Comment Air France a failli clouer au sol le pays lors du Mondial 1998

Un avion décoré aux couleurs de la Coupe du monde, présenté sur le tarmac de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 23 mars 1998.
Un avion décoré aux couleurs de la Coupe du monde, présenté sur le tarmac de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 23 mars 1998. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Alors que les syndicats de la SNCF, de la RATP et d'Air France annoncent des grèves reconductibles à quelques jours du début de l'Euro, retour sur le conflit social qui avait empoisonné le début du mois de juin 1998. 

C'est devenu une rengaine à chaque début de compétition : des syndicats tentent de profiter de l'approche d'un évènement sportif pour mettre en lumière leurs revendications sociales. Les salariés des aéroports portugais avant l'Euro 2004, les médecins autrichiens à quelques jours de l'Euro 2008, les travailleurs du métro de Sao Paulo à l'approche du Mondial 2014 au Brésil. Et peut-être bientôt des salariés d'Air France (pour des questions salariales), de la RATP et de la SNCF, vent debout contre la loi Travail, alors que l'Euro 2016, organisé dans l'Hexagone, commence dans 10 jours. Et un exemple est resté dans toutes les mémoires : la grève des pilotes d'Air France, qui s'est arrêtée à quelques heures du début du Mondial 1998. 

Un ministre communiste gêné aux entournures

"Nous allons à la guerre." C'est ainsi que débute le tract du syndicat SNPL, début juin 1998. Les négociations salariales traînent depuis près d'un an dans la compagnie aérienne, sauvée de la faillite en 1993 avec 20 milliards de francs d'argent public. Le 1er juin 1998, le principal syndicat de pilotes décide de mettre ses menaces à exécution pour protester contre le projet de la direction d'imposer une baisse de salaire en échange d'actions de l'entreprise. "Il va falloir préparer nos familles, notre entourage, faire des provisions financières", poursuit le tract. La CGT et SUD, mieux représentés au sein des personnels au sol, soutiennent le mouvement au nom du maintien du pouvoir d'achat, tout comme six autres syndicats.

A neuf jours du début de la compétition - Brésil-Ecosse est programmé le 10 juin à 17 heures - personne ne cède à la panique, même si 90% des vols sont annulés lors du premier jour du conflit. Les déplacements des équipes qualifiées pour la Coupe du monde - 160 vols pendant toute la durée de la compétition - ne sont pas affectés. Jean-Charles Corbet, dirigeant du SNPL, harangue ses troupes dans une salle de réunion de l'aéroport de Roissy : "Pas question de toucher à notre masse salariale !" Un discours qui trouve un écho auprès du ministre des Transports, le communiste Jean-Claude Gayssot, qui se défend "d'être le ministre de la baisse des salaires". Son propre parti, par la voix de son chef Robert Hue, se range du côté des grévistes.

La stratégie payante de Lionel Jospin

Le calcul du SNPL est simple : jouer la montre pour faire monter les enchères. Le Premier ministre, Lionel Jospin, adopte une autre stratégie : confier les négociations aux dirigeants de la compagnie en court-circuitant le ministre. La direction d'Air France joue d'abord le pourrissement, et ne s'en cache pas : "On peut imaginer que le mouvement s'essouffle, qu'à l'approche de la Coupe du monde de football, les pilotes reviennent à de meilleurs sentiments et qu'on puisse engager la discussion", explique à Libération un représentant de l'entreprise.  

A chaque apparition, le Premier ministre martèle que "le Mondial va se dérouler normalement". Le 6 juin, face aux caméras, il ajoute : "Les Français n'ont pas besoin de prendre l'avion pour aller aux matchs, et les supporters européens non plus." Un conseiller gouvernemental confie après coup à Libération : "Le tournant du conflit a eu lieu lorsque les pilotes ont compris que la menace sur le Mondial ne nous effrayait pas, la concurrence permettant aux supporters d'arriver à Paris". Car dans le même temps, le gouvernement demande à la SNCF de renforcer sa couverture du territoire, avec une vingtaine de TGV supplémentaires. 

Alors que les grandes grèves de 1995 ou la marche des chômeurs en fin d'année 1997 ont bénéficié du soutien de l'opinion, ce mouvement des pilotes n'est pas populaire. Environ 30% des sondés le soutiennent, d'après plusieurs enquêtes Ipsos, soit deux fois moins que les autres mouvements sociaux. Seuls les électeurs du PCF sont majoritairement derrière le mouvement, à 66%. Le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, a beau jeu de tancer le "manque de civisme" des grévistes dans un moment d'unité nationale. 

Quand la CGT s'excuse de faire grève

Le jeudi 4 juin, des mouvements de grève sont lancés à la RATP et à la SNCF, pour obtenir une amélioration des conditions de travail, chez EDF-GDF et même dans les grands magasins parisiens. Les chômeurs, les sans-papiers ou les assistants universitaires (si, si) mûrissent des actions. Mais il n'y aura aucun effet d'entraînement. A la RATP par exemple, les perturbations sont minimes, comme si les salariés n'avaient pas envie de gâcher la fête. Chez les routiers, le syndicat majoritaire, Force ouvrière, avait unilatéralement levé son préavis de grève reconductible à la fin mai, et avait indiqué que toute action était suspendue jusqu'en septembre.

Les grandes voix du mouvement s'excusent presque de l'avoir lancé. A l'image de Louis Viannet (CGT) : "La CGT ne prendra pas en otage la Coupe du monde." Ou encore Arlette Laguillier, icône de Lutte ouvrière sur RTL : "Je n'aurais peut-être pas conseillé de faire grève pendant la période du Mondial, car, pour qu'une grève soit victorieuse, il faut avoir le soutien des autres salariés." Seuls les ouvriers des arsenaux obtiendront gain de cause pendant la compétition. 

Cloué au pilori au "20 heures", dimanche 7 juin, l'un des leaders de la grève propose même des vols spéciaux affrétés pour les supporters sur présentation de leur billet. C'est trop tard. Le front syndical se fissure, et Jean-Charles Corbet, patron du SNPL, sur les rotules, signe un accord le matin du 10 juin. Un texte qui reprend grosso modo les mesures qu'il jugeait inacceptables une semaine plus tôt. Ce que déplore sur France 2 René Philippeau, du syndicat minoritaire SNPL-Air Inter, qui, lui, a refusé de parapher le texte : "Pour signer ça après avoir stoppé l'exploitation mondiale de la compagnie Air France pendant dix jours, c'est beaucoup de temps et d'argent perdus."

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