Lyon en juin 2022. "L'objectif, énonce Nicolas Debaisieux, c'est 6 trains, avec 3 départs dans chaque sens chaque jour. On a potentiellement identifié 690 000 voyageurs à l'année avec Systra, le bureau qui a réalisé pour nous une étude de marché." Quant aux futurs voyageurs, Alexandra Debaisieux les a ainsi décrits à France 3 Auvergne-Rhône-Alpes : "Ce ne sera pas la même clientèle que celle qui prend le TGV et passe par Paris." 

Nous pensons récupérer des passagers qui prennent habituellement la voiture ou l'autocar : des familles, des étudiants, des touristes. Pour cela, nous prévoyons un wagon fourgon de 19 m² pour les bagages volumineux comme les planches de surf, les vélos ou les poussettes.Alexandra Debaisieuxà France 3 Auvergne-Rhône-Alpes

Mais il y aura aussi, promet-elle, "un espace business isolé avec une connexion wifi". Combien coûtera un billet ? "Il y aura un prix d'appel à 38 euros, au niveau de prix du covoiturage", assure-t-elle à franceinfo

Avis aux impatients qui risquent d'être déçus : avec 6 heures 47 de temps de trajet, la liaison Bordeaux-Lyon ne fera pas gagner de temps, même si elle est directe. Malgré un changement et un détour systématique par Paris, les TGV de la SNCF resteront plus rapides, mais aussi plus chers (plus de 100 euros sans réduction). Filant dans la campagne, le train Railcoop s'arrêtera à Roanne, Saint-Germain-des Fossés, Gannat, Montluçon, Guéret, Saint-Sulpice-Laurière, Limoges, Périgueux, Libourne et Bordeaux, son terminus. Mais la desserte de ces villes fera la différence, d'après Alexandra Debaisieux : "Entre Bordeaux et Lyon, il y a un très fort potentiel de cabotage [c'est-à-dire de transport de marchandises et de passagers sur de courtes distances] sur des trajets comme Limoges-Lyon ou Montluçon-Lyon."

Si le projet fait rêver les habitants, Railcoop devra franchir de nombreux obstacles. Il faudra déjà que la coopérative élargisse son nombre de sociétaires, car la société évalue en effet à 5 millions d'euros la somme nécessaire pour lancer "ce service librement organisé". D'ici à deux ans, Railcoop devra aussi obtenir du ministère des Transports la licence ferroviaire exigée pour véhiculer des voyageurs, avec une capacité financière minimale de 1,5 million d'euros, ainsi qu'un certificat de sécurité. La société, qui ne compte que trois salariés pour l'instant, devra ensuite recruter une centaine de personnes, dont la moitié de personnel roulant, et louer les six trains mis en circulation. Elle devra enfin obtenir de Réseau SNCF les sillons horaires déposés dans la notification publiée par l'Autorité de régulation des transports.

Du côté de Réseau SNCF, on affirme se pencher de façon plutôt bienveillante sur ce nouveau venu dans le secteur : "L'objectif commun de l'ouverture du marché est de faire gagner le mode ferroviaire. Concrètement, davantage de trains qui circulent, c'est plus de recettes pour la modernisation du réseau, et plus d'offres pour les territoires et les voyageurs."

Rallier deux régions dynamiques

Railcoop peut-elle réussir là où la SNCF a lâché l'affaire depuis 2012 ? "Les petits ruisseaux font les grandes rivières", philosophe Pierre Zembri, professeur à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée. Directeur du laboratoire Ville Mobilité Transport, cet expert du secteur ferroviaire juge pertinente l'idée de Railcoop de miser sur le "cabotage".

C'est une agrégation de demandes qui permettront aux trains Bordeaux-Lyon d'être plein. Surtout s'il y a un arrangement avec les régions pour les correspondances avec les TER.Pierre Zembrià franceinfo  

En outre, Railcoop serait mieux à même que la SNCF de relever le défi, affirme Guillaume de Tilière, lui aussi professeur associé à l'université Paris-Est. Car la SNCF, qui doit affronter la concurrence, "cherche d'abord à réduire ses coûts : elle se focalise sur ce qui fonctionne bien et ne veut pas se mettre sur les bras de nouveaux challenges"

Pour Pierre Zembri, la proposition de Railcoop peut faire reculer la place de la voiture. "Il faut savoir, note-t-il, que le parcours moyen sur autoroute, c'est 60 km. Ça va être une expérience intéressante" de voir si la coopérative va réussir ou échouer, commente-t-il. Avant de remarquer que ce type de projet revient d'habitude à "l'initiative publique".

Si Railcoop réussit, ça va montrer par l'absurde que notre opérateur national était à côté de la plaque en délaissant le Lyon-Bordeaux. Mais en cas d'échec, ça validera les choix de la SNCF.Pierre Zembrià franceinfo

Reste que Railcoop, comme les autres entreprises naissantes, doit affronter la dépression qui vient. Même pas peur ? "La transition écologique est une tendance de fond. Elle ne va pas être perturbée par la crise", affirme Nicolas Debaisieux, qui croit au bien-fondé de relier par le train les deux régions "très dynamiques" que sont l'Auvergne-Rhône-Alpes et la Nouvelle-Aquitaine. Mais il reconnaît néanmoins : " On a fait les modèles économiques en janvier, il faudra les refaire mouliner."

Et ensuite ? Railcoop, qui veut offrir des "dessertes locales utiles aux territoires" sur des lignes transverses négligées par les grands opérateurs, a déjà déposé plusieurs notifications auprès de l'Autorité de régulation des transports. Dans la ligne de mire, outre le Lyon-Bordeaux via Guéret déjà évoqué, des lignes Toulouse-Rennes, Lyon-Thionville et Lyon-Bordeaux via Aurillac. 

Du côté des collectivités locales, quelques bonnes fées ont donné de (légers) coups de baguette magique. "On a très peu d'aide, mais le grand Figeac a mis à disposition des locaux pour nous héberger, et la région Occitanie nous a donné 5 000 euros pour le site web", salue Nicolas Debaisieux. Et la direction de Railcoop ne s'interdit pas non plus de solliciter la Banque européenne d'investissement. Et éventuellement les fonds européens en 2021 pour l'"année du rail". Pour que tout roule en 2022.

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